‹ Crise agricole: discours prononcé dans la séance du 21 novembre 1884 devantChapitre 1 sur 2 · PRONONCE PAR · texte numérisé non relu

PRONONCE PAR

ï. POUYEE-QUERTIER

Dans la Séance du 21 Novembre 1884

Messieurs,

Nous voici en présence de l'application du principe que vous avez voté hier; vous avez décidé qu'il était désirable que les pouvoirs publics accordassent à l'agriculture un relèvement des droits sur les céréales et sur tous les produits agricoles qiiine sont pas compris dans les traités de commerce.

Messieurs, le moment des discussions théoriques est passé ; il faut entrer aujourd'hui dans le vif de la question. La proposition, qui vous est faite par votre commission, fixe à 5 francs le droit sur le blé, — c'est là une proposition ferme qui coïncide avec ce qui s'est passé hier à la Chambre des députés, c'est-à-dire avec la proposition qui a été déposée par un certain nombre de députés du département de l'Aisne.

Mais, messieurs, avant d'entrer dans l'étude de cette question et avant de rechercher les remèdes applicables à la situation de l'agri culture, il est indispensable que vous compreniez bien qu'il n'y a pas seulement que le tarif applicable au froment qui doive être fixé par vous, mais que le tarif applicable à Timportation des avoines, des seigles, des maïs, des orges, des bestiaux de tout e nature, bœufs, vaches, veaux, moutons, porcs, etc., doit aussi être voté par vous.

Il faut que tout cela soit compris dans la décision que vous êtes appelés à prendre aujourd'hui. Or, pour prendre une décision ^n connaissance de cause, il faut que vous sachiez de la façon la plus nette et la plus précise à quelles charges vous êtes soumis et quel impôt pèse Sur chacun de vos produits. Car enfin, l'agriculture ne connaît très bien que ce qu'elle paye chez le percepteur, et, cependant elle acquitte deschargesbeaucoup plus considérables qu'elle ne connaît pas ; elle les acquitte sans s'en douter parce qu'elle les paye d'une manière tout à fait indirecte.

Je disais tout à l'heure que le moment des discussions théoriques était passé; en effet, les économistes et les théoriciens en chambre ne nous ont encore jamais indiqué un seul remède à nos maux. Nous, nous demandons aujourd'hui un droit compensateur.— Je ^^compensateur, parce que je n'appelle pas protection ce que nous réclamons en ce moment ; et j'approuve absolument le bureau d'avoir appelé droit compensateur le droil de 5 francs sur les blés qu'il se propose de réclamer des pouvoirs législatifs et financiers du pays.

11 a absolument raison. Mais avant tout il faut étudier si ce droit de 5 francs, vous le payez réellement à l'Etat, par quintal de blé que vous portez de vos fermes au marché. Si vous le payez réellement, il est indispensable que l'étranger ne soit pas mieux traité que vous-mêmes ; ou si vous trouvez plus juste cette image, je demande que vous soyez toujours» vous. Français, traités en France comme la nation la plus favorisée. {Rires approbatifs. Très bien l Très bien l)

Si l'agriculture française paye réellement 5 francs par quintal de blé qui sort de sa ferme, je vous demande pourquoi cette pièce de 5 francs, que voas mettez dans la caisse du fisc, ne serait pas payée également parles produits de l'étranger. Or, ce droit de 5 francs, je vais vous démontrer, tout à l'heure, que l'agriculteur français le paye effectivement sur tout ce qu'il produit, je vous démontrerai que c'est sur cette base que nous devons fonder et établir notre projet de relèvement.

Si l'étranger n'était pas traité exactement, identiquement sur le même pied que le cultivateur français, ot serait la justice ? {Très bien l Rires approbateurs, )

Quelques personnes nous disent : «Ce droit de 5 francs sur les blés ne « constituera peut-être pas un remède suffisant pour relever la situation « actuelle de l'agriculture.» Je réponds : « Commençons d'abord par faire 4t voter ce droit, il soulagera d'autant les souffrances dont nous nous « plaignons. » Nous avons étudié la question sous toutes ses faces, et si nous réclamons ce chiffre de 5 francs, c'est qu'il représente aussi justement que possible la stricte compensation des charges qui accablent l'agriculture.

Chaque fois que les produits étrangers acquitteront, en passant par la douane, ce droit de5 francs, ces 5 francs viendront augmenter les recettes de l'Etat et permettront des dégrèvements dont l'agriculture profitera.

€e droit représentera donc, non seulement une compensation de ce (jue nous payons, mais encore il constituera un dégrèvement des charges qui pèsent sur nous. Il faut, en conséquence, que la formule que nous adop- 4^erons contienne la possibilité d'attribuer au dégrèvement des charges de Tagriculture les 5 francs qui seront versés par l'étranger dans le Trésor public.

Ëh bien ! j'affirme qu'il y a là un remède à la situation présente. En admettant, comme on le déclarait hier, qu'il entre 17 à 20 millions de quintaux de blés étrangers par an en France, à 5 francs, cela fera 90 à 100 millions de francs, qui pourront, venir en aide à l'agriculture ; or, comme la propriété foncière non bâtie paye 288 millions de contributions directes, il restera 188 millions seulement à solder par vous.

Le jour où l'agriculture aura trouvé, d'un côté, une défe^nse contre les produits étrangers, par ce droit de 5 francs,etde l'autre un dégrèvement important de ses charges, je dis que l'on aura déjà appliqué un remède «efficace et que personne ne saurait dédaigner. {Très bien ! Très bien !)

Quand je m'adresse à mes adversaires — et je regrette de n'en pas rencontrer ici aujourd'hui — je leur demande : « Quel remède proposez- « vous à la situation actuelle de l'agriculture ? vous reconnaissez ses ^ souffrances ; tous les documents officiels les établissent. Eh bien, que -« proposez-vous ? »

Y a-t-il quelqu'un qui oserait en ce moment contester la situation absolument désastreuse de l'agriculture ? Y a-t-il quelqu'un qui puisse soutenir que tous nos départements uo souffrent pas de cette détresse ? Tous les receveurs d'enregistrement de nos campagnes ne sont-ils pas là pour établir que nos fermages ne sont pas en voie de diminu tion ! sérieuse ? Est-il quelqu'un qui puisse nier qu'il existe des fermes qui ne sont pas louées, qui ne rapportent plus rien, dont les terres sont menacées de retourner à la friche, bien qu'elles soient situées dans des contrées où la culture était autrefois prospère et florissante? Non, personne n'oserait et ne pourrait élever la moindre contestation sur ces faits ; aujourd'hui, les souffrances de l'agriculture sont réelles, plausibles;' et elles sont connues de tous.

Et alors, comme vous êtes obligés de reconnaître cette situation, vous économistes, vous ne trouvez qu'un remède, et il est enfantin : c'est de laisser entrer >ans droits, sans charges, tous les produits de l'industrie ^t de l'agriculture. Oh ! laisser entrer librement tous ces produits sans aucuns droits, cela est bientôt dit : mais je vous le demande,- chers économistes, est-ce que l'agriculteur, que sa récolte soit bonne ou mauvaise, est libie, lui, d'acquitter ou de ne pas acquitter ses contributions . eX ses impôts de toutes sortes? Dites- moi pourquoi vous trouvez bon que ee compatriote paye 5 francs par quintal de blé, quand l'étranger ne payera rien ? Expliquez-moi, je vous en. prie, la justice et la loyauté de cette mesure ?

Quand on est à Paris, dans son cabinet de professeur d'économie politique ou dans la salle de rédaction d'un journal, on peut regarder de très haut et avec dédain ces agriculteurs qui, selon vous, ne s'occupent pas suffisamment de leur affaire ! Ce ne sont pas des gens intelligents, ditesvous ; ils sont routiniers, ils sont d'un siècle en arrière ; ils ne connaissent ni la chimie, ni la physique, ni la mécanique, ni l'application des nouveaux procédés, des nouveaux engrais ; ils ne savent pas distinguer s'il faut sur leurs terres des phosphates, ou des superphosphates, du plâtre, de la chaux, des engrais chimiques perfectionnés ou non.

Ils ignorent l'emploi de tous les amendements et de toutes les machines inventées par l'industrie moderne. En un mot, ils sont très coupables et c'est leur faute s'ils ne récoltent pas beaucoup plus par hectare, s'ils n'ont pias de bons rendements, sïls ne peuvent pas vendre à bon compte. Qu'ils commencent par faire de bonnes études, par bien apprendre leiu* métier ; et; alors, quand ils sauront se servir des nouveaux procédés scientifiques, ils obtiendront de bons résultats, ils établiront à bas prix tous leurs produits !... Voilà les raisonnements des économistes.

Eh bien I j'arrive précisément ici, messieurs, à un point extrêmement grave de ma discussion. Oui, je trouve que l'agriculteur doit chercher à réaliser le plus grand nombre de progrès possible ; oui, je suis convaincu que ceux de nos agriculteurs qui ont envoyé leur fils , depuis vingt ou trente ans dans nos écoles agricoles, qui leur ont fait apprendre sérieusement leur métier, qui les ont initiés aux secrets de la chimie agricole et ont cherché à les rendre capables d'exploiter convenablement et scientifiquement leur ferme, s'en sont bien trouvés et n'ont eu qu'à se louer de leur manière de procéder. Mais quand j'entends parler chaque jour les agriculteurs du pays que j'habite, je leur entends dire que si la science pure est indubitablement une excellente chose, il faut aussi apprendre par la pratique à l'appliquer ; car il est toujours bon, tout en adoptant les théories et les découvertes nouvelles, de chercher aussi à connaître les anciennes traditions de culture et d'étudier les anciens procédés. {Très bien ! Très bien /)

Si, dans celles de nos campagneS; où l'agriculture est avancée, on arrive à faire des cultures extrêmement remarquables, ce n'est pas toujours par l'application des procédés de la science pure ; la pratique ancienne entre aussi pour sa part dans ces heureux résultats ; et une bonne pratique est encore ce qu'il y a de meilleur, lorsque lés données de la science viennent s'y ajouter. ( Vifs applaudissements.)

Mais, quand messieurs les économistes ne voient de remède que dans les progrès et les perfectionnements qu'ils indiquent, j'examine les faits autour de moi; et j'avoue que je ne connais aucun pays du monde où les procédés perfectionnés de la culture intensive aient été plus intelligemment et mieux appliqués qu'en France. Mais où donc trouveriez -vous une agriculture plus rationnelle et plus avancée, où trouveriez-vous des ap-

appareils et des machines d'un meilleur système pour la culture, le fauchage, le battage, le fanage et le labourage que ceux employés dans nos fermes? En quel pays cultive-t-on mieux qu'en France ? — Ce n*est certes pas en Allemagne, sauf dans quelques contrées où se produit la betterave (Cologne, Hanovre, Brunswick, Magdebourg... etc.), et qui sont les plus avancés du monde entier. — On y a fait de grands progrès depuis quelques années, cela est vrai ! Mais il y a encore de vastes espaces de terrains qui y sont cultivés d'une manière déplorable et inintelligente.

Ce n'estpasnonplus en Autriche, ni en Italie,ni en Russie, je suppose ;ces dernières contrées marchent d'un siècle- en arrière de la France! Où donc?

Ah ! de l'autre côté de la Manche, il y a l'Angleterre ! Ce pays a fait de grands progrès en agriculture ; les cultivateurs anglais y ont été pousr sés par la pression qu'a exercée sur eux le voisinage de la grande industrie, je le reconnais. Mais voyons quels ont été les résultats de ces' progrès, pour la propriété rurale.

En 1844, Robert Peel et Richard Cobden, attachés tous deux par leurs intérêts aux grands centres cotonniers du Lancashire, ont uni leurs efforts pour sauver l'industrie cotonnière anglaise aux dépens de l'agriculture. Celle-ci a eu beau réclamer et prouver qu'on la sacrifiait, on lui a répondu : « 11 nous faut donner la nourriture à bon marché, car nous « n'avons que ce moyen d'abaisser les salaires, et de lutter ensuite < contre tous les pays manufacturiers du monde. » Depuis cette époque, l'agriculture aiaglaise a cherché à lutter contre les difficultés que la liberté commerciale lui créait, les propriétaires ont secondé, de leur mieux, les efforts faits par les tenanciers ; ils ont tenté des améliorations de toutes natures ; ils ont drainé leurs champs, employé les outils et les machines les plus perfectionnés; ils ont fait, en un mot, des efforts immenses pour aider leurs fermiers !

Eh bien I où en sont-ils arrivés, avec leurs cultures intensives, avec leurs herbages et leurs pâturages? Je vais vous le dire : Ils sont absolument ruinés.

Chaque jour, j'entends qu'on vous donne le conseU de faire des herbages permanents ; car, des conseils, on vous en donne fréquemment ; les donneurs de conseils ne vous manquent pas, vous en rencontrez de tous les côtés I (Rires.) Ils vous disent : cr Vous ne pouvez plus cultiver les céréales ? — Eh bien, faites autre chose, cessez les emblavures, faites des herbages 1 » Vous savez pourtant bien, et pratiquement, que vous ne pouvez en faire partout où vous voudriez ! (Très bien! Très bien /)— Oui, nous savons comment se font les herbages ; nous savons que leiu* création coûte fort cher ; nous savons qu'il y a des terres qui ne se prêtent pas à un tel assolement, que le soleil d'été sur certaines terres brûlera nos herbes et que nos bestiaux en seront réduits à manger la terre ellemême si on ne leur apporte pas des fourrages récoltés ailleurs. (Bravos et vifs applaudissements.) Un y a que des gens qui ne connaissent ni la vie.

ni les travaux des champs, qui puissent soutenir de pareilles théories t {Nouvelle et vive approbation.)

Eh bien, l'Angleterre, qui possède un sol plus humide et un climat plus égal que celui de notre pays, a fait des herbages ; elle en a couvert la moitié de son territoire, et ils augmentent encore chaque année en étendue. Mais voici comment : partout où les fermiers abandonnent la culture, la terre devient une friche, et on appelle cela un herbage, un pacage ; on y nourrit peut-être quelques moutons par hectare, et c'est tout.

Mais en admettant même que nous puissions faire comme les Anglais, créer des herbages, augmenter leur étendue au détriment de la culture des céréales, en admettant cela, nous avons à examiner où en est ^actuellement l'agriculture de l'Angleterre avec ses herbages permanents.

Or, les Anglais en sont arrivés à cette conviction qu*il était grand temps de s'arrêter dans la création des herbages, attendu que tous les travaux qui ont été entrepris dans ce sens, depuis plusieurs années, n'ont produit que des résultats négatifs. La Société royale d'agriculture anglaise, qui donne elle aussi des conseils à son agriculture, comme nous cherchons, nous, à en donner à la nôtre, la Société royale vient de jeter le cri d'alarme en invitant les cultivateurs à maintenir, dans une juste mesure, la culture des céréales. Voilà ce que l'on dit en ce moment en Angleterre ; et il y a eu, à ce point de vue, une sérieuse transformation dans les idées des propriétaires fermiers,petits ou grands V( Approbation.)

Voici la statistique anglaise pour 1884.

L'acre anglaise, qui ûgure dans les chiffres que je vais vous indiquer, représente 0,40 ares ; il y a donc 2 acres anglaises et demi à l'hectare.

Eh bien ! Il y avait en Angleterre

En 1884. En 1870. Augmentation. Perte.

acres

acres

acres

acres

Blé,, froment

Orge

Avoine

Seigle

Fèves .

Pois

Total céréales et légumes... 7

Pommes de terre

Récolte fourrages excepté trè-

Ues et foins

Trèfles et foins de rotation . ,

Lins

Houblons . '. , ,

Fiches et landes

Pâturages permanents

Balance .

Balance

La défaveur où se trouve la culture des céréales en Angleterre est frappante, d'après ce tableau. La diminution est constante depuis 1870 ' jusqu'en 1884; et rien ne peut faire prévoir qu'il n'en soit pas de même pour les années 1885 et suivantes ; on abandonne de plus en plus les emblavures, pour les laisser en friche, ce qui grossit chaque année le chiffre des pâturages permanents, puisque l'on comprend sous ce nom les terres arables que l'on ne cultive plus.

Vous savez que l'an consomme singulièrement, en Angleterre, de la pomme déterre : tout le monde en mange. Eh bien, malgré cela, malgré le prix passable où ce produit se vend encore, l'Angleterre a dû réduire ses ensemencements de pommes de terre ; elle a perdu 265.000 acres.

Pour les luzernes, pour les trèfles, l'augmentation est très légère. Pour les lins, dont eDe faisait 219.C00 acres en 1870, elle n'en fait plus que 91.000 aujourd'hui.

Il en est de même pour les chanvres.

L'agriculture anglaise a donc perdu des sommes considérables qui auraient dû être remplacées , pour le cultivateur, par d'autres produits ; car sans cela je ne vois pas ce qui serait resté aux fermiers anglais. Je vais vous dire, tout à l'heure, ce qui a remplacé les cultures abandonnées. Mais enfin, voilà l'agriculture anglaise qui a perdu une grande partie de la production de ses céréales ; les Sociétés agricoles s'en sont émues; elles ont sigHalé le danger aux agriculteurs qui s'arrêtent aujourd'hui dans la création de nouveaux herbages.

Elles ne leur disent pas : « Ne faites plus d'herbages ! » Mais elles les avertissent qu'on en a beaucoup fait, que le stock de bétail n'a point augmenté, malgré cette transformation des terres arables en prairies permanentes, etque, par suite,le fermier n'obtient pas la compensation des nertes qu'il fait en abandonnant les céréales. Les fermiers reconnaissent maintenant qu'on produit souvent autant de bétail sur une bonne terre arable que sur des herbages; et les sociétés agricoles anglaises concluent en répétant : « Il est indispensable de s'arrêter dans le développement des herbages qui nourrissent moins de bétail que les bonnes terres labourées. » Voici, à ce point de vue, le compte qui a été fait par la statistique anglaise.

L'Angleterre possédait, en 1870, 9.500.000 têtes de gros bétail ; elle en a aujourd'hui 10. 500.000, eEe en a donc gagné un million. Quant aux moutons, elle en avait' 38.000.000, elle, n'en a plus aujourd'hui que 29.000.000 ; il y a donc là une perte de 9.000.000 sur les moulons. Les porcs sont restés à peu près dans la même situation .

Eh bien, je vous demande, si on évalue la production de viande entêtes de gros bétail, si 9 millions de moutons perdus, grâce au procédé employé par les Anglais, ne représentent pas une quantité de viande à peu près équivalente à celle que peut valoir un million de têtes de gros bétail. Cela donne une proportion de 9 têtes pour une ; il n'y a

là rien d'exagéré ; et je crois que le gain d'un côté compense, aussi exactement que possible, la perte de l'autre.

Ces renseignements, messieurs, je ne le« ai pas inventés pour vous les livrer ; il s agit d'une question trop grave pour ne pas s'appuyer sur des documents authentiques et officiels.

L'agriculture auglaise espérait produire assez de bétail pour l'alimentation du pays, mais elle n'a pu atteindre ce but : aussi l'importation du bétail des États-Unis, du Canada, et de toutes les parties' du monde, augmente tous les jours dans des proportions considérables. Ainsi, en 1883, il est entré en Angleterre 467.000 bêtes à corne, représentant une valeur de 2o0 millions de francs.

Sur ces 467.000 bêtes, il y en avait 218.000 venant des États-Unis et du Canada, c'est-à-dire environ la moitié de l'importation arrivant par la Havigation de ces deux pays. En outre il y a encore pour 50.000.000 francs de moutons. Ces moutons passent l'Atlantique comme lec bœufs et on est certain, à l'heure actuelle, que le monde entier peut demander du bétail aux États-Unis. La question du transport transatlantique est résolue.

Mais ce n'est pas tout, et voici un point sur lequel j'appelle vivement l'attention de la Commission et de l'assemblée: — il faut encore tenir compte de l'importation des viandes mortes ; car, si elles n'entrent pas encore dans notre pays, elles ne tarderont pas à y arriver. {Ty^ès bien ! Applaudissements.)

Voulez- vous savoir ce qu'il entre de ces viandes mortes en Angleterre ?

11 entre, chez nos voisins, pour 400 millions de viandes fraîches ou salées, pour 16 .millions de livres sterling. (Mouvement.) Par conséquent, les Anglais ont reçu pour 230 millions de bêtes vivantes, ainsi que je le disais plus haut, et pour 400 millions de bêtes mortes. Total : 630 millions en une année.

Quand on dit qu'il n'y a pas lieu de s'occuper des bêtes mortes, que leiu» transport, que leur conservation n'est pas facile en été... etc.. je réponds : « C'est là une erreur! » Avec les progrès qui ontsété réalisés par l'industrie moderne et par la science, dans les moyens de transport et de conservation, il n'y a rien de plus aisé. Les bêtes mortes qui arrivent ainsi sur les marchés anglais s'y vendent dans l'état le plus frais et le plus sain, comme si l'animal avait été tué la veille, pour être livré le lendemain à la consommation. Vous avez flonc grand intérêt à empêcher qu'n ne se produise en France ce qui se passe en Angleterre pour les viandes abattues ; autrement, vous seriez inondés de ces produits dont l'écoulement, je le répète, est facile et doublement avantageux. Remarquez,, en effet, que le transport de ce bétail mort est facile, il n'est pas besoin de le nourrir en voyage ; H ne meurt pas en route puisqu'il est déjà mort avant de venir. (Rifles. Très bien !) De plus, on peut, sans inconvénient, en entasser des montagnes dans des navires

qui, en un seul voyage, en transportent, à la fois 2, 3, 4 millions de kilos.

Le transport se trouve donc plus simple, plus économique pour les bètes mortes que pour les bêtes vivantes ; et quoique cette importation soit peu importante en France, il ne faut pas oublier qu'il en est arrivé des quantités énormes, chez nos voisins les Anglais, et que, demain,, ces importations peuvent avoir lieu chez nous. {Très bien ! Très bien !) Vous voyez, messieurs, la nécessité qu'il y a d'obtenir un droit sur les viandes, sur les bêtes mortes, à l'importation.

Et maintenant je reviens à l'agriculture anglaise. Je vous prie de m'excuser si j'y insiste trop longuement peut-être. (Non! Non!) Mais je ne crois pas pouvoir mieux faire que de prendre pour point de comparaison la plus grande et la plus bslle agriculture du monde. Ç\Très bien ! Bravo l Parlez! Parlez !) Eh bien, cette grande agriculture est, à l'heure actuelle, dans la plus désolante détresse.

J'ai parcouru l'Angleterre trois fois cette année ; de tous côtés j'ai entendu les plaintes les plus amères. Les fermiers m'ont dit : « Nous tra- « vaillons pour le propriétaire, et il nous nourrit. Malgré notre agricul- « ture perfectionnée, malgré notre culture intensive, malgré nos herba- « ges, nous ne consentirions pas à cultiveront à exploiter la terre pour * notre compte personnel : il nous faut la garantie du propriétaire.» La situation des fermiers anglais est telle que je vous la dépeins, ■— et cela n'a rien d'étonnant ; jusqu'en 1847, l'Angleterre produisait à peu près en blé ce qui était nécessaire k sa consommation ; c'est à partir de cette époque que les emblavures ont diminué dans de fortes proportions, et que les importations sont venues combler le déficit dans la production des céréales : aujourd'hui il entre eh Angleterre 50, 52, 55 millions d'hectolitres de blé venant de tous les pays du monde, mais surtout des États- Unis, des Indes orientales, de l'Australie. Ces importations représentant une valeur qui s'est chif&ée par une somme de 1.138 millions de francs en céréales, c'est autant de moins que le fermier reçoit dans sa caisse. Croyez- vous qu'une telle situation ne soit pas de nature à faire réfléchir un pays comme celui-là, qui voit la valeur du sol diminuer progressivement et chaque jour? Vous pouvez lire vous-mêmes, tous les jours, en tête des journaux anglais, ce titre en grosses lettres iLand dépression. — Avilissement, bas prix de la terre. Farmer's predicament, — l'iaintes des fermiers sur leur situation !

Voilà donc les beaux résultats auxquels sont ai'rivées les applications les plus larges de la doctrine libre- échangiste. Et, dans ce pays, on ne peut pas dire qu'il y ait des obstacles, on ne peut pas dire qu'il y ait une gène provenant d'une différence de trditement entre l'industrie et l'agriculture. Non, industriels, et agriculteurs, tout le monde fait ce qu'il veut et ce qu'il peut : la liberté est complète ! — et la misère aussi ! {Bravo l Bravo!) Ces résultats ont été obtenus en 40 années : les cultivateurs ont

été forcés, peu à peu, do déserter les campagnes ; ceux qui y sont restés se trouvent dans la plus profonde détresse ; ceux qui sont allés dans les villes y meurent de faim, faute d'emploi et de travail I Dans aucun pays civilisé la misère n'est aussi étendue que dans la Grande-Bretagne ! Et l'Angleterre jouit du libre-échange absolu ! Et avec lui, avec toutes les commodités à bon marché, la plus vive détresse a envahi toutes les provinces du Nord au Sud.

Les commerçants en blé, les négociants de Londres, et ils ne sout que quelques centaines, s'applaudissent seuls des immenses affaires qui font leur fortune. Sur 36.000.000 d'habitants, il n'y a plus que 5 ou 6.000.000 d'hommes qui habitent les campagnes ; les autres se sont réfugiés à LÎondres, dans les usines, dans les grandes villes, où, avec le pain à vil prix, ils meurent de faim.

Ces travailleurs des champs sont venus faire concurrence aux ouvriers industriels pour la main-d'œuvre ; de là une baisse continue et perma* nente dans les salaires.

Nous devons tirer un enseignement de ces faits si nous ne voulons pas précipiter, comme cela ne s'est malheureusement que trop produit déjà, les ouvriers de nos campagnes vers Paris et vers nos grands centres où Ils ne trouveront pas dé trais moyens d'existence ; il faut lutter, messieurs, contre la dépopulation dé nos campagnes qui n'est et ne sera que le résultat de la détresse de nos champs.

Voyez ce qui se passe ici, messieurs. On ne peut pas dire assurément, que le blé n^e soit pas bon marché ! Eh bien, j'ai cherché à quelle époque il était descendu aussi bas. Je n'ai pas pu trouver ce renseignement dans les mercuriales françaises, parce que nous avons — et C'est fort regrettable -^ beaucoup de lacunes dans les documents français ; mais je l'ai trouvé dans les mercuriales anglaises^ qui se publient tous les moid régulièrement, depuis 200 ans.

Il faut remonter à 1780, c'est-à-dire à 104 aiiô de distance, pour rencontrer les prix d'aujourd'hui... et encore je parle du prix d'il y a trois semaines, car aujourd'hui, 20 novembre, il. faudrait compter encore 2 francs de moins par hectolitre.

Et, messieurs, à cette époque^ les plaintes de l'agriculture étaient très Vives, quoique la main-d'œuvre fût de moitié moins élevée et les coiitrlbutions d'un dixième seulement.

La création des herbages, l'application des- procédés nouveaux, l'emploi des instruments perfectionnés, tout cela n'a pas sauvé l'Angleterre de la terrible situation dans laquelle elle se débat ; et cela ne vom sauvera pas davantage! (Très bien ! Très bien /) Vous êtes en présence d'Une véritable révolution économique et maritime; et c'est à d'autres moyens qu'il faut avoir recours. La France doit bien prendre en considération ce fait : c'est que la production du sol du pays est la sauvegarde de son Indépendance nationale ; quand on est, comme nous, une puissance

continentale, exposée à de grands et continuels dangers de la part de nos redoutables voisins, il faut prévoir une éventualité qui ne s'est pas encore réalisée, mais qui peut se produire un jour. Or, songez à ce qui se passerait, si vous étiez en. guerre avec notre puissant adversaire, avec notre voisin de l'Est, et que, de l'autre côté, vous soyez bloqués dans vos ports par l'Angleterre, dont la flotte, à elle seule, soit marchande, soit militaire, est plus puissante que celle du monde entier, et pourrait empêcher les convois de blé et de céréales d'arriver jusqu'à nos entrepôts. Si une telle occurrence se présentait, que deviendriezvous ? Ne croyez-vous pas qu'il vaudrait mieux avoir fait, pendant quelques années, les sacrifices nécessaires pour soutenir cette grande agriculture française dont les produits nourrissent le peuple qui vit ?ur son territoire et de son travail ? {Salve d'applaudissements.) — Ne croyezvous pas qu'il vaudrait mieux avoir chez nous nos approvisionnements pour nos concitoyens et nos soldats, que de posséder de grandes et belles forferesses où nos braves soldats devraient mourir de faim? — C'est pour cela que je proclame qu'il faut prendre des moyens énergiques afin de protéger notre agriculture ! Sa prospérité garantit, à elle seule, plus sûrement, notre indépendance, que les plus nombreux et les plus braves bataillons. Pour cela je ne demande qu'une chose, une seule chose que l'État ne peut lui refuser : la compensation des charges qu'elle supporte, la compensation de tous les impôts qu'elle paye chaque jour.

Ceci m'amène à examiner avec vous pour quels motifs la gêne a grandi si vite dans notre pauvre patrie.

Je ne fais pas de politique, messieurs, mais j'ai bien le droit de rappeler ce qui se passait il y a quinze ans. Il y a quinze ans, le budget de la France, ne s'élevait pas en tout, avec les dépenses extraordinaires et les centimes départementaux, à la sompae ronde de 1.900 millions. Dans l'intervalle qui s'est écoulé depuis cette époque, nous avons éprouvé de grands malheurs : ces malheurs nous ont entraîné dans des dépenses énormes, tant pour le payement de l'indemnité aux Allemands, que pour la construction de forteresses, la réorganisation de l'armée et les frais de guerre : une somme de 600 millions de rente a dû être ajoutée, d'un seul coup, à nos anciens budgets. Ces 600 millions, joints aux dix-neuf cents millions de charge en chiffres ronds, qui existaient déjà, avant la guerre, ont porté nos budgets à 2.500.000.000 francs.

Le pays a courageusement, bravement, et sans murmurer, supporté ces nouvelles charges ; il s'est mis au travail et a pratiqué ses économies ordinaires. Il a vécu, pendant plusieurs années, sans se plaindre, sur les recettes du budget. Mais depuis ce temps-là, les 2.500.000.000 francs sont dé venus 4 milliards. Après 1872, époque à laquelle j'avais l'honneur d'être ministre des finances, les dépenses ont augmenté de 1.400 à 1.500 millions par an. Or, qui paye cette monstrueuse augmentation de dépen-

ses? C'est nous, c'est rindustrio, c'est vous, vous tous qui travaillez les champs. (Vive émotion.) Voulez-vous savoir ce qui s'est passé dans nos communes ? Le budget dépaa-temental, qui était en ce temps-lù de 228 millions, est aujourd'hui de 456 millions, c'est-à-dire qu'il a absolument doublé ; cet excédent, ce sont les communes qui le payent sous forme de centimes additionnels, (rrès bien! Très bien!) Quant aux 7o millions de prestations, ils sont augmentés de 25 millions depuis cette époque.

Et les octrois ! Oh ! oui, parlons des octrois qui frappent de droits énormes tous les produits que vous portez dans les villes ! On voui^ refuse de prendre un droit de 50 francs sur les bœufs italiens, de prendre un droit de 5 francs sur les moutons allemands ; mais la ville de F'aris perçoit 55 francs sur les bœufs français et 6 francs sur les moutons français ! On ne craint pas à Paris d'élever le prix de la viande, mais on con teste les droits que nous voulons prélever aux frontières sur les produits italiens ou allemands, droits que nous avons, nous, payés sur le-^- produits français.

A ITieure où je parle, chaque habitant de Paris et de nos grandes villes de province acquitte 72 francs par tête, y compris l'enfant qui vient de naître et celui qui est à la mamelle; c'est plus de 300 francs par an pour chaque chef de famille sans y comprendre tous les impôts directs et indirects qu'il acquitte envers l'État et qui s'élèvent au moins à la même somme. — Et on se demande comment il se fait que « cette population parisienne souffre » ?

Car elle souffre ! Un grand nombre des habitants de Paris sont sans travail ! Et vous êtes obligés de venir à leur secours paj* la charité et la bienfaisance puisque vous les avez privés de travail en ruinant les campagnes, qui sont leurs principaux clients ? (Très bien! Très bien!)

Je le répète, un homme avec quatre ou cinq enfants est obligé de verser par an à l'octroi, en sus des autres impôts, plus de 300 francs par an, c'est-à-dire presque l'équivalent du loyer qu'il aurait à payer dans nos villes et nos campagnes.

Le produit des octrois qui était pour toute la France en 1868 de 110 millions environ, est aujourd'hui de 275 millions. Ce sont les dépenses exagérées, le gaspillage des fonds pubhcs qui ont amené la gêne, dans les populations qui acquittent de telles sommes. Or, il y a des villes qui viennent vous dire : « Ne mettez pas un droit de 5 francs sur les blés î » Mais elles ne se privent pas de mettre des droits d'octroi à leurs barHères, sur les vins, les viandes, les volailles, en un mot sur toutes les consommations qui pénètrent sur leur territoire. La ville de Paris, par exemple, je le répète, fait payer 55 francs par tête de bœuf qui passe par ses portes ; tous les produits que vous faites sont ainsi frappés de droits énormes ; mais on se garde bien de frapper l'étranger. On trouve très simple de frapper le producteur français, mais on est poli

pour le producteur étranger et on l'invite à entrer chez nous sans rien payer. Quelle flagrante inégalité 1 Quelle monstrueuse injustice I {Mouvement.)

Au producteur français seul, toutes les charges I mais, quand il s agit de rétranger, on s'écrie ! « Laissez passer, laissez passer I » {Bravos et applaudissements répétés.)

Je pourrais, messieurs, faire devant vous, comme je l'ai fait dans d'autres circonstances, le relevé de toutes les charges qui vous accablent ; veuillez seulement, jeter les yeux sur le discours que j'ai prononcé, dernièrement, àDourdan, vous les y trouverez détaillées. Les documents dont je me suis servi, je les ai pris dans une étude des plus consciencieuses qui aient jamais passé par nos mains. Ce travail, qui a été publié par un de nos collègues, M. Trésor de la Roque, est aussi modéré que consciencieux.

En effet, dans la fixation du chiffre de 956 millions, représentant le total des charges que supporte l'agriculteur français, il n'attribue à l'agriculture, en ce qui touche les contributions indirectes, qu'une proportion égale à son revenu, soit 250 millions environ, soit 7 fr. 76 p. 100 de son revenu. Selon moi, c'est le chiffre de la population agricole qui aurait dû être pris pour base, pour étabUr cette charge, qui serait devenue alors bien supérieure à 250 millions. Mais j'accepte son chiffre, ne voulant pas porter la main sur une œuvre aussi complète, aussi sérieuse et aussi bien faite. Je voudrais que ce travail fût lu par tous les agriculteurs de France ; ils y verraient comment on dispose de leur argent. Ces 956 millions, que vous payez annuellement, représentent 34 0/0 du revenu estimé par l'administration des finances, et publié dans un document officiel. Cette estimation administrative de la terre, de la propriété non bâtie, nous pomTions l'examiner. Le document officiel porte que la valeur territoriale française, en dehors de la propriété bâtie, représente en capital 91 milliards, et que son revenu est de 2.645.000.000 francs. Eh bien, je n'aurai pas besoin d'aller bien loin pour me renseigner sur l'exactitude actuelle de cette évaluation. Croyez-vous que, depuis 1879, époque où l'enquête a été faite, il n'y a pas aujourd'hui, 20,25,30 0/0 deréduction sur la valeur des terres et les prix de fermage pour la plupart de nos départements, et quelquefois davantage ? Pour ne pas tomber dans l'exagération, il faut compter au moins 20 à 25 0/0. {Oui ! Oui ! Très bien!) Or, si de 91 milliards, vous retirez 20 0/0, ce 20 0/0 représente 18 milliards, c'est le chiffre que fixait hier notre honorable président, avec sa sagesse et sa modération habituelles. Ainsi, depuis cinq ans, la France a perdu 18 milliards sur le capital agricole évalué par l'administration des finances, et son budget a augmenté de 1.500.000.000 par an!

Quant au revenu de la propriété, il s'est abaissé dans la même proportion.

Les fermages ont subi 20 à 25 0/0 de réduction ; non seulement les fermiers ont demandé des concessions aux propriétaires, parce qu'ils vendaient mal leurs produits ; mais les cultivateurs, qui travaillaient pour leurs propriétaires, ont subi les conséquences de cet état de souffrance général, et n'ont pas obtenu de meilleurs résultats. Si vous appliquez ces bases au revenu net et à la valeur territoriale, vous retrouvez les chiffres qui avaient été établis par l'enquête agricole de 1851.

Or je crois qu'il y a peu de propriétaires en France qui ne s'estimeraient heureux de vendre • leur sol aussi facilement et au même prix qu'en 1851, d'autant qu'à cette époque ils trouvaient des acquéreurs dès qu'ils mettaient leurs propriétés en vente. A cette époque, en 1851, la valeur vénale du sol non bâti avait été établie au chiffre de 63.700.000.000 et son revenu à 1.905.000.000 francs.Tout cela se résume par une perte de 740.000.000 de revenu pour le pays. Ajoutez à cela que les impôts vont toujours en augmentant ; que chaque année on vous demande de non veaux subsides ; que, cette année même, le budget, dans sa totalité, va s élever avec les octrois, prestations, dépenses diverses à 4.250.000.000 francs ; qu'il faudra ajouter à ces chiffres tout ce qui sera nécessaire poiu* payer les expéditions du Tonkin, de Madagascar, de la Chine, etc., etc., soit plus de 100.000.000. La totalité des charpres du pays, si on ne dissimule rien, atteindra 4.500.000.000. C'est monstrueux I c'est colossal ! Mais où donc veut-on nous conduire ?Le monde entier sait bien que toutes ces expéditions lointaines ne profiteront qu'ai' Aile maghe et à l'Angleterre !

Car vous ne trouverez même pas un Français pour exploiter le vain résultat de ces conquêtes ; et nous reviendrons de ces pays lointains, gans y avoir planté notre drapeau, sans y avoir créé une colonie, sans y avoir établi un comptoir! Qu'avez- vous donc voulu faire? Vous avez simplement dépensé des centaines de millions et fait couler en pure perte le sang de nos soldais l (Mouvement prolongé d'approbation.) ^e dis que^ dans ces conditions, le budget des. dépenses de 1885, étant de 4 milliards et demi, les impôts restant les mêmes et représentant précisément la moitié de la valeur Iwatlve de nos terres en 1851, se trouve naturellement augmenté par les dépréciations et l'avilissement de la valeur du sol.

Et alors, je le répète, où va-t-on, où veut-on conduire lé pays, avec ces dépenses insensées ? Comment peut-on songer à prendre, chaque année, sur les ressources, sur le capital des^ contribuables, cette somme colossale de 4 milliards et demi,i quand, il y a plusieurs années, ce pays, avec 2.500.0Ô0.000 francs, a trouvé moyen de vivre, de relever ses forteresses, de rétablir la fortune publique, et de créer des excédents de recettes ? Quels sont donc les hommes qui nous mènent ? Où a passé tout cet argent que payent l'agriculture, l'industrie et tous les contribuables?

De ces dépenses, quel bien-être est-il résulté pour la population ou-

vrîère ? Nous la voyons à Paris sans travail ; dans le Nord, sans travail ; à Lyon, sanstravail, au milieu d'ateliers nationaux qui no produisent rien et qui ne donnent pas même aux ouvriers le pain pour les nourrir ! — N'est-il pas temps de mettre un terme à oes gaspDlages, à ces dépenses insensées dont il ne résulte ni grandeur ni profit ? N'est-il pas temps de dire à nos représentants : « Regardez autour de vous; diminuez les impôts ; arrêtez toutes ces dépenses improductives, faites des chemins ordinaires, mais pas de grandes routes coûteuses, pas de chemins de fer à 400.000 tr. le kilomètre, là où un simple sentier suffirait pour desservir ime exploitation agricole ; gardez cet argent, il appartient à la nation i vous n'avez qu'un droit, c'est de le dépenser d'une manière productive pour tous ! » — Oui, il est indispensable que l'agriculteur réagisse ; qu'il se serve de son bulletin de vote ; (ju'il ne nomme que des hommes décidés à défendre ses intérêts et son budget, t>t à hii refaire une situation prospère ! (Applaudissements répétés.)

En attendant, que devons-nous faire? — Il nous faut demander franchement, loyalement, la somme nécessaire pour compenser toutes les charges qui pèsent sur nous. Votre commission vient de vous dire qu'elle n'avait encore fixé qu'un seul chiffre, celui de 5 francs par quintal de blé, et le chiffre de 9 francs pour les farines de froment. Ces chiffres, je les trouve suffisants, je ne demande pas qu'ils soient plus élevés ; je les regarde comme modérés ; mais ils repi-ésentent à peine ce que le cultivateur français paye à l'Etat pour le quintal qu'il récolte. -A côté de cela, il nous faudra demander 3 francs pour les avoines, les seigles, les maïs qu'on importe chez nous en quantités considérables. C'est ce que vous payez vous-mêmes. Or, si le maïs n'entre pas dans la composition du pain, il entre dans la nourriture des bestiaux, et dans l'alimentation de nos distilleries d'alcooL Pour ces produits, la loi devra maintenir, en faveur des usines qui les transforment en alcool, la situation actuelle,, qui résulte des conventions commerciales, c'est-à-dire des traités de commerce. Sans cette précaution, -on ruinerait injustement une fabrication des plus intéressantes dont les produits donnent de gros revenus à l'État et dont les résidus contribuent, dans une large mesure, à l'alimentationetà l'engraissement du bétail. 11 faut donc réclamer énergiquemeilt l'application d'un droit sur tous les produits étrangers similaires à ceux récoltés par l'agriculture française ; on établira les chiffres avec la statistique de 1882, car je me suis servi de la statistique de 1877, attendu que je n'ai pu trouver celle de 1882. Mais la situation n'a guère changé depuis ; la proportion des emblavures n'a pas varié, pas plus que la production du bétail. Il s'est passé, en France, à peu près ce qui est arrivé en Angleterre : on a perdu en moutons ce qu'on a gagné en têtes de gros bétail.

Il entre aussi une assez sérieuse quantité de méteil : c'est un mélange de blé et de seigle ; il ne faut pas que le méteil paye autant que le blé>

mais quelque chose d'approchamt ; à 1 franc près, la taxe doit être la même : ce sera donc 4 francs pour le méteil. Pour le seigle, il en entre 26 raillions d'hectolitres -- je ne sais pas dans quelle catégorie on le classera, mais j'aurais voulu lui voir attribuer 3 francs par 100 kilos, parce que c'est la petite agriculture qui le produit, et que c'est eUe surtout qu'il faut protéger; d'ailleurs Tagriculteur français paye à l'Etat 3 francs sur son produit . On nous a souvent dit qu'il ne fallait pas augmenter le prix du blé à cause de ^îette petite agriculture, — mais elle consomme elle-même le blé et le seigle qu'elle produit ; aussi le droit que vous voterez n'augmentera pas sa vie d'un ceiitime. {Cestvrail Très bien!)

Nous mettrons donc 3 francs sur les seigles étrangers ; sur les orges 3 francs, sur les avoines 3 francs, sur les maïs 3francs,sur les sarrasins 2 francs ; si vous ajoutiez à cela un droit sur les colzas et les œillettes, lins, etc.. auxquels vous ne sauriez touchera cause des traités de commerce, vous, arriveriez à un total de 746 millions environ ; comme vous en payez 956, il en reste 210 à trouver. — Où les prendra-t-on ? — Sur l'étranger, sur les bestiaux qui viennent de l'étranger.

La France consomme 836 millions de kilos de viande ; sur ce chiffre 136 millions de kilos environ nous arrivent de l'étranger, principalement des États-Unis et de l'Allemagne ; il entre environ 2 milUons de moutons allemands sur le marché de la Villette.

Nous avions demandé que le droit par tête de mouton fût de 7 francs, on a réduit ce droit à 2 francs ; pour les bœufs nous vouhons 60 francs, la Chambre des députés l'a réduit à 15 francs. Nous demandons que l'on revienne à nos chiffres ; il y a là 210 millions d'impôts que vous payez encore et qui doivent être acquittés aussi par le bétail étranger.

On consomme annuellement 700 millions de kilos de bétail français , or, je vous étonnerai bien en vous disant que vous payez à l'État 30 centimes par kilo sur le bétail abattu, défalcation faite des déchets, car un animal qui pèse 500 kilos ne représente que 300 kilos de viande proprement dite. Par suite, en demandant 60 francs environ par tête de bœuf, non seulement il n'y a pas d'exagération, mais la compensation n'est même pas complète .

Votre commission, dans le travail qu'elle va avoir à faire, aura donc à fixer le taux de 60 francs pour les droits à réclamer par tête de gras bétail,de 7 francs pour les moutons, de 15 francs pour les porcs,de 20 francs pour les viandes fraîches par 100 kilos, 15 francs pour les viandes salées, de 40 francs pour les taureaux et vaches, enfin de 70 francs par cheval.

Gomme je le disais hier, il ne faut pas croire que le prix de la viande augmentera en proportion du droit que vous établirez ; ce que devraient chercher les économistes, qui poursuivent la vie à bon marché, c'est la régularisation de l'intervention des intermédiaires. 11 en est de la viande comme du pain : voyez la différence qu'il y a entre le prix du blé à la

ferme et le prix du pain sur le marché. Qu'on ne dise paë que l'agriculteur vend trop cher son bétail, il le vendrait 20, 50, 100 francs meilleur marché, que cela ne ferait pas baisser d'un centime la taxe de la viande ; en effet, le boucher fixe cette taxe en raison de la ville, du quartier qu'il habite et de la clientèle qu'il dessert. Le malheureux agriculteur n'en peut mais, et c'est à lui qu'on dit : « Faites donc des efforts pour produire la viande à bon marché ! »

Trouvez le moyen d'empêcher cela, messieurs les économistes, et ne demandez pas l'impossible à l'agriculteur, ne le mettez pas dans une situation telle que, malgré les plus grands efforts et la plus grande intelligence, il sera fatale m^ent obligé de suspendre sa production {Vifs applaudissements) parce que les intermédiaires prennent, sans rien produire, des bénéfices excessifs qui annulent tous les sacrifices et tous les progrès que fait le producteur. Et le consommateur n'en profilera pas, car cette fausse concurrence, cette liberté commerciale qui devait tout régler théoriquement ne règle i:ien. Pratiquement c'est le boucher avec ses syndicats qui règle le prix qu'il veut vendre ! Il en est de même pour le pain.

Je 16' répète, c'est la prospérité de l'agriculture et de l'industrie qui fait la prospérité du pays ; c'est elle qui, en occupant les bras de nos ouvriers dans nos campagnes, les empêche de venir en masse dans nos villes ; c'est elle aussi qui développe le mouvement, l'activité et la prospérité de ces villes. Oui, ce sont les campagnes qui absorbent et consomment les produits de toute nature fabriqués par les villes. Tous les magasins de Paris seraient absolument encombrés, si les campagnes ne venaient pas fréquemment les débarrasser de leurs mar- . chandises. Or, si la campagne est prospère, elle paye bien, les ouvriers parisiens ont du travail, régulièrement, et gagnent de bons salaires; alors, ils n'ont pas à regarder à quelques centimes de plus ou de moins sur le prix des denrées qu'ils consomment.

Us ne s'occupent pas beaucoup de savoir si l'exportation marche, si leur patron travaille pour une maison française ou étrangère ; ce qu'ils veulent, c'est du travail, et du travail incessant et bien payé. Il faut assuréaient maintenir l'exportation, l'encourager et la soutenir, mais ce n'est pas là qu'est le grand commerce de la France. C'est l'intérieur, ce sont nos départements, qui provoquent par leurs demandes l'activité de nos maisons parisiennes et de toutes nos grandes industries.

Parlons, entre autres, de l'industrie des meubles : pour un meuble qui sort de France, il en entre 10 de l'étranger. Je vois venir d'Autriche, chaque semaine, des cargaisons de meubles cannés à destination de Paris ; les quais de la ville de Rouen, que j'habite, en sont couverts ; et tout cela se fait aux dépens des producteurs du pays. Les charges qui pèsent sur les agriculteurs français sont la cause capitale que l'étranger peut fabriquer k bien meilleur marché que Paris. Pour Lyon, il en est

kie même; Lyon n'a plus de clients dans nos campagnes, et Dieu sait cependant ce que l'industrie lyonnaise écoulait autrefois dans nos provinces, de ses soieries plus ou moins pures. Aujourd'hui, les Suisses et les Allemands nous envoient leurs produits qu*on préfère par suite du bon marché. C'est donc par la prospérité de l'agriculture que nous rétablirons celle du pays, que nous obtiendrons la vraie vie à bon marché.

Quant à vos chemins de fer, ne vous étonnez pas si leurs recettes suivent une progression décroissante ? Comment ! L'industrie souffre, l'agriculture souffre, et vous voudriez admettre que les transports soient abondants ? C'est impossible ! En favorisant la pénétration des produits étrangers sur nos marchés, soit agricoles, soit industriels, les compagnies de chemins de fer détruisent leurs recettes. Elles transportent le produit achevé, fini ; mais elle ne transportent plus toutes les matières nécessaires à sa fabrication. Qu'elles étudient ces questions, et eltes reconnaîtront qu'il faut 20 fois le poijis du produit fabriqué, en matières premières de toutes sortes, pour le confectionner. Elles perdent donc 20 contre 1, quand elles favorisent le transport des produits fabriqués étrangers ! mais vous, en attendant, vous payez de plus hauts tarifs et les garanties d'intérêts.

La vie à bon marché n'est, en réaUté, qu'une chose relative. Étant donné que l'ouvrier mange, en moyenne, une livre de pain par jour, ce qui peut représenter 4 livres, pour une famille, que lui importerait de payer, même 5 centimes de plus par kilo, ce qui n'arrivera pas d'ailleurs, s'il gagnait 1 franc, 2 et même 3 francs de plus par jour, à cause de l'activité des travaux ? Cet ouvrier vivrait dans l'aisance, avec un bon salaire, tandis que, quand le pain esta vil prix, il n'a même pas de quoi le payer parce qu'il n*a pas de travail, et qu'il voit se fermer devant lui la porte des ateliers où on ne peut plus l'occuper.

Je le répète, le blé est à vil prix, le pain en Angleterre est à vil prix, les vêtements à vil prix, cela ne fait pas l'aisance et le bien-être des consommateurs ni des ouvriers. Tant qu'il n'y a pas abondance de travail, tout est cher. Quand l'ouvrier est J)ien payé, tout est bon marché l (^Bravos prolongés,)

Je vais m' empresser de terminer, messieurs, pour que vous puissiez entendre nos autres collègues ; mais avant de finir, je veux résumer cette discussion. Je vous ai dit ce qu'il fallait penser des conseils que l'on vous donne au sujet des herbages et de la culture intensive ; je vous ai montré combien l'application exagérée de ce système a été funeste à. l'Angleterre. Je vous ai prouvé que l'agriculture anglaise, en cherchant dans l'augmentation du bétail la compensation de ce qu'elle perdait sur la production .des céréales, des lins, des chanvres, etc., s'était trompée de chemin et avait conçu des espérances qui ne se sont jamais réalisées.

(Très bien! Très bien!) JPout les céréales, les Anglais out perdu, chaque anaée, 1.300 millions de produits qu'ils ne vendent plus.

Si l'on prend le chiffre total des pertes de l'Angleterre, on voit qu'ayant gagné environ 50 millions de revenu, par le développement de leur bétail, ils ont perdu 1.300 millions sur les produits agricoles. — Ce sont là des chiffres officiels, des résultats hases sur les chiffres du Board ofTrade et des rapports du bureau d'agriculture. Consultez YÉconomist anglais de 1884, où ces résultats désastreux sont consignés. — Eh bien, n'engageons pas nos fermiers et nos agriculteurs à marcher trop ardemment dans cette voie ; di&ons-leur : « Faites ce que vous pourrez pour développer «vos terres par les cultures qui vous sont favorables .-sachez changer les « assolements, faites des herbages dans la mesure du possible, là où ils '< peuvent §tre profitables ! Mais que Dieu vous préserve d'en faire jamais * dans la même proportion que l'Angleterre 1 » La création exagérée des herbages, c'est l'émigration forcée des populations des campagnes vers les villes. Que voulez-vous, en effet, qu'elles deviennent, ces populations ? Si vous avez de grands espaces en herbe, vous ferez du bétail, vous achèterez des bœufs, vous les mettrez sur la terre : quand ils seront gras, vous les vendrez et tout sera dit, les bêtes mangeront seules •et vous n'aurez besoin de presque personne pour les soigner. — C'est là, messieurs, une considération importante et dont il faut tenir grand compte, tant au point de vue agricole, qu'au point de vue national. Oui, je le répète, c'est la dépopulation des campagnes que vous poursuivez, pour atteindre un résultat douteux ou chimérique. {Bravo! Bravo! Ap- . plaudissements.)

C'est dans l'agriculture française, il ne faut pas l'oublier, que se recrute l'armée française. Quand on fait le compte des soldats que les villes «donnent à la patrie, on voit que la ville de Paris, par exemple, réforme 50 p. 100 de ses conscrits ; tandis que dans vos plaines de la Picardie, de l'Artois, de la Beauce, de la Normandie, du Vexin, de la Brie, de la Bretagne, lorsqu'on en a réformé 16 p. 100, on peut envoyer tous nos jeunes ;gens sous les drapeaux. L'agriculture fournit les 4/5 de notre armée, c'est-à-dire 400.000 hommes pour 100.000 que donnent les villes. Déclarez donc aux hommes qui ne veulent pas défendre vos intérêts :

< Vous n'êtes pas dignes d'être Français, car nos intérêts sont ceux de la

< patrie ! C'est à l'agriculture que tient l'indépendance nationale, c'est

< donc l'agriculture que vous devez défendre et faire prospérer avant « toute autre industrie I Laissez de côté des préoccupations qui ne

< doivent pas être celles d'hommes de cœur et de dévouement; vous êtes

< avant tout,chargés de défendre les intérêts de l'agriculture !

« Cette mission est assez grande, assez noble ; efforcez- vous de la rem-

< plir I »

Quand un homme est convaincu que les intérêts qu'il a reçu mission de défendre ne sont plus conformes à ses convictions personnelles, cet

homme, s'il est honnête, doit immédiatement résigner son mandat! [Bravos et applaudissements,) S'il en est autrement, j'ai le droit de lui dire qu'il ne défend pas les intérêts qu'il est appelé à représenter ; et je crie avec toute mon énergie : « Sortez donc de nos assemblées, si vous « ne voulez pas prendre en main la cause qui vous est confiée... Sortez « de notre Parlement ; car l'agriculture française a le droit de faire énten- « dre sa voix et de s'imposer à la représentation Aationale ! » {Bravo ! Bravo ! Tnple salve d^ applaudissement s,)

L'orateur, en descendant de la tribune, est entouré par un grand nombre de membres de la réunion et félicité de la manière la plus vive par tous ceviH qui peuvent lui toucher la main.

Imp, delà Soc. dt,T-vp.- Noizette, 8, r. Campagne-Premier Paris

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