A proprement parler les sens ne nous trompent pas
47. On peut peindre une sphère sur une surface plane de manière à produire une illusion complète : on dit dans de ce cas que l'œil est trompé , mais la déception n'est pas dans la perception primitive de la vue, elle est dans la perception acquise Dans toute perception primitive ou acquise , il y a un signe et une chose signifiée ; dans la perception primitive le signe est
la sensation Dans la perception acquise le signe est
ou une sensation ou une perception primitive. La chose signifiée est ce que l'expérience m'indique comme associée constamment aux signes (3).
48. Ce ne sont pas nos sens qui nous trompent , ces! le jugement que nous en tirons (4)-
'i9. S'il est des cas où l'oreille ne peut discerner les sons produits par des causes différentes, il s'ensuit que l'ouïe est un sens imparfait et non pas qu'il est un sens trompeur (5).
50. 11 n'y a qu'une classe des erreurs attribuées aux sens qui mérite véritablement ce nom : ce sont celles qui
proviennent du dérangement de l'organe Cesi ainsi
qu'on «'prouve de la douleur dans le membre qu'on a
r. IV, 1 r. IV, p. 3'j et son
perdu , qu'on sent double un corps de petite dimension en croisant les doigts, qu'on voit double, en ne dirigeant pas les deux yeux parallèlement, qu'on aperçoit des couleurs qui n'existent pas, en pressant l'œil, et qu'on voitles couleurs autres qu'elles ne sont, quand on a la jaunisse ( 1 ).
51 . Ce sens nous fait connaître directement le froid et le chaud , et par suggestion (2) la dureté et la mollesse, le rude et le poli , la figure , la solidité , le mouvement et l'étendue. La sensation du toucher est fort simple et n'a pas la moindre ressemblance avec ces qualités (3).
52. La nature, au moyen de la sensation du toucher , nous révèle l'espace dans lequel les corps sont placés (4).
53. Les apparences visibles des objets différent des choses suggérées par ces apparences. Nous remarquons à peine ce qu'il y a de différent dans ces apparences, pour passer aux choses qu'elles signifient. Quand un homme est à dix pas et ensuite à cent pas de moi , je ne remarque pas la diminution de l'apparence visible , et elle est pourtant le signe de la distance (5).
54. La couleur est une qualité du corps et non pas une sensation de l'esprit L'idée que nous avons appelée l'apparence de la couleur suggère la notion et la croyance d'une qualité inconnue dans le corps qui l'a
(1) T. III, p. 292 ; t. IV, p. 48; (3) T. II, p. 95 et 110. t. V, p. jo6 et suiv. (4) T. II , p. 320.
(2) Voyez plus loin , a? ;3 , l'ex- (5) T. II , p. 146-8. plication de ce mot.
excitée ; et c'est à cette qualité et non point à l'idée que nous donnons le nom de couleur. Lorsque nous parlons de quelque couleur particulière ou que nous y pensons, la notion qu'elle présente à l'imagination , toute simple qu'elle paraisse, ne laisse pas d'être réellement composée : elle comprend toujours une cause inconnue et un effet connu; le nom de couleur appartient proprement à la cause et non à l'effet; mais comme la cause est inconnue, nous ne pouvons nous en former une notion distincte que par sa relation à l'effet connu. C'est pourquoi ces deux choses s'accompagnent toujours dans l'imagination , et sont si étroitement unies qu'on finit par les considérer comme un objet simple de la pensée (i).
55. Nous disons que le corps est coloré, comme nous disons qu'il est astringent, narcotique , caustique, etc. (2).
56. Il existe une ressemblance entre la figure et la grandeur visible d'un corps , et sa figure et sa grandeur réelle (3).
57. La figure visible est la position des différentes parties du corps figuré relativement à l'œil qui le voit (4).
58. La position de l'objet coloré n'est point une sensation ; mais, en vertu des lois de ma constitution , elle .s 'introduit dans mon esprit avec la couleur, sans qu'il soit besoin d'une sensation nouvelle pour lui ouvrir le chemin (5).
59. L'impression matérielle sur la rétine nous suggère d'une part la couleur et de l'autre la position de l'objet (6).
i il, ,. 154-7. I ' " ■ r-
■ ï II, ,». j5.,. ! Il ,. 1
T. il p. \-/x <• T H p. 181.
60. ïl y a différents mouvements des yeux , qui , pour que la vision soit distincte , doivent être variés selon la distance de l'objet ; ces mouvements étant associés par l'habitude aux distances correspondantes, deviennent les signes de ces distances (i ).
61. Par la vue, nous avons d'abord la perception de la couleur des corps, qui est une qualité de même nature que le son, la saveur et l'odeur ; nous avons ensuite la perception de deux des dimensions de l'étendue, c'est-à-dire de la figure et de la grandeur visibles des objets, et de la distance visible qui les sépare : ce sont là les seules perceptions primitives de la vue (2).
62. Le son diffère par le ton et par 1 intensité : l'oreille est capable de percevoir dans le son quatre ou cinq cents variations de ton et probablement un nombre égal de degrés d'intensité. Les sons diffèrent aussi par le timbre (3).
63. H y a une certaine modification du son qui nous aide à juger de la place des corps (4).
64. Bien que ce soit l'ouïe qui nous rende capable de percevoir l'harmonie , la mélodie et tous les charmes delà musique, cependant toutes ces choses, pour être bien senties, paraissent exiger une faculté plus pure , plus élevée, qu'on appelle ordinairement une oreille musicale. Mais comme cette faculté semble exister à des degrés bien différents chez ceux qui possèdent au même degré la simple faculté de l'ouïe, nous 11c la rai\
[0 T. II. P 3ai. (3) T. H. r. 85-6.
■ T l\ 1 j T. II. p. Sfi
geons point au nombre des sens extérieurs; elle mérite une place plus distinguée (1).
65. L'odeur peut être assimilée à la joie ou à la tristesse : on ne peut lui assigner de place, ni supposer qu'elle existe, lorsqu'elle cesse d'être sentie ; ce n'est donc qu'une affection simple et spéciale de l'esprit qu'il ne peut rapporter à sa cause , et dont il sait seulement qu'elle a une cause inconnue (2).
66. L'organe de ce sens garde l'entrée du canal alimentaire, comme l'organe de l'odorat garde l'entrée du canal de la respiration. La position de ces deux sens fait que tout ce qui passe dans l'estomac subit un examen scrupuleux de leur part, et il est évident que la nature, en leur donnant ce poste, les chargea de distinguer les aliments sains d'avec les aliments vicieux. Les brutes n'ont pas d'autres guides pour le choix de leur nourriture , et si l'homme était dans l'état sauvage , il n'en connaîtrait pas d'autres (3).
67. Les saveurs qui affectent notre palais sont agréables, désagréables ou indifférentes (4).