LA PHILOSOPHIE DE KANT EN FRANCE DE 1773 A 1814 X
Delille, presque tous les émigrés étaient rentrés en France, Kivarol se préparait lui-même à y revenir quand la mort le surprit ; Bonaparte, préoccupé d'affermir son pouvoir, se détournait du parti constitutionnel, qui comptait parmi ses membres Garât, Cabanis, D. de Tracy, Laromiguière, Daunou, Cliénier, B. Constant, c'esl-à-dire tous ceux qu'il appellera bientôt les idéologues ; il taisait déporter 130 démocrates, essayait de gagner le clergé à sa cause et négociait le Concordat; Chateaubriand avait donné Atala et préparait le Génie du Christianisme. La Décade annonça le 20 thermidor, an IX (8 août 1801), l'apparition de V Exposition des principes fondivncnlaux de la philosophie Iraiiscendanlale de Kanl par Villers. L'ouvrage était dédié à l'Institut national de France, tribunal investi d'une magistrature suprême dans l'empire des scie7ices, juge naturel et en premier ressort de toute doctrine nouvelle offerte à la nation. Or l'auteur se plaignait que les programmes des académies et autres corps savants de France eussent été remplis, pendant les quinze dernières années, de (|uestions spéculatives faites avec une entière confiance, annoncées avec solennité, qui se trouveraient superflues et insignifiantes dans le point de vue de la philosophie transcendantale, que pas un de ces corps savants, pas un de ceux qui écrivirent des mémoires sur ces questions n'eût discuté, ni même elle la nouvelle doctrine ^ . Et pour bien montrer qu'il s'adressait à l'Institut, il avait soin de dire que si ce corps respect:ible eût été informé de ce que la philosophie critique enseifrnait depuis quinze ans, il n'aurait pas énoncé comme il lavait iiit, la question de l'influence des signes (p. 174). Il parle du siiave Delille (liv), qui avait maltraité la Révolution et dédaigné l'Institut, fait l'éloge des émigrés, s'appuie sur l'autorité de Laharpe (lxviii) et déclame comme lui contre le superficiel matérialisme, le grossier précepte de l'amour de soi qui voudraient nous ramener à l'état des brutes (lxvii); il ne croit pas nécessaire, dit-il en forgeant un mot nouveau, d'exposer plus au long ce sensualisme étroit qui fait tout le fond de la nouvelle métaphysique française,
* Cela est complètement inexact (cf. supra).
TVl AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
qui a ôté sa religion à la France, qui a placé les sens sur le trône de la métaphysique et l'intérêt sur celui de la morale, supprimant toute idée de moralité et d'honnêteté publique, paralysant la conscience, la dépouillant de la honte et de la pudeur, dégradant l'homme et amenant des maux incalculables, cette doctrine superficielle et niaise dont la dernière période est le jacobinisme, qui en était un corollaire indispensable, cet encyclopédisme, fantôme imposant au dehors, méprisable au-dedans, qui porta le nom de la vertu sur son front et alimenta de sa substance tous les vices. Aussi s'adresse-t-il surtout à cette jeune génération qui n'a reçu encore ni la doctrine sensualiste, ni les vices raisonnes des encyclopédistes, car il s'attend à une opiniâtre opposition de la part de quelques vieilles têtes de fer, qui ne peuvent rien changer à leur tendance et à leur organisation (art. vu). Et il maintient, dans sa conclusion, que la science et la moralité ne peuvent se rencontrer sur le chemin que suivent la plupart des philosophes français, que le principe du sensualisme pour la métaphysique et celui de l'amour de soi pour la morale sont incompatibles avec toute saine philosophie (401). Il ne laisse pas d'ailleurs échapper une occasion d'injurier les partisans de la philosophie du xviir siècle, d'exalter leurs adversaires, de vanter l'Allemagne au détriment de la France, d'adresser aux doctrines qu'il combat des objections aussi contestables pour le fond que peu précises et injurieuses dans la forme. Il parle de la populace philosophique (132), voit dans le xviii* siècle une période imphilosophiquê et de bavadarge, estime qu'il n'a offert comme but au génie que le plaisir ou le gain, et qu'il ne faut rien voir autre chose, sous ce qu'on a appelé progrès des lumières, perfectionnement de^ sciences, conquêtes de V esprit humaiii (146). Locke et Condillac sont restés à la superficie en ce qui concerne la véritable méthode (44) et l'origine des connaissances humaines (61) ; la soi-disant Logique de Condillac n'est qu'un mélange de psychologie empirique, de métaphysique et de théorie de la grammaire générale (47) ; il est diflicile, à qui lit sans prévention les œuvres philosophiques de ce dernier, d'y trouver un plan quelconque et une unité de