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COMMENT FAUT-IL ÉTUDIER LA MORALE DE KANTÎ

Oit nous a demandé d'indiquer, dans la seconde c.lition, coiumeat on peut arriver, aussi sûrement et aussi promplcment que possible, à rintelligence exacte de la Critique de la Raison pratique. Pour compléter notre œuvre de traducteur, nous avons essayé de résumer brièvement et de coordonner les notes placées à la fin de la première édition, surtout d'utiliser les résultats de recherches historiques sur la théologie et la philosophie, continuées depuis 1888, en des directions très diverses (Cf. notre Esquisse),

La morale de Kant doit être cherchée dans les Fondements de la métaphysique des mœurs; la Religion dans les limites de la raison pure; la Métaphysique des mœurs, éléments métaphysiques du droit, éléments métaphysiques de la vertu (n. 18, p. 322)'; surtout dans la Critique de la Raison pratique. Pour bien la comprendre, il faut se rendre compte tout d'abord des éléments fort différents que l'éducation et l'étude personnelle introduisirent successivement dans l'esprit de Kant. Pour bien saisir la Critique de la Raison pratique, il faut de même déterminer ce qu'elle suppose et ce qui la complète dans l'œuNTe du moraliste. En possession de ces indications, on pourra suivre la pensée de Kant dans toute sa complexité,

\. 1.03 renvois portent sur les notet et les pageê de notre uaduction.

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en voir roriginalité, qu'il s'agit non de contester, mais d'expliqner dans la mesure où s'explique la production d'une œuvre de génie, artistique ou scientifique, littéraire ou philosophique.

Kant nous apparaît comme un contemporain de Hume^ de Voltaire, de Rousseau, des encyclopédistes et des philosophes, comme une des gloires du siècle des lumières {Aufkliirung), de la période où la raison prend une part si grande au gouvernement des esprits.

En fait, Kant donne beaucoup à la raison. L'essentiel de son œuvre est dans les Critiques de la raison pure et de la raison pratique. C'est pour défendre les droits de la raison pure, combattus par Hume, qu'il a écrit la première (p. 86). C'est t dans les limites de la raison » qu'il considère la religion. Non seulement la raison pure, pratique par elle seule, donne fp. 52) une loi universelle à tous les êtres finis, doués de raison et de volonté, et même à l'être infini, à la suprême intelligence; mais en tant qu'elle d termine par elle-même la volonté, elle est une faculté supérieure de désirer, à laquelle est subordonnée celle qui peut être pathologiquement déterminée (p. 38). Par suite Kant, demandant aux principes à priori des facultés de désirer et de connaître, le fondement inébranlable d'une philosophie systématique, théorique et pratique, aussi bien que de la science (p. 16), se prononce énergiquement contre le sentiment (n. H, p. 311), dont la raison se trouve ainsi occuper la place! Comme la plupart de ses contemporains, il condamne le fanatisme, religieux ou moral (p. 151), le paradis de Mahomet ou l'union dissolvante avec la divinité des théosophes et des mystiques (p. 220), enfin la supcrs'ition (p. 305).

De même Kant subit, au point de vue spéculatif et pratique, l'influence de Hume (n. 7, p. 310). Ainsi, il accorde une valeur incontestable aux jugements moraux du vulgaire, sur lesquels il s'appuie à l'origine; il admet que l'entendement ou la vue la plus ^ ordinaire, s'agit-il même d'un enfant de dix ans, révèlent toujours ce qu'il convient de l'aire d'après la loi morale (n. 14, p. 315). La « voix céleste et si claire », la < raison incorruptible » rappellent le lecteur de Hume, de Shaftesbury et de Hulcheson, comme de Rousseau et de Voltaire.

De Voltaire, dont il se croit encore tenu, en 1788, de respecter les talents et d'imiter, en une certaine mesure, l'exemple (p. 140), Kant se rapproche, comme l'a bien vu Lange (n. 15, p. 316), par les questions auxquelles il ramène ses recherches, que puis-je savoir, que dois-je faire, qu'ai-je à espérer?, par ses doctrines sur l'àme et Dieu. Après s'être éloigné de Voltaire, dont les idées lui

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viennent encore par la Profession de foi du vicaire savoyard, pour se rapprocher de Rousseau, Kant paraphrasera encore les vers célèbres :

Do jour tout sera bien, voilà notre espérance, Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion.

Kant lit avec enthousiasme les œuvres de Rousseau et, pour les avoir plus tôt, dépasse — ce qu'il n'a fait qu'une autre fois au temps de la Révolution française — les limites de sa promenade quotidienne (n. 16, p. 318). Il les commente devant Ilerder, de 1762 à 1764 et apprend, du « Newton des sciences morales », à chercher ailleurs que dans la poursuite de la vérité, le véritable prix de l'homme. Rousseau lui fait abandonner la physique mécanique, lui présente sous forme chrétienne les théories morales de Voltaire et réveille en lui les croyances de son enfance. Il lui persuade qu'on ne peut être vertueux sans religion et que J.-C. est supérieur à Socrate; il l'encourage à mépriser le scepticisme et le matérialisme, à consulter sa conscience et à défendre la liberté.

Par son amour de la vérité, par ses recherches mathématiques, astronomiques et physiques, Kant tient des philosophes du xviii° siècle. Il enseigne les mathématiques, la géographie, l'astronomie, la physique, etc., et M. Nolen a montré ce qu'il doit à Newton (n. 16, p. 318). Il veut imiter Copernic, dans sa révolution philosophique, et ses compatriotes lui attribuent l'hypothèse cosmogonique de la nébuleuse, que nous rapportons à Laplacc. Même après s'être tourné vers les sciences morales, il insiste sur la valeur, pour le mathématicien, d'une formule qui détermine, d'une manière tout à fait exacte et sans laisser de place à l'erreur, ce qu'il y a à faire pour résoudre un problème (p. 10). Enfin il finit la Critique de la Raison pratique, en célébrant non seulement la loi morale, mais encore, à la façon d'un Diderot ou d'un Laplace, « le ciel étoile, qui étend la connexion daus laquelle il se trouve, à l'espace immense où les mondes s'ajoutent aux mondes et les systèmes aux systèmes et en outre à la durée sans limites de leur mouvement périodique, de leur commencement et de leur durée ».

D'autres doctrines, plus nombreuses et peut-être plus impor» tantes à ses yeux, lui vinrent de sources auxquelles n'auraient pas voulu puiser la plupart des contemporains dont nous avons rappelé les noms.

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Dans la période qu'ouvre la publication de la Critique de la Raison pure, Kant admet une conciliation entre le mysticisme qu'il n'aime guère pourtant, et la pureté de la loi morale, mais il condamne le scepticisme, le doute, l'empirisme, qui est superficiel et extirpe jusqu'à la racine la moralité dans les intentions, le matérialisme et le fatalisme, l'idéalisme et le spinozisme, l'incrédulité des esprits forts et l'athéisme ( p. 28, 92, 123, 182, 305 ). Il n'y a guère, de ce fait, de philosophe ou d'encyclopédiste, avec lequel il ne se mette en opposition.

Il y a plus. La plupart des philosophes dont nous avons parlé sont des adversaires du catholicisme et s'essaient même, en dehors du christianisme, à expliquer l'univers et l'homme, par un système scientifique et piiilosophique d'où ils tirent une règle de conduite pour la société et les individus*. Kant reste dans la période théologique ; c'est un chrétien, un luthérien, un piétiste'. Ses maîtres, Schulzet Knutzen (n. 17, p. 320), unissent leur piétisme aux éludes philologiques, historiques, scientifiques et philosophiques qui se font € en présence de Dieu, partout présent ». S'écarlant de l'orlhodoxie luthérienne, devenue une scolastique nouvelle, ils tiennent grand compte de la parole de Dieu, de la pureté du cœur, de la pénitence, de l'effort personnel, de la lutte douloureuse pour saisir la grâce et ils inclinent, comme les jansénistes, vers un ascétisme auquel rien ne semble indifférent. Dans ses dernières années, Kant revient aux idées de sa jeunesse : il cite la Dible, développe la preuve de l'existence de Dieu par les causes finales, aime à entendre répéter le sens hébreu — Dieu avec nous — de son prénom Immanuel. Aussi Mûller, après Reinhold, insiste sur l'appui que le kantisme fournit à la morale et à la religion (p. m). D'autres trouvent que Kant est venu achever l'œuvre du Christ, manifester en esprit le Dieu que le Christ avait manifesté en chair! (p. IV). Et de nos jours, Benno Erdmann aperçoit, dans la personnalité morale de Kant, la forte empreinte de ses maîtres piétistes; le docteur Arnoldt estime que le kantisme est le plus solide rempart de la vie religieuse contre les attaques de l'incrédulité philosophique et scientifique (p. 300).

Dans la Religion, Kant affirme (p. viii) des idées chrétiennes, le

1. On a essayé de montrer dans les Idiolognei (Paris, Alcan) comment c« mou- Temcnt s'est accentué, du xvii', au xviii' et au xix* si6cle.

2. Voir dani Entre Camaïadea, Paris, Alcan : Le Moyen Age, Cnraetirittiçue théoloijique et philosophico-tcienti/ique. Limite» chronologiques. — Sur le Piétisme, cf. A. Hitachi, Gptchichtc ifer Pietisn'us, 3 vol., Houn, 1880-86.

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