‹ Critique de la raison pure (volume 2)Chapitre 112 sur 136 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Du fil conducteur servant à découvrir tous les concepts purs de l'entendement

Lorsque l'on met en jeu une faculté de connaître, alors^ suivant les différentes circonstances, se produisent divers concepts qui révèlent cette faculté et dont on peut faire une Uste plus ou moins étendue suivant qu'on y a mis plus ou moins de temps et plus ou moins de pénétration. Mais quand cette recherche est-elle achevée? c'est ce qu'il est impossible de déterminer avec certitude en suivant cette méthode en quelque sorte mécanique. D'ailleurs, les concepts que l'on ne découvre ainsi qu'à l'occasion, se présentent sans aucun ordre et sans aucune unité systématique. On finit bien par les grouper suivant certaines analogies et par les disposer en séries suivant

la grandeur de leur contenu , en allant des simples aux composés ; mais ces séries , bien que formées en quelque sorte méthodiquement, n'ont pourtant rien de systématique.

La philosophie transcendentale a l'avantage, mais aussi l'obligation de rechercher ses concepts suivant un principe, parce qu'ils sortent purs et sans mélange de l'entendement comme d'une unité absolue, et que, par conséquent, on peut les lier entre eux suivant un coucept ou une idée. Un tel lien nous fournit une règle d'après laquelle nous pouvons déterminer à priori la plao^ de chaque concept pur de l'entendement et l'intégrité d^ tout le système en général, deux choses qui, autrement^ dépendraient du caprice ou du hasard.

PREMIÈRE SECTION De l'usage logique de l'enteiMleiiieiit en g^énéi*al

L'entendement a été défini plus haut d'une manière purement négative : une faculté de connaître non sensible. Or nous ne pouvons avoir aucune intuition en dehors de la sensibilité. L'entendement n'est donc pas une faculté d'intuition. Mais, l'intuition mise à part, il n'y a pas d'autre moyen de connaître que les concepts. La connaissance de tout entendement, du moins de l'entendement humain, est donc une connaissance par concepts, une connaissance non intuitive, mais discursive. Toutes les intuitions, en tant que sensibles, reposent sur des affections, mais les concepts supposent des fonctions. J'en-

DE l'usaôe logique DE l'entendement 127

*ends par fonction l'unité de l'acte qui consiste à réunir diverses représentations sous une représentation commune. Les concepts reposent donc sur la spontanéité de la pensée, de même que les intuitions sensibles sur la réceptivité des impressions. L'entendement ne peut faire de ces concepts d'autre usage que âi^ juger par leur moyen. Or comme, excepté l'intuition , aucune représentation ne se rapporte immédiatement à l'objet, un concept n'est jamais immédiatement rapporté à un objet, mais à quelque autre représentation de cet objet (qu'elle soit une intuition, ou déjà même un concept)), he jugement est donc la connaissance médiate d'un objet, par conséquent la représentation d'une représentation de cet objet. Dans tout jugement, il y a un concept qui en embrasse plusieurs, et qui, parmi ^ux, comprend aussi une représentation donnée, laquelle ^nfin se rapporte immédiatement à l'objet. Ainsi, dans ce jugement : tous les corps sont divisibles (1), le concept du divisible se rapporte à divers autres concepts; mais, entre autres, il se rapporte particulièrement à celui de corps, lequel, à son tour, se rapporte à certains phénomènes qui ^e présentent à nous. Ainsi ces objets sont médiatement représentés par le concept de la divisibilité. Tous les jugements sont donc des fonctions qui consistent à rainener nos représentations à l'unité, en substituant à xuie représentation immédiate une représentation plus élevée qui comprend la première avec beaucoup d'autres «t qui sert à la connaissance de l'objet, et, en réunissant ainsi beaucoup de connaissances possibles sous une seule. €omme nous pouvons ramener tous les actes de l'enten-

(1) Il y a ici dans le texte de la première et de la seconde édition, au lieu de theilhar (divisible) verànderlich (changeant) ; mais, comme le fait remarquer Rosenkranz, c'est évidemment là un erratum. J. B.

deiDeiit â des jugements. TeM^nidfmeKt en sésaèni peut être représenté comme iriKe /afiwr^ -if jî»?cr. Ei eSeL d'après ce qai â été dit préeédemment. reciâââenjeiii tst nne faculté de penser. C»r p«eïi5€r. c'est occuaôire an moven de cooeepts. et ks crxiCEpts. comme préôicES ae jugements po^ïbks. se râH>ortent à quelque repr^emation d'un objet encore indétémimé. Ainsi îe «:4DC:cîir da cr^^ signifie quelque chose, par exemple, un iDêuJ. gui peut être connu au moyen de ce concept. H n'esi âoiDC un concept qu'à la condition de contenir d'autres représentations au moyen desquelles il peut se rapî:*:*rTer à des objets. D est donc le prédicat d'un jugement possMe. de celui-ci, par exemple : tout métal est un cio^p^ ^I^ trouvera donc toutes les fonctions de rentenderoeoi . si lV>n parvient à déterminer d'une manière complètie les fonctions de l'unité daiK les jugements. Or la section suivante va montrer que cela est très-exécutable.

DEUXIEME SECTIOX s 9

De la fonction logique de F entendement dans les jugemehU

Si l'on fait abstraction de tout contenu d'un jugement en général et que Ton n'envisage que la pure forme de l'entendement, on trouve que la fonction de la pensée dans le jugement peut être ramenée à quatre titres, dont chacun contient trois moments. Ils sont parfaitement représentés dans le tableau suivant.

FONCTION LOGIQUE DE l'ENTENDEMENT

Quantité des jugements.

Généraux,

Particuliers,

Singuliers.

Qualité.

Affîrmatifs, Négatifs, Indéfinis \

Belation.

Catégoriques,

Hypothétiques,

Disjonctifs.

Modalité.

Problématiques,

Assertoriques,

Apodictiques.

Comme cette division semble s'écarter sur quelques points, à la vérité non essentiels, de la technique ordinaire des logiciens, les observations suivantes ne seront pas inutiles pour prévenir tout malentendu.

1 . Les logiciens disent avec raison que, si l'on regarde l'usage des jugements dans les raisonnements, on peut traiter les jugements singuliers comme des jugements généraux. En effet , précisément parce qu'ils n'ont pas d'extension , leur prédicat ne peut être rapporté simplement à une partie de ce que contient le concept du sujet et être exclu .du reste. Il s'applique donc à tout ce concept sans exception, comme s'il s'agissait d'un concept

* Unendliche. — Je me sers, pour traduire cette expression, du mot indéfini de préférence au mot infini, parce que ce dernier pourrait donner une idée fausse des jugements dont il s'agit ici, tandis que le premier conyient parfaitement à la définition que Eant en donne plus loin. ' J. B.

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général, à toute Textension duquel conviendrait le prédicat. Mais, si nous comparons un jugement singulier avec un jugement général à titre de connaissance et au point de vue de la quantité, nous voyons que le premier est au second ce que l'unité est à l'infinité , et que, par conséquent, il en est par lui-même essentiellement distinct. Si donc j'estime un jugement singulier (judicium singulare), non-seulement quant à sa valeur intrinsèque, mais encore, comme connaissance en général, au point de vue de la quantité qu'il a relativement à d'autres connaissances, il est certainement distinct des jugements généraux (Judicia communia), et mérite une place particulière dans un tableau complet des moments de la pensée en général (bien que, sans doute, il ne l'ait pas dans une logique restreinte à l'usage des jugements considérés dans leurs rapports réciproques).

2. De même, dans une logique transcendentale, il faut encore distinguer les jugements indéfinis des jugements affirmatifs, bien que, dans la logique générale, ils er fassent justement partie et ne constituent pas une subdivision particulière. Cette dernière, en effet, fait abstraction de tout contenu dans le prédicat (alors même qu'i est négatif), et considère seulement s'il convient au sujes ou s'il lui est opposé. La première, au contraire, envisag " aussi le jugement quant à sa valeur ou au contenu di cette affirmation logique qui se fait au moyen d'un prê dicat purement négatif, et elle cherche ce que cette affifl mation fait gagner à l'ensemble de la connaissance. Si 3; disais de l'âme qu'elle n'est pas mortelle, j'écarterais c moins une erreur par un jugement négatif. Or, en ava» çant cette proposition , que l'âme n'est pas mortelle, j^bien réellement affirmé aiî pomt de vue de la forme Le

FONCTION LOGIQUE DE l'ENTENDEMENT 131

gique, puisque j'ai placé l'âme dans la catégorie indéterminée des êtres immortels. Mais, comme ce qui est mortel forme une partie du cercle entier des êtres possibles, et que ce qui est immortel forme l'autre, je n'ai rien dit autre chose par ma proposition, sinon que l'âme fait partie du nombre indéfini des êtres qui restent, lorsqu'on en a retranché tout ce qui est mortel. La sphère indéfinie de tout le possible n'est Umitée par là qu'en ce qu'on en a écarté tout ce qui est mortel et qu'on a placé l'âme dane la circonscription restante. Cette circonscription reste toujours indéfinie, malgré l'exclusion faite, et l'on en pourrait retrancher encore un plus grand nombre <Ie parties, sans que pour cela le concept de l'âme y gagnât le moins du monde et fût déterminé affirmativement. Ces jugements qui sont indéfinis par rapport à la sphère logique sont donc en réalité purement limitatifs * relativement ati contenu de la connaissance en général; ^t, à ce titre , le tableau transcendental de tous les moments de la pensée dans les jugements ne doit pas les -omettre, car la fonction qu'y exerce ici l'entendement pourrait bien avoir de l'importance dans le champ de sa connaissance pure à piori

3. Tous les rapports de la pensée dans les jugements ^ont ceux : A, du prédicat au sujet, B, du principe à la <îonséquence, C, de la connaissance divisée à tous les membres de la division. Dans la première espèce de jugements, il n'y a en jeu que deux concepts, et, dans la seconde, deux jugements; mais, dans la troisième, on <îonsidère plusieurs jugements dans leur rapport entre eux. Cette proposition hypothétique : s'il y a une justice

* BeschrànJcend.

parfaite, le méchant sera puni, implique proprement le rapport de deux propositions : il y a une justice parfaite, — et — le méchant sera puni. Il n'est pas ici question de savoir si ces deux propositions sont vraies en soi. La conséquence est la seule chose à laquelle on pense dans ce jugement. Enfin, le jugement disjonctif implique un rapport entre deux ou plusieurs propositions , qui n'est pas un rapport de conséquence, mais un rapport d'opposition logique, en ce sens que la sphère de l'un exclut celle de l'autre, et en même temps un rapport de communauté, en ce sens que les diverses propositions réunies remplissent la sphère de la vraie connaissance. Il implique donc un l'apport entre les parties de la sphère d'une connaissance, puisque la sphère de chaque partie sert de complément à la sphère d'une autre dans l'ensemble de cette connaissance. Si je dis, par exemple, que le monde existe soit par l'eflfet d'un aveugle hasard , soit en vertu d'une nécessité intérieure , soit par une cause extérieure , chacune de ces propositions forme une partie de la sphère de la connaissance possible relativement à l'existence d'un monde en général, et toutes ensemble forment la sphère entière. Exclure la connaissance de l'une de ces sphères, c'est la placer dans l'une des autres, et, au contraire, la placer dans une sphère, c'est l'exclure de toutes les autres. Il y a donc dans un jugement disjonctif une certaine communauté de connaissances, qui consiste en ce qu'elles s'excluent réciproquement, mais en déterminant par là même en somme la véritable connaissance, puisque réunies elles cotistituent tout l'ensemble d'une unique connaissance donnée. Et voilà tout ce que je crois nécessaire de faire remarquer pour l'intelUgence de la suite. 4. La modalité des jugements est une fonction parti-

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culière qui a ce caractère distinctif de n'entrer pour rien dans le contenu des jugements (car, en dehors de la quantité, de la qualité et de la relation, il n'y a plus rien qui forme le contenu d'un jugement), mais de ne concerner que la valeur de la copule relativement à la pensée en général. Les jugements sont problématiques lorsque l'on admet (arbitrairement)^ l'affirmation ou la négation tomme purement possibles; assertoriques ^ lorsqu'elle est considérée comme réelle (comme vraie) ; apodictiques, quand on la regarde comme nécessaire *. Ainsi, les deux jugements dont la relation constitue le jugement hypothétique (antecedens et consequensj et ceux qui par leur réciprocité (comme membres de la division) forment le jugement disjonctif), sont tous purement problématiques. Dans l'exemple cité plus haut, cette proposition, sHl y a une justice parfaite^ n'est pas prononcée assert oriqueinent, mais conçue seulement comme un jugement arbitraire, qui peut être admis par quelqu'un, et il n'y a que la conséquence qui soit assertorique. Aussi les jugements de cette sorte peuvent-ils être manifestement faux, et pourtant, pris problématiquement, servir de conditions à la connaissance de la vérité. Ainsi, ce jugement : le monde est Veffet d'un aveugle hasard^ n'a, dans le jugement disjonctif, qu'une signification problématique, c'est-à-dire que quelqu'un pourrait l'admettre pour un moment; et pourtant (comme indication d'une fausse route dans le nombre de toutes celles que l'on peut suivre), il sert à trouver le vrai chemin. La proposition problématique est

' Béliehig.

* Comme si la pensée était une fonction, dans le premier cas, de Venimdement; dans le second, au jugement; dans le troisième, de la raison. Cette remarque se trouvera éclaircio par la suite.

iSA ANALYTIQUE TRANSCENDENTALE

donc celle qui n'exprime qu'une possibilité logique (qui n'est point objective), c'est-à-dire le libre choix qu'on pourrait en faire, ou un acte purement arbitraire en vertu duquel on l'admettrait dans l'entendement. La proposition assertorique énonce une réalité ou une vérité logique ; c'est ainsi que dans un raisonnement hypothétique l'antécédent est problématique dans la majeure, et assertorique dans la mineure : on montre ici que la proposition est déjà liée à l'entendement en vertu de ses lois. La proposition apodictique conçoit l'assertorique comme étant déterminée par ces lois mêmes de l'entendement,, et par conséquent comme étant affirmative à prirm; elle exprime de cette manière (me nécessité logique. Or, comme tout ici s'incorpore successivement à l'entendement, de telle manière que Ton juge d'abord une certaine chose problématiquement , qu'on l'accepte ensuite assertoriquement comme vraie, et qu'on l'affirme enfin comme inséparablement liée à l'entendement, c'est-à-dire comme nécessaire et apodictique, on peut regarder les trois fonctions de la modalité comme autant de moments de la pensée en général.

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