‹ Critique de la raison pure (volume 2)Chapitre 69 sur 136 · DE LA RAISON PURE LXXVII · texte numérisé non relu

DE LA RAISON PURE LXXVII

le fil de la nature et du destin? Y a-t-il enfin une cause suprême du monde, ou les choses de la nature et leur ordre forment-ils le dernier objet où nous devions nous arrêter dans toutes nos recherches? Ce sont là des questions pour la solution desquelles le mathématicien donnerait volontiers toute sa science; car celle-ci ne saurait satisfaire en lui le besoin le plus important, celui de connaître la fin suprême de l'humanité. »

Mais quel parti prendre au milieu de ces arguments pour et contre, entre lesquels la raison se voit partagée? Bien que Kant se soit servi plus haut du mot «jeu » pour désigner cette dialectique, il n'admet pas qu'on la regarde comme une vaine fantaisie et qu'on se montre indifférent au résultat du procès. D'un antre côté, on ne saurait reculer devant la lutte 'que soulèvent les problèmes qu'il s'agit de résoudre. Qu'y a-t-il donc à faire? « Il ne reste, suivant notre philosophe (p. 77) qu'à réfléchir sur l'origine de cette lutte pour voir si par hasard un simple malentendu n'en serait pas la cause, et si, ce malentendu une fois dissipé, les prétentions orgueilleuses de part et d'autre ne feraient pas place au règne tranquille et durable de la raison sur l'entendement et les sens. >

Mais, avant d'entreprendre cette explication fondamentale, Eant JQge à propos de se placer d'abord au point de vue de Vintérêt qae nous pouvons avoir à suivre telle ou telle solution, et de rechercher de quel côté se trouve pour nous le plus grand intérêt. « Si cette recherche, dit-il (ibid.), ne décide rien par rapport au droit litigieux des deux parties (car ce n'est pas ici la pierre de touche logique de la vérité que nous consultons, mais simplement notre intérêt), elle aura du moins l'avantage de faire comprendre pourquoi ceux qui prennent part à cette lutte se tournent plutôt d'un côté que de l'autre sans y être déterminés par aucune connaissance supérieure de l'objet. » — « Elle expliquera aussi, ajoute-t-il, le zèle ardent de Tune des parties et la froide affirmation de l'autre, et pourquoi l'on applaudit avec joie à la première, tandis que Ton se montre irrévocablement prévenu contre la seconde. »

Or, si l'on désigne sous le nom de dogmatisme les thèses des quatre antinomies, et sous celui à'' empirisme leurs antithèses, parce que celles-ci suivent un principe uniforme qui résout les idées, transcendentales touchant l'univers dans le même mode d'expli-

LXXVni ANALYSE DE LA CRITIQUE

cation empirique qoi s'appliqae aax phénomène?, tandis que les premières rompent le fil de Texpérience pour recourir à certains principes intellectuels, voici ce que Ton trouve du côté du dogmatisme :

1* Un certain intérêt pratique, auquel prend part de bon cœur tout homme sensé : « Que le monde, dit Kant (p. 78), ait un commencement, que mon moi pensant soit d'une nature simple et partant incorruptible, qu'il soit en même temps libre dans ses actions volontaires et qu'il échappe à la contrainte de la nature, qu'enfin l'ordre entier des choses qui constituant le monde dérive d'un être premier, duquel tout emprunte son unité et sott harmonie; ce sont là autant de pierres fondamentales de la morale et de la religion. L'antithèse nous enlève ou semble du. moins nous enlever tous ces appuis.

2° Un certain intérêt spéculatif. Chaque thèse a l'avantage de nous offrir un point d'arrêt où nous pouvons rattacher la chaîne des phénomènes et de leurs conditions de manière à l'embrasser dans sa totalité, tandis que, dans l'antithèse, la question pour chacun d'eux est toujours à recommencer et qu'elle reste en ce sens sans solution. Il y a donc à ce point de vue, en faveur du dogmatisme, une sorte d'intérêt archifectonique,

3" Un intérêt de popularité, qui n'est pas certainement pour le dogmatisme le moindre titre de recommandation, et qui s'explique lui-même par l'avantage précédent: le commun des intelligences trouve plus commode de s'arrêter à un point fixe que de remonter toujours du conditionnel à la condition sans pouvoir jamais trouver de repos. Kant ajoute plus loin à cette cause celle qui résulte de l'intérêt pratique.

Voyons maintenant quels sont les avantages par lesquels Vempirisme peut disputer la palme au dogmatisme. Il faut reconnaître que, au point de vue de l'intérêt pratique, il a une réelle infériorité : « S'il n'y a pas, dit Kant (p. 80), un être premier distinct du monde, si le monde est sans commencement et par conséquent aussi sans auteur, si la volonté n'est pas libre et si l'âme est indivisible et corruptible comme la matière, les idées morales mêmes et leurs principes perdent toute valeur, et s'évanouissent avec les idées transcendentales, qui forment leurs appuis théorétiques. » Mais, en revanche, au point de vue de l'i»térêt spéculatif, l'empirisme reprend la supériorité. N'est-ce pas

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