‹ Critique de la raison pure (volume 2)Chapitre 72 sur 136 · DE LÀ BAIBON PURE LXXXI · texte numérisé non relu

DE LÀ BAIBON PURE LXXXI

rationnelle des esprits les plus exercés à la pensée. Mois c'est justement là ce qui détermine les intelligences dont nous parlons. En effet elles se trouvent alors dans an état où les plas savants mêmes n*ont aacnn avantage sor elles. Si elles n'y entendent rien on pea de chose, personne du moins ne saurait se vanter d'y entendre davantage; et, bien qu'elles ne puissent en discourir aussi méthodiquement que d'autres, elles peuvent en raisonner infiniment plus. C'est qu'elles errent là dans la région des pores idées, où l'on n'est si disert que parce que Von n'en saii rien^ tandis que, en matière de recherches physiques, il leor faudrait se taire tout à fait ou avouer leur ignorance. Commodes et flatteurs pour la vanité, voilà donc déjà une puissante recommandation en faveur des principes du dogmatisme. En outre, s'il est très-difficile à un philosophe d'admettre en prmcipe quelque chose dont il soit incapable de se rendre compte, ou même de présenter des concepts dont la réalité ne puisse être aperçue, rien n'est plus habituel aux intelligences vulgaires. Elles veulent avoir un point d'où elles puissent partir en toute sûreté. La difficulté de comprendre une pareille supposition ne les arrête pas, parce que (comme elles ne savent pas ce que c'est que comprendre) cette difficulté ne leur vient jamais à la pensée et qu'elles tiennent pour connu ce qu'un usage fréquent lear a rendu familier. » A ces causes il faut joindre celle qui résulte de l'intérêt pratique : devant cet intérêt tout intérêt spéculatif s'évanouit pour ces intelligences, et elles s'imaginent apercevoir et savoir ce que leurs craintes ou leurs espérances les poussent à croire. Aussi Eant pense-t-il que, quelque i^uisible que puisse être l'empirisme aux principes de la morale, < il n'y a pas à craindre qu'il sorte jamais de l'enceinte des écoles et qu'il obtienne dans le monde quelque autorité et se concilie la faveur de la multitude. »

Mais notre philosophe sait bien que, si les considérations qu'il vient de présenter, peuvent faire pencher la balance de tefou tel côté, elles ne nous donnent pas la solution que cherche un esprit vraiment philosophique. Sans doute, dès que nous en venons à l'action, tout le jeu dialectique de la raison spéculative s'évanouit comme un songe; l'intérêt pratique ne nous laisse pas maîtres de choisir tel ou tel parti, ou de n'en choisir

aucun et de rester à cet égard dans un état d'oscillation per- I. F

LxXill ANALYSE DE LA OBlTfQUE

pétuelle; mais, si la question est tranchée par là, elle n'est pas résolue: il reste toujours à savoir quelle est au fond, abstraction faite de tout intérêt, la valeur de ces thèses et de ces antithèses qui se contredisent, et si un examen impartial de notre propre raison ne nous fournit pas la clef de ces antinomies. C^est ce que Kant va chercher maintenant.

Recherche de H faut bien s'enteudrc d'abord sur la nature de la solution la soiotion des q^[ convient aux questions dont il s'agit ici et à l'antinomie

antinomies. <./»

qu elles soulèvent. 11 ne suffirait pas de prétexter notre ignorance sur l'objet même de ces questions, et de les déclarer par là insolubles; car elles ne portent pas sur un objet considéré en soi, chose qui en effet nous serait inaccessible, mais sur certaines applications des idées de notre raison dont nous devons pouvoir déterminer sûrement la valeur. Par cela même que les éléments du problème nous sont donnés par notre propre raison, l'analyse de ces éléments doit nous conduire à une entière certitude sur ce que nous devons penser à ce sujet, et nous ne saurions par conséquent décliner ici toute réponse en prétextant notre ignorance. Le problème à résoudre dans le cas présent est donc susceptible d'une solution certaine, comme tons ceux des mathématiques pures ou de la morale pure. Seulement cette j solution, qu'on ne l'oublie pas, ne saurait être que purement cri- ^ tique, c'est-à-dire que, suivant les termes mêmes par lesquels Kant la caractérise (p. 93-94), « elle n'envisage pas du tout la question objectivement, mais seulement par rapport au fondement dtf la connaissance sur lequel elle repose. » C'est par cette raison même qu'elle peut être parfaitement certaine.

Reste à savoir quelle doit être cette solution. Or il y a un procédé particulier qui peut nous aider à la découvrir: c'est, en laissant provisoirement de côté les raisons qui, dans chacune des questions cosmologiques, militent en faveur de la thèse ou ]. de l'antithèse, de se demander si par hasard, dans l'un et l'antre ], cas, nous n'aboutirions pas à un pur non-sens. C'est ce que Kant | appelle la manière sceptique d'envisager les questions cosmolo- { giques de la philosophie transcendentale. Or, en les examinaut | à ce point de vue, on arrive précisément à ce résultat que, de quelque côté qu'on se retourne en poursuivant l'inconditionnel |, dans la synthèse régressive des phénomènes, cette synthèse se trouve ou trop grande ou trop petite pour chaque concept de j

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rentendement, si bien que L'objet ne s'adaptant pas à l'idée, de quelque manière qu'on essaie de l'y appliquer, il est naturel d'en conclure qu'elle est entièrement vide, et l'on est conduit à recbercher si telle ne serait pas en effet la solution demandée. Kant expose ce résultat pour chacun des quatre problèmes cosmologiques. Je ne le suivrai pas dans tout ce détail, mais j'en donnerai une couple d'exemples.

Soit d'abord ce problème : le monde a-t-il, ou n'a-t-il pas de commencement? Supposez qu'il n'en ait pas, il est alors trop grand pour votre concept; car ce concept, consistant dans une régression successive, ne saurait jamais atteindre toute l'éternité écoulée. Supposez au contraire qu'il en ait un, il est alors trop petit pour votre concept; car le commencement présupposant toujours un temps antérieur et n'étant pas lui-même inconditionnel, la loi de l'entendement nous force à remonter encore à ans condition plus élevée, et par conséquent le monde tel qu'on le suppose ici est trop petit pour cette loi. — De même de la double réponse faite à la question qui concerne la grandeur du moDde quant à l'espace. Est-il infini, il est alors trop grand poor tout concept empirique possible; est-il fini, qu'est-ce qui détermine cette limite? Un monde limité est trop petit pour votre concept.

Soit encore ce problème : Tout est-il enchaîné dans le monde suivant des lois nécessaires, ou him y a-t-il place quelque part pour la liberté? Dans le premier cas, la série des conditions ou des causes étant infinie à parte priori, le monde ainsi conçu est trop grand pour notre concept de la synthèse des événements; dans le second au contraire, il est trop petit, car le pourquoi de la causalité libre que vous admettez vous force à remonter audelà de ce point où vous voudriez vainement vous arrêter.

On voit par ces exemples comment les idées cosmologiques se trouvent ou trop grandes ou trop petites par rapport aux concepts de l'entendement; et, comme ces concepts sont la seule mesure d'après laquelle nous pouvons apprécier la valeur objective des idées, nous sommes conduits à soupçonner que celles-ci ne sont peut-être que des êtres de raison, ce qui nous met déjà dans la bonne voie pour arriver à découvrir l'illusion qui nous a si longtemps trompés (v. p. 98).

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