CVIII ANALYSE DE LA CRITIQUE
Mais aussi, par cela même que son application à rexpérience demeure indéterminée (je présente ici la pensée de Kant du la manière la pins propre à en concilier autant que possible les diverses expressions, qui, d'une page à Tautre, semblent se contredire, mais qui au fond s'accordent parfaitement), les principes qui en découlent ne doivent être considérés que comme des maximes de la raison^ destinées à servir ses intérêts par rapport à une certaine perfection possible de la connaissance. Au point de vue objectif, il peut y avoir entr' elles une contradiction réelle; mais, si on les considère simplement comme des maximes, la contradiction s'évanouit : il n'y a plus en présence que « des intérêts divers de la raison donnant lieu à des divergences dans la manière de voir. Dans le fait, la raison n'a qu'un unique intérêt, et le conflit de ses maximes n'est qu'une différence et une limitation réciproque des méthodes ayant pour but de donner satisfaction à cet intérêt (p. 249). »
Kant explique sa pensée dans les lignes suivantes, qui me paraissent avoir trop d'importance pour ne pas être textuellement reproduites :
« De cette manière l'intérêt de la diversité (suivant le principe de la spécification) peut l'emporter chez tel raisonneur, et l'intérêt de Vunité (suivant le principe de l'agrégation) chez tel autre. Chacun d'eux croit tirer son jugement de la vue de l'objet et le fonde uniquement sur un plus on moins grand attachement à l'un des deux principes, dont aucun ne repose sur des fondements objectifs, mais seulement sur l'intérêt de la raison, et qui par conséquent mériteraient plutôt le nom de maximes que celui de principes. Quand je vois des savants disputer entre eux sur la caractéristique des hommes, des animaux ou des plantes, et même des corps du règne minéral, les uns admettant, par exemple, des caractères nationaux particuliers et fondés sur l'origine, ou encore des différences décisives et héréditaires de famille, de race, etc., tandis que d'autres se préoccupent de cette idée que la nature en agissant ainsi a suivi un plan identique, et que toute différence ne repose que sur des accidents extérieurs, je n'ai alors qu'à prendre en considération la nature de l'objet, et je comprends aussitôt qu'elle est beaucoup trop profondément cachée aux uns et aux autres pour qu'ils puissent en parler d'après une véritable connaissance. Il n'y a autre chose ici que le
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dooble intérêt de la raison, dont chaque partie prend à cœur OQ affecte de prendre à cœur un côté, et par conséquent que la différence des maximes touchant la diversité ou Tunité de la nature. Ces maximes peuvent bien s^unir; mais, tant qu'on les tient pour des vues objectives, elles occasionnent non-seulement an conflit, mais des obstacles qui retardent longtemps la vérité, jusqu'à ce que Ton trouve un moyen de concilier les intérêts en litige et de tranquilliser la raison sur ce point. — Il en est de même de cette fatneuse loi de VéchèUe continue des créatures^ que Leibnitz a mise en circulation et que Bonnet a excellemment appuyée, mais que d'autres ont attaquée: elle n'est qu'une application du principe de l'affinité, qui repose sur l'intérêt de la raison; car on ne saurait la tirer, à titre d'affirmation objective, lie l'observation et de la vue des dispositions de la nature. Les degrés de cette échelle, autant que l'expérience nous les peut montrer, sont beaucoup trop éloignés les uns des autres, et nos prétendues petites différences sont ordinairement dans la nature même de tels abîmes qu'il est impossible de demander à des observations de ce genre les desseins mêmes de la nature (d'autant plus que dans une grande variété il doit être très- aisé de trouver des analogies et des rapprochements). Au contraire, la méthode qui consiste à chercher l'ordre dans la nature suivant un tel principe, et la maxime qui veut que l'on regarde cet ordre comme fondé dans une nature en général, sans pourtant déterminer où et jusqu'où il règne, cette méthode est certainement an excellent et légitime principe régulateur de la raison, qui, comme tel, va sans doute beaucoup trop loin pour que Texpérience ou l'observation puisse lui être adéquate, mais qui, sans rien déterminer, les met cependant sur la voie de l'unité systématique. » Avant de quitter la dialecUque naturelle de la raison humaine^ i>\y\yai final
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qu'il vient d'exposer et d'expliquer dans toutes ses parties, Kant raison pure s'applique à en faire ressortir par une vue d'ensemble le but fifia2(p. 251), ce qui le conduit à reprendre, pour les mettre de nouveau en lumière, les principaux résultats auxquels l'a conduit le long examen qu'il en a fait précédemment. Notre philosophe est de ceux qui ne lâchent jamais un sujet avant d'en avoir épuisé l'analyse, et qui tournent et retournent si bien leur pensée qu'ils reviennent souvent sur leurs pas au lieu d'avancer.
ex ANALYSE DE LA CRITIQUE
n en résalte, il faut bien le dire, une certaine fatigue pour le lecteur qui s'impatiente de tant de lentear et voudrait marcher plus vite; mais, quand on a affaire à un philosophe tel que Eant, ces retours mêmes sont accompagnés de développements si riches et d'idées si lumineuses qu'on ne saurait les négliger. Mais de là aussi une nouvelle difficulté pour l'analyse, déjà si difficile, d'un ouvrage comme celui de la Critique de la raison pure.
Un premier point dont la solution est contenue dans les résultats précédemment exposés, mais que l'auteur veut faire ressortir ici pour compléter son œuvre critique, c'est ce qu'il nomme la déduction transcendentaîe des idées de la raison pure (p. 235). Si ces idées ne sont pas de vaines fictions, mais qu'elles aient quelque valeur réelle, il doit y en avoir une déduction possible, c'est-à-dire qu'on doit pouvoir déduire cette valeur de leur nature même. Cette déduction pourra bien différer de celle des catégories de V entendement^ mais elle doit être aussi sûre et aussi solide. Elle consiste à montrer, comme on l'a fait précédemment, que toutes les idées de la raison pure sont elles-mêmes des principes dont la nature ou la fonction est de servir de règles à l'expérience en ordonnant les objets suivant une unité systématique nécessaire à sa perfection. L'erreur est de les prendre pour des principes constitutifs servant à étendre notre connaissance à plus d'objets que l'expérience n'en peut donner: elles ne nous font connaître aucun objet réel en dehors de l'expérience, et sous ce rapport nous ne saurions justifier leur valeur objective; mais, considérées comme principes régulateurs de l'expérience, elles ont une valeur incontestable. Or là est précisément la solution du problème posé par Kant, ou de la question de leur déduction transcendentaîe. C'est pourquoi notre philosophe Insiste sur ce point.
Soit, par exemple, Vidée psychologique. Cette idée nous permet de rattacher à une unité qui forme le fil conducteur de l'expérience interne tous les phénomènes, tous les actes de notre esprit, comme si cet esprit était une substance simple et identique à elle-même au milieu du changement continuel de ses états. De même Vidée cosmologique nous enjoint de poursuivre, sans jamais nous arrêter, la recherche des conditions des phénomènes naturels, comme si la série en était sans terme. De même enfin. Vidée théohgique^ en nous faisant envisager les choses du monde