‹ Critique de la raison pure (volume 3)Chapitre 48 sur 57 · RÉFLEXION · texte numérisé non relu

RÉFLEXION

sur l'ensemble de la psychologie pure, en conséquence

de ces paralogismes.

Si nous comparons la psychologie^ comme physiologie du sens interne, avec la science des corps, comme physiologie des objets des sens extérieurs, nous trouvons, indépendamment de tout ce qui peut être connu empiriquement dans les deux sciences, cette différence remarquable, que dans la dernière science beaucoup de connaissances peuvent encore être tirées à priori du seul concept d'un être étendu et impénétrable, tandis que, dans la première, aucune connaissance synthétique à priori ne peut être tirée du concept d'un être pensant. En voici la raison. Bien que l'un et l'autre soient des phénomènes, le phénomène qui s'offre au sens extérieur a cependant quelque chose de fixe et de permanent, qui fournit un substratum servant de fondement aux déterminations changeantes et par conséquent un concept synthé-

tiqae, à savoir celni de Tespace et d'an phénomèDe dans Tespace, tandis que le temps, qui est la seule forme do notre intuition interne, n^a rien de fixe, et par conséquent ne nous fait connaître que le changement des déterminations, mais non Tobjet déterminable. En effet, dans ce que nous nommons Tâme tout est en un flux continuel, et il n'y a rien de fixe, si ce n'est peut* être (si on le veut absolument) le moi, qui n'est si simple que parce que cette représentation n'a point de contenu, par conséquent point de diversité, ce qui fait qu'elle semble aussi représenter, ou, pour mieux dire, désigner un objet simple. Il faudrait que ce moi fût une intuition, qui, étant présupposée dans la pensée en général (antérieurement à toute expérience), fournît comme intuition à priori des propositions synthétiques, pour qu'il fût possible d'établir une connaissance purement rationnelle de la nature d'un être pensant en général. Mais ce moi est aussi pea nne intuition qu'un concept de quelque objet; il n'est que la forme de la conscience qui peut accompagner les deux espèces de représentations et les élever par là au rang de connaissances, à condition que quelque autre chose encore soit donnée dans l'intuition qui fournisse une matière à la représentation d'un objet. Toute la psychologie rationnelle s'écroule donc comme une science qui dépasse toutes les forces de la raison humaine ; il ne nous reste qu'à étudier notre âme suivant le fil de l'expérience, et à nous renfermer dans les limites des questions qui ne vont pas au delà des données de l'expérience interne possible.

Mais, bien que la psychologie rationnelle n'offre aucune utilité^ quant à l'extension de la connaissance, et que comme telle elle ne soit composée que de purs paralogismes, on ne peut cependant lui refuser une grande utilité négative, quand on ne la considère que comme un examen critique de nos raisonnements dialectiques^ même de ceux de la raison commune et naturelle.

Quel besoin avons-nous d'une psychologie fondée sur des principes purs de la raison? C'est sans doute surtout afin de mettre notre moi pensant à l'abri du danger du matérialisme. Mais c'est ce que fait le concept rationnel de notre moi pensant, que nous avons donné. Tant s'en faut en effet qu'avec ce concept il reste la moindre crainte de voir s'évanouir, avec la suppression de la matière, toute pensée et l'existence même des êtres ••pensants»

-qu^au contraire il est clairement établi que, si j'écarte le sujet pensant, tout le monde des corps doit disparaître, -comme n'étant rien que le phénomène dans la sensibilité de notre sujet et an mode de représentation de ce sujet.

Il est vrai que je n'en connais pas mieux ce moi pensant quant à ses qualités, et que je ne puis apercevoir sa permanence, ni même l'indépendance de son existence par rapport à quelque substratiim transcendental des phénomènes extérieurs, car celuiei ne m'est pas moins inconnu que celui-là. Mais, comme il est possible que je tire de quelqu'autre source que de principes purement spéculatifs des raisons d'espérer une existence indépendante, c'est déjà un grand point de gagné que de pouvoir, en avouant librement ma propre ignorance, repousser les attaques dogmatiques d'un adversaire spéculatif, et lui montrer que, ne connaissant pas plus que moi la nature de mon sujet, il n'est pas plus fondé à contester la possibilité de mes espérances que moi à m'y attacher.

Sur cette apparence transcendentale de nos concepts psychologiques se fondent encore trois questions dialectiques, qui constituent le but propre de la psychologie rationnelle, et ne peuvent être résolues autrement que par les recherches précédentes. Ce sont celles 1° de la possibilité de l'union de l'âme avec un corps organique, c'est-à-dire de l'animalité et de l'état de l'âme dans la rie de l'homme ; 2" du commencement de cette union, c'est-àdire de l'âme dans et avant la naissance de l'homme ; 3** de la rfin de cette union, c'est-à dire de l'âme dans et après la mort de l'homme (question de l'immortalité).

Or je soutiens que toutes les difficultés que l'on croit trouver dans ces questions, et dont on se sert comme d'objections dogmatiques pour se donner l'air de pénétrer plus profondément dans la nature des choses que ne peut faire l'intelligence commune, je soutiens, dis-je, que toutes ces difficultés ne reposent que sur une simple illusion: celle qui consiste à hypostasier ce qui n'existe que dans la pensée et à l'admettre comme un objet réel en dehors du sujet pensant, c'est-à-dire à regarder l'étendue, qui n'est qu'un phénomène, comme une propriété des choses extérieures subsistant même indépendamment de notre sensibilité, «t le mouvement comme antérieur à son effet, qui précédersdt

aussi en soi réellement en dehors de nos sens. £a effet la matière dont Tunion avec Tâme soulève de si grandes difficaltés n'est antre chose qu'nne simple forme, on une certaine espèce de représentation d'un objet inconnu formée par cette intuition qu'on nomme le sens externe. H peut donc bien y voir hors de nous quelque chose à quoi corresponde ce phénomène que nous appelons matière ; mais en qualité de phénomène ce quelque chose n'est pas hors de nous, il n'est que comme une pensée en nous, bien que cette pensée le représente par ce qu'on nomme le sens comme se trouvant hors de nous. La matière ne signifie donc pas une espèce de substance si complètement hétérogène et si entièrement distincte de l'objet du sens intérieur (de l'âme), mais seulement une espèce particulière de manifestation d'objets (qui nous sont inconnus en soi), dont les représentations sont nommées extérieures par opposition à celles que nous rapportons au sens interne, bien qu'elles n'appartiennent pas moins uniquement au sujet pensant que toutes les autres pensées : toute la différence est dans cette illusion qui vient de ce que, représentant des objets dans l'espace, elles se détachent en quelque sorte de l'âme et semblent s'offrir hors d'elle, tandis que l'espace même où elles sont perçues n'est rien qu'une représentation dont une image correspondante et de même qualité ne peut être trouvée hors de l'âme. L^^qucstion ne porte donc plus sur l'union de l'âme avec d'autres substances connues et étrangères hors de nous, mais seulement sur la liaison des représentations du sens interne avec les modifications de notre sensibilité extérieure, et sur la manière dont elles peuvent s'unir entre elles suivant des lois constantes de façon à former ensemble une expérience.

Tant que nous rapprochons les phénomènes, internes et externes, comme simples représentations dans l'expérience, nous ne trouvons rien d'absurde et d'étrange dans Tunioi^ des deux espèces de sens. Mais, dès que nous substantifions les phénomènes extérieurs, que nous les regardons non plus comme des représentations, mais comme des choses existant en soi^ hors de nous^ de la même manière qît'eîles sont en nom^ et que, d'un autre côté, nous rapportons à notre sujet pensant leurs effets, qui les montrent comme des phénomènes en rapport les uns avec les autres , nous avons alors hors de nous des causes effi-

4t>2 CRITIQUE DE LA RAISON PURE {V ÉDITION)

cîentes dont le caractère ne s'accorde plus avec les effets qu'elles produisent en nous, parce qu'il se rapporte simplement aux sens extérieurs, tandis que ces effets se rapportent au sens interne, et que ces deux sens, bien que réunis pu un sujet, sont cepen- <lant tout à fait hétérogènes. Nous n'avons plus alors d'autres effets extérieurs que des changements de lieu, et d'autres forces que des efforts aboutissant à des rapports dans l'espace comme à leurs effets. En nous, au contraire, les effets sont des pensées parmi lesquelles on ne trouve point de rapport de lieu, point de mouvement, de figure ou de détermination d'espace en général, et nous perdons entièrement le fil conducteur des causes aux effets qui en devraient résulter dans le sens interne. Mais nous de- Trions songer que les corps ne sont pas des objets en soi, qui nous soient présents, mais une simple manifestation ^ de je ne sais quel objet inconnu; que le mouvement n'est pas l'effet de cette cause inconnue, mais seulement la manifestation de leur influence sur nos sens ; que, par conséquent, ni les corps, ni leur mouvement ne sont quelque chose hors de nous, mais de simples représentations en nous ; qu'ainsi ce n'est pas le mouvement de la matière qui produit en nous des représentations, mais qu'il n'est lui-même (et par conséquent aussi la matière, qui se fait >connaître par là) qu'une simple représentation, et qu'enfin toute la difficulté, qui s'offre ici d'elle-même, revient à savoir comment et par quelles causes les représentations de notre sensibilité sont liées entre elles de telle sorte que celles que nous nommons des intuitions extérieures puissent être représentées suivant des lois empiriques, comme des objets hors de nous, question qui n'implique pas du tout la prétendue difficulté d'expliquer l'origine des représentations de causes efficientes existant hors de nous ^t tout à fait hétérogènes, car cette difficulté n'a lieu que quand nous prenons les manifestations d'une cause inconnue pour la cause hors de nous, ce qui ne peut produire que de la confusion. Lorsque des j ugements contiennent un malentendu enraciné par une longue habitude, il est impossible de les rectifier avec cette <îlarté qu'on est en droit d'exiger dans d'autres cas où le concept

* Eine bïosse Erscheinung,

n'est pas ainsi troublé par une illasion inévitable. Aussi, en travaillant à délivrer la raison des théories sophistiques, atteindronsnous difficilement ce degré de clarté qu'on exige pour être plainement satisfait.

Je crois cependant pouvoir y arriver de la manière suivante.

Toutes les objections peuvent se diviser en dogmatiques, cri^ iiques et sceptiques. L'objection dogmatique est celle qui est dirigée contre une proposition; Tobjection critique, celle qui est dirigée contre la preuve d'une proposition. La première a besoin d'une connaissance directe de la nature de l'objet', afin 4e pouvoir affirmer le contraire de ce que la proposition met en avant touchant cet objet; elle est donc elle-même dogmatique ^t prétend mieux connaître la nature de la chose dont il est question que la proposition contraire. L'objection critique, laissant de côté la valeur de la proposition et ne s'attaquant qu*à la preuve, n'a pas besoin de mieux connaître l'objet ou de s'en -attribuer une meilleure connaissance ; elle montre seulement que l'assertion est sans fondement, et non pas qu'elle est fausse. L'objection sceptique oppose l'une à l'autre la proposition et la <îontre-proposition, comme des objections d'égale valeur, présentant chacune d'elles à son tour comme thèse et l'autre comme ^on antithèse; elle est ainsi en apparence dogmatique de deux côtés opposés, afin de réduire à néant tout jugement sur l'objet. L'objection dogmatique et l'objection sceptique doivent toutes deux s'attribuer autant de connaissance de leur objet qu'il est nécessaire pour en pouvoir affirmer ou nier quelque chose. L'objection critique est de telle nature qu'en se bornant à montrer qu'on invoque à l'appui de son assertion quelque chose qui est nul et purement imaginaire, elle ébranle la théorie, par cela seul qu'elle lui soustrait son prétendu fondement, sans vouloir d'ailleurs décider quelque chose sur la nature de l'objet.

Or nous sommes dogmatiques dans les concepts ordinaires de notre raison touchant le commerce de notre sujet pensant avec les choses extérieures, et nous les regardons comme de véritables objets existant indépendamment de nous, suivant un

' Einer Einsicht in die Besehaffenheit der Natur des Oegenstandes.

certain daalisme transceDdental qai ne rapporte pas an sujet ces phénomènes extérieurs comme des représentations, mais qui, les prenant tels que Tinlaition sensible nous les donne, les transporte hors de nous comme des objets et les détache entièrement du sujet pensant. Cette subreption est le fondement de toutes les théories sur le commerce entre Tâme et le corps, et Ton ne demande jamais si celte réalité objective des phénomènes est parfaitement exacte, mais on la prend pour accordée et l'on ne raisonne que sur la manière de Texpliquer et de la comprendre. Les trois systèmes ordinaires imaginés sur ce point et qui sont réellement les seuls possibles sont ceux de Vinfliéence physique,^ de Vharmonie préétablie et de Tassistance surnaturelle.

Les deux dernières manières d'expliquer Tunion de Tâme avec la matière sont fondées sur les objections que soulève la première, qui est celle du sens commun : suivant elles, ce qui apparaît comme matière ne peut être, par son influence immédiate, la cause de représentations qui sont clés effets d'une tout autre nature. Mais alors elles ne peuvent pas attacher à ce qu'elles entendent par objet des sens extérieurs le concept d'une matière qui n'est rien qu'un phénomène et qui par conséquent est déjà en soi une simple représentation produite par un objet extérieur quelconque; car autrement elles diraient que les représentations des objets extérieurs (les phénomènes) ne peuvent être les causes extérieures qui produisent les représentations dans notre esprit, ce qui serait une objection tout à fait vide de sens, puisqnepersonne ne songe à regarder comme une cause extérieure ce qu'il a une fois reconnu pour une simple représentation. Il faut donc, d'après nos principes, qu'elles fondent leur théorie sur ce que le véritable objet (l'objet transcendental) de nos sens extérieurs ne peut être la cause de ces représentations (de ces phénomènes) que nous comprenons sous le nom de matière. Or,^ comme personne ne peut prétendre connaître quelque chose de la cause transcendentale des représentations de nos sens extérieurs, leur assertion est tout à fait sans fondement. Que si ceux qui pensent rectifier la doctrine de l'influence physique voulaient, suivant l'idée ordinaire du dualisme transcendental, regarder la matière, en tant que telle, comme une chose en soi (et non comme une simple manifestation d'une chose inconnue) et fonder là-

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dessus leur objection, en montrant qu*an objet extérieur de ce genre, qai ne révèle pas diantre causalité que celle des mouvements, ne saurait jamais être une cause efficiente de représentations, mais que Tintervention d'un troisième être est nécessaire pour fonder, sinon une action réciproque, du moins une correspondance et une harmonie entre les deux autres, ils commenceraient leur réfutation par admettre dans leur dualisme le nQiûTov iftvdoç de Tinfluence physique, et par conséquent par leur objection ils ne réfuteraient pas seulement Tinfluence naturelle, mais leur propre hypothèse dualiste. En effet toutes les difficultés qui concernent l'union de la nature pensante avec la matière résultent sans exception de cette idée dualiste qui se glisse dans l'esprit, à savoir que la matière, comme telle, n'est pas un phénomène, c'est-à-dire une simple représentation de l'esprit à laquelle corresponde un objet inconnu, mais l'objet en soi, tel qu'il existe hors de nous et indépendamment de notre sensibilité.

Contre l'influence physique, ordinairement admise, on ne peut donc faire aucune objection dogmatique. En effet, si TadversairQ admet que la matière et son mouvement ne sont que des phéno* mènes, et, par conséquent, que des représentations, il ne peut faire consister la difficulté qu'en ce que l'objet inconnu de uotr& sensibilité ne peut être la cause des représentations qui ae pro-. dnisent en nous ; mais c'est là de sa part une supposition lonte. gratuite, puisque personne ne saurait dire ce qu'un objet ineonnu, peut ou ne peut pas faire. Il faut, d'après les preuves que aous. avons établies plus haut, qu'il admette cet idéalisme trànscenden-. tal, s'il ne veut pas manifestement substantifier des représenta-, tiens et les transporter hors de lui comme des choses véritables..

Mais on peut élever avec raison une objection crUiqtée contre-

l'opinion ordinaire de l'influence physique. Cette hypothèse d'une

union entre deux espèces de substances, la substance pensante

et la substance étendue, a pour fondement un grossier dualisme,

qui transforme cette dernière, laquelle n'est qu'une simple re-.

présentation du sujet pensant, en une chose existant en soi. On.

peut donc rendre absolument inutile la fausse théorie de Tin-

fluence physique, en montrant que la preuve sur laquelle ellQ^

s'appuie est nulle et fallacieuse.

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