‹ Critique de la raison pure (volume 3)Chapitre 5 sur 57 · II · texte numérisé non relu

II

34 DIALECTIQUE TnANSCENDENTALE

toutes les catégories ne sont pas bonnes pour cela, mais seulement celles où la synthèse constitue une séné, et encore une série de conditions subordonnées (et non coordonnées) entre elles par rapport à un conditionnel. L'absolue totalité des conditions irest exigée par la raison qu'autant qu'elle porte sur la série ascendante des conditions d'un conditionnel donné, et non par conséquent lorsqu'il s'agit de la ligne descendante des conséquenceSy ni même de l'assemblage des conditions coordonnées de ces conséquences. En effet, quand un conditionnel est donné, on en présuppose déjà les conditions et on les regarde même ccmime données avec lui; tandis que, comme les conséquences ne rendent pas leurs conditions possibles, mais bien plutôt les présupposent, on n'a pas à s'inquiéter, dans la progression des conséquences (ou en descendant de la condition donnée au conditionnell si la série cesse ou non, et en général la question relative à leur totalité n'est nullement une supposition de la raison.

Ainsi l'on conçoit nécessairement comme doniié (bien que nous ne puissions pas le déterminer) un temps entièrement écoulé jusqu'au moment présent. Mais, pour ce qui est du temps à venir, comme il n'est pas la condition nécessaire pour arriver au présent, il est tout à fait indifférent, pour comprendre celui-ci, de le traiter de telle ou telle façon, de le faire cesser à un certain moment ou de le prolonger à l'infini. Soit la série m, n, o, où n est donné comme conditionnel par rapport à 7w, et en même temps comme la condition de o, la série est ascendante du conditionnel n h m {l, A, e, etc.), tandis qu'elle est descendante de la condition n au conditionnel ^ (Pi ?? **? ^tc). Il faut supposer la première série pour

SYSTÈME DES IDÉES COSMOLOGKJUKS ;i5

'pouvoir considérer n comme donné, et n n'est possible, suivant la raison (la totalité des conditions), qu'au moyen de cette série; mais sa possibilité ne repose pas sur la série suivante o, /?, y, r, qui par conséquent ne pourrait être considérée comme donnée, mais seulement ^'omme dabilis.

J'appellerai régressive la synthèse d'une série de conditions, c'est-à-dire celle qui part de la condition la plus voisine du phénomène donné pour remonter aux conditions plus éloignées; ^t progressive^ celle qui, s'attachant au conditionnel descend de la conséquence la plus proche aux conséquences plus éloignées. La première va in antecedenfia; la seconde, in eonseqiteniia. Les idées cosmologiques s'occupent donc de la totalité de la synthèse régressive, et vont in antecedenfia^ non in consequenfia. Suivre l'ordre inverse, ce ne serait pas traiter un problème nécessaire de la raison pure, mais s'en créer un . arbitrairement, puisque, pour comprendre parfaitement ce qui est donné dans le phénomène, nous n'avons pas besoin des conséquences, mais des principes.

Pour pouvoir dresser la table des idées d'après celle des catégories, nous devons prendre d'abord les deux quanta originaires de toute notre intuition, le ienifs et l'eapaeg. Le temps est en soi une série (et la condition formelle de toutes les séries), et c'est pourquoi on y peut distinguer à priori^ par rapport à un présent donné, les ^tecedmtia comme conditions (le passé) des consequentia (de l'avenir). L'idée transcendentale de l'absolue totalité <le la série des conditions pour un conditionnel donné ne •concerne donc que tout le temps écoulé. D'après l'idée de la raison, tout le temps passé est nécessairement <îonça comme donné, en tant qu'il est la condition du

3(i DIALECTIQUE TKANSCEMŒNTALE

momeut donné. Quant à Tespace, il n'y a pas à ilistinguer en lui de progression et de régression, paixe que, ses paities existant simultanément, il ne constitue pas une séricy mais un agrégat. Je ne puis considérer le moment présent que comme conditionnel par rapport au temps passé, et non comme la condition de ce temps, puisque ce moment n'est amené que pai* le temps écoulé (ou plutôt par l'écoulement du temps passé); mais, comme les parties de l'espace sont coordonnées, au lieu d'être subordonnées, une partie n'est pas la condition de la possibilité d'une autre, et il ne constitue pas en soi une série comme le temps. Cependant la synthèse tles diverses parties de l'espace, cette synthèse au moyen de laquelle nous l'appréhendons lui-même, est successive, et par conséquent elle a lieu dans le temps et constitue une série. Et comme, dans cette série des espaces agrégés (par exemple des pieds dans une perche), les espaces ajoutés les uns aux autres, à partir d'un espace donné, sont toujours la condition qui sert à limiter les précédents, la mesure d'un espace doit être aussi considérée comme la synthèse d'une série de conditions relatives à un conditionnel donné; seulement le côté des conditions n'est pas en soi différent de celui auquel appartient le conditionnel, et par conséquent le regressus et le progressus semblent être identiques dans l'espace. Toutefois, puisqu'une partie de l'espace n'est pas donnée, mais seulement limitée par les autres, nous devons regarder chaque espace limité comme étant conditionnel à ce titre, c'està-dire comme supposant un autre espace qui serve à le limiter lui-même, et ainsi de suite. Au point de vue de la limitation la progression dans l'espace est donc aussi une régression ; l'idée transcendentale de l'absolue tota-

lité de la synthèse dans la série des conditions concenie donc aussi l'espace, et je puis tout aussi bien élever une question sur l'absolue totalité des phénomènes dans l'espace que sur leur totalité dans le temps écoulé. Nous verrons plus tard s'il y a en général une réponse possible à cette question.

\ En second lieu, la réalité dans l'espace, c'est-à-dire

la mciiei'e^ est un conditionnel dont les parties de l'espace sont les conditions internes, et les parties des parties les conditions éloignées, de telle sorte qu'il y a ici une synthèse régi^essive, dont la raison exige l'absolue totalité, et qui n'est possible qu'au moyen d'une division complète, où la réalité de la matière se réduit soit à rien, soit à quelque chose qui n'est plus matière, c'est-à-dire au simple. Il y a donc ici encore une série de conditions <?t une progression vers l'inconditionnel.

En troisième lieu, pour ce qui concerne les catégories du rapport réel entre les phénomènes, la catégorie de la substance et de ses accidents ne convient point à mie idée transcendentale, c'est-à-dire que par rapport à cette catégorie la raison n'a pas sujet de rétrograder vers certaines conditions. En effet les accidents (en tant iiu'ils sont inhérents à une substance unique) sont coordonnés entre eux et ne forment point une série. Ils ne sont pas proprement subordonnés à la substance, mais ik sont la manière d'exister de la substance même. Ce lui pourrait paraître ici une idée de la raison transcendentale, ce serait le concept du suhstantiel ; mais, comme il ne faut entendre par là rien autre chose que le concept de Tobjet en général, qui subsiste lorsqu'on ne fait îue concevoir en loi le sujet transcendental indépendamment de tous ses prédicats, et comme il ne s'agit ici que

3^ I)Ialk»:tk»L'E tka.n^ck.npkntale

de rincuiulitionnel dans la série des conditions, il est clair que le substantiel ne saurait former un membre de cette série. La même chose s'applique aux substances dans leur rappoit de réciprocité : elles sont à cet éganl de simples agrégats, et n'ont pas d'exposants d'une série, puisqu'elles n-j sont pas suboi'données les unes aux autres comme conditions de leur possibilité, comme on pourrait le dire des espaces, dont la limite ne peut jamais être déterminée que par un autre espace, et non eu soi. Il ne reste donc que la catégorie de la causalité^ qui présente une série de causes pour un effet donné, où l'on puisse remontei- de cet effet, comme conditionnel, à ces causes,. comme conditions, et répondre à la question- élevée par la laison.

En quatrième lieu, les concepts du possible, du réel et du nécessaire ne conduisent à aucune série, sinou en ce sens que le contingent dans l'existence doit toujours être considéré comme conditiomiel, et que, suivant la règle de l'entendement, il indique une condition, qui nous renvoie nécessairement à une autre plus élevée, jusqu'à ce que la raison trouve dans la totalité de cette série la. nécessité absolue.

Il n'y a doue que quatre idées cosmologiques, suivant les quatre titres des catégories, si l'on s'en tient à celles qui impliquent nécessairement une série dans la synthèse du divers.

L'intégrité absolue

de Vassemblage^

de tous les phéQomènes donnés.

L'intégrité absolue I/intégrité absolue

de la division* de Vorigifie^

d'un tout donné d'un phénomène

dans le phénomène. en général.

L'intégrité absolue

de la dépendance de V existence *

de ce qu'il y a de changeant dans le

phénomène.

Il faut remarquer ici d'abord que l'idée de l'absolue totalité ne concerne que Vexpositwn des pfmwmènes, et que par conséquent elle n'a rien de commun avec le concept purement intellectuel d'un ensemble des choses en général. Des phénomènes sont donc ici considérés comme donnés, et la raison exige l'intégrité absolue des conditions qui les rendent possibles, en tant qu'ils constituent une série, c'est-à-dire qu'elle exige une synthèse ^absolument (sous tous les rapports) complète, qui permette d'exposer le phénomène suivant les lois de l'entendement.

Ensuite, c'est proprement l'inconditionnel seul que la

raison recherche dans cette synthèse des conditions dont

la série est régressive, comme elle exige l'intégi'ité dans

la série des prémisses qui réunies n'en supposent plus

d'autres. Or cet inconditionnel est toujours renfermé

dans la totalité absoltte des séries^ telle qu'on se la repré-

' Zusammensetzung. — * Thtilwig. — * Entstihung — * Alhàn- 8^t des Daseym.

40 DlALECTigUH THAINSCK.NDEMTALE

seute dans riinaginatiou. Mais cette synthèse absolument complète n'est à son tour qaune idée; car ou ne peut savoir, d'avance du moins, si elle est i)ossible aussi dans les phénomènes. Si l'on se leprésente un tout au moyeu des seuls concepts pure de l'entendement, et indépendamment des conditions de l'intuition sensible, ou peut dire exactement que pour un conditionnel donné, la serie entière des conditions subordonnées est donnée aussi; car le premier n'est donné que par celles-ci. Mais dans les phénomènes il y a quelque chose qui restreint tout particulièrement la manière dont les conditions sont données ; car elles ne le sont qu'au moyen de la synthèse successive des éléments divers de l'intuition, synthèse dont la régression doit être complète. C'est encore un problème de savoir si cette intégrité est possible au jmnt de vue sensible; mais l'idée de cette intégrité n'en réside pas moins dans la raison, indépendamment de la possibilité ou de l'impossibilité de lui trouver des concepts emphiques parfaitement adéquats. C'est pourquoi, puisque l'inconditionnel est nécessairement renfermé dans l'absolue totaUté de la synthèse régressive des éléments divers compris dans le phénomène (suivant la direction des catégories qui la représentent comme une série de conditions pour un conditionnel donné), et que l'on peut, d'ailleurs, laisser indécise la question de savoir si et comment cette totalité peut se réaliser, la raison prend ici la détermination de partir de l'idée de la ^ totalité, bien qu'elle ait proprement pour but final l'inconditionnel, soit dans toute la série, soit dans une partie. Or on peut concevoir cet inconditionnel de deux manières : ou bien il réside simplement dans la série totale, dont, par conséquent, tous les membres sans exception

sont conditionnels et dont Feusemble seul est absolument inconditionnel, et aloi-s la régression est dite infinie; ou bien il est une partie de la série, à laquelle sont subordonnés tous les autres membres de cette série, mais qui elle-même n'est soumise à aucune autre condition*. Dans le premier cas la série est à parte priori sans limites (sans commencement) , c'est-à-dire infinie et pourtant donnée entièrement; mais la régression n'y est jamais achevée, et elle ne peut être appelée infinie que virtuellement^. Dans le second cas, la série a un premier terme, et ce premier terme s'appelle, par rapport au temps écoulé, le eœnmencemeni du monde'^; par rapport à l'espace, les limites du monde^; par rapport aux parties d'un tout donné dans ses limites, le simple^; par rapport aux causes, la spontanéité^ absolue (la liberté); par rapport à l'existence, la nécessité naturelle^ absolue. Nous avons deux expressions, mande et îiature, qui sont quelquefois prises dans le même sens. La première signifie l'ensemble mathématique de tous les phénomènes . 6t la totalité de leur synthèse, en grand aussi bien qu en petit, c'est-à-dire dans le développement progressif de cette synthèse par assemblage aussi bien que par divi-

* L'ensemble absolu de la série des conditions pour un conditionnel ^onné est toigours inconditionnel ; car en debors de lui il n'y a plus de auditions relativement auxquelles il puisse être conditionnel. Mais cet <iQ8emble absolu d'une série de ce genre n'est qu'une idée ou plutôt ^ concept problématique, dont il faut recbercber la possibilité, ne fût- ^ que relativement à la manière dont y peut être compris l'inconditionnel, en tant qu'il est proprement l'idée transcendentale à laquelle il se rapporte.

' PotmHaMier, — • WeUanfange. — • Weltgrenze. — * Einfache. ^ ' SelbsihàHgkeit — • Natumoihwenâigkeit.

4i DIALECTIQCE TRANSCKiNDENTALE

sioii. Ce niênie luuude s'appelle nature* en tant qu'il est considéré comme un tout dynamique; on n'a point d'égard ici à l'agrégation dans l'espace ou dans le temps, pour l'envisager comme une quantité, mais à l'unité dans l'existence des phénomènes. Or, connue on appelle cause la c jndition de ce qui arrive, et liberté, la causalité absolue do la cause dans le phénomène, la cause conditiomielle se nonmie, au contraire, cause naturelle dans le sens étroit du mot. Le conditiomiel dans l'existence eu général s'appelle contingent, et l'inconditionnel, nécessaire. La nécessité inconditionnelle des p/iénomènes peut être appelée nécessité naturelle.

J'ai nommé idées cosmologiques les idées dont nous iijus occupons maintenant, en paitie parce que l'on comprend sous le mot monde l'ensemble de tous les phénomènes, et que nos idées ne poui*suivent l'inconditionnel que parmi les phénomènes, en partie parce que, dans soa sens transcendental, ce mot signifie l'absolue totalité de l'ensemble des choses existantes, et que nous avons uniquement en vue la perfection de la synthèse (bien qu^ nous ne l'envisagions proprement que dans sa régressiow vers les conditions). Si l'on considère qu'en outre ce^ iuées sont toutes transcendantes, et que, bien qu'elles n€^ dépassent pas l'objet, c'est-à-dire les phénomènes, quan^

* l^a nature, prise adjecUoement (formahttr)^ siguitie l'assemblage des déterjiii.atious d'une chose opérée suivant un principe interne de la causalité. Au contraire on entend par nature, prise substcmtictmenù {materialit€r\ Tenstnible des phénomènes, en tant qu'ils sont tous unis en vertu d'un principe interne de la causalité. Dans le premier sens on parle de la nature de la matière fluide, du feu, etc., et l'on ne se sert de ce mot qiV adjectivement; au contiaire, qnund on parle des choses del» nature, on pense à un tout subsistant.

ANriTlIÉTlQl'E DE LA KAISUN PURE W

à Cesp'ce, mais qu'elles portent uniquement sur le monde sensible, elles poussent néanmoins la synthèse jusqu'à un degré qui dépasse toute expérience possible; on peut les désigner toutes très-exactement, suivant moi, sous le nom de concepts cosmologiques^ . Au point de vue de la distinction de l'absolu mathématique et de l'absolu dynamique, auquel tend la régi-ession, j'appellerais les deux premières idées des concepts du nwnde, dans le sens^ étroit du mot (concepts du monde en grand et en petit)^ et les deux autres des concepts transcendants de la nature \ Cette distinction ne semble pas à présent d'une grande impoitance, mais elle paraîtra plus importante dans la suite.

DEUXIÈME SECTION A^ntitlBêtlque de Ia nulAon pure

Si l'on désigne sous le nom de thétiqm tout ensemble de doctrines dogmatiques , j'entends par antithétique^ non les affirmations dogmatiques du contraire, mais le conflit qui s'élève entre des connaissances dogmatiques en appaience, sans que l'une ait plus de titres que l'autre à notre assentiment L'antithétique ne s'occupe donc nullement d'assertions dirigées dans le même sens, mais elle se borne à envisager les connaissances générales de la raison dans leur conflit et dans les causes de ce conflit. L'antithétique transcendentale est une recherche sur l'antinomie de la raison pure, ses causes et son résultat. .

' WcUbe^ffifft, — * Traiiscendeut: Natwrhtgrifft.

Ah DIALECTIQLK TRANSCKKDENTALK

Lorsque nous ne nous bornons plus à appliquer notre raison à des objets de Texpérience en nous servant des principes de l'entendement, mais que nous essayons de l'étendre au delà des bornes de cette expérience, il en résulte des propositions dialectiques, qui n'ont ni confirmation à espérer, ni contradiction à craindre de Texpérience, et dont chacune non-seulement est par elle-même exempte de contradiction, mais même trouve dans la nature de la raison des conditions qui la rendent nécessaire; malheureusement l'assertion contraire ne repose pas sur des raisons moins bonnes et moins nécessaires.

Les questions qui se présentent naturellement dans cette dialectique de la raison pure sont donc celles-ci : V Quelles sont proprement les propositions où la raison pure est inévitablement soumise à une antinomie? 2** Quelles sont les causes de cette antinomie? H'' La raison peut-elle cependant, au milieu de ce conflit, trouver un chemin qui la conduise à la certitude, et de quelle manière ?

Une thèse dialectique de la raison pure se distingue donc de toutes les propositions sophistiques par les signes suivants : d'abord elle a pour objet, non pas une question arbitraire, que l'on mettrait en avant à plaisir, mais un problème que toute raison humaine rencontre nécessairement dans sa marche ; ensuite elle présente avec son antithèse, non pas une apparence purement artificielle et qui s'évanouisse au premier regard, mais une apparence naturelle et inévitable, qui, alors même qu elle ne trompe plus, ne cesse pas de faire illusion, et que par conséquent l'on peut bien rendre inofîensive, mais non détruire.

Cette doctrine dialectique n'aura point de rapport à

ANTITHÉTIQUE DE LA KAISON PUKE 45

l'unité de rentendement daus les concepts de l'expérience, mais à celle de la raison dans de pures idées ; et, comme il faut pourtant que la condition de cette unité s'accorde d'abord avec l'entendement, comme synthèse opérée suivant des règles, et ensuite avec la raison, comme unité absolue de cette synthèse, si elle est adéquate à l'unité de la raison, elle sera trop grande pour l'entendement, et si elle est appropriée à l'entendement, elle sera trop petite pour la raison ; d'où résulte nécessairement un conflit, qu'il est impossibles d'éviter, de quelque manière qu'on s'y prenne.

Ces assertions captieuses ouvrent donc une arène dialectique, où la victoire appartient au parti auquel il est permis de prendre l'oflénsive, et où celui qui est forcé de se défendre doit nécessairement succomber. Aussi des champions alertes, qu'ils combattent pour la bonne ou pour la mauvaise cause, sont-ils sûrs de remporter la couronne triomphale, s'ils ont soin de se ménager l'avan-^ tage de la dernière attaque, et s'ils ne sont pas obligés de soutenir un nouvel assaut de l'adversaire. On pense bien que cette arène a été souvent foulée jusqu'ici, qu'un grand nombre de victoires y ont été remportées de part et d'autre, mais que l'on a toujours pris soin de réserver la dernière, celle qui devait décider l'aflfaire, au chevalier de la bonne cause, en interdisant à son adversaire de prendre de nouveau les armes et en laissant ainsi le premier seul maître du champ de bataille. Juges impartiaux du combat, nous n'avons pas à chercher si c'est pour la bonne ou pour la mauvaise cause que luttent les combattants, et nous devons les laisser d'abord terminer entre eux leur affaire. Peut-être qu'après avoir épui^ leurs forces les uns contre les auti-es, sans s'être fait au-

4H DIAI.ECTIQl K TKANSCEi\DE>TALK

cune blessure, ils reconnaîtront la vanité de leur querelle et se sépareront bons amis.

Cette manière d'assister à un combat d'assertions, ou plutôt de le provoquer, non sans doute pour se prononcer à la fin en faveur de l'un ou de l'autre parti, mais pour rechercher si l'objet n'en serait point par hasard une pure illusion, à laquelle chacun s'attache vainement et où l'on n'aurait rien à gagner, quand même on ne rencontrerait pas de résistance, cette manière d'agir peut être désignée sous le nom de méthode sceptique. Elle est tout à fait distincte du scepticisme ^ ce principe d'une ignorance artificielle et scientifique, qui mine les fondements de toute connaissance, pour ne laisser nulle part, t>'il est possible, aucune certitude. La méthode sceptique, en effet, tend à la certitude, en cherchant à découvrir, dans un combat loyalement engagé et conduit avec intelligence des deux cotés, le point de dissentiment, afin de faire comme ces sages législateurs qui s'instruisent eux-mêmes, par l'embarras des juges dans les procès, de €e qu'il y a de défectueux ou de ce qui n'est pas suffisamment déterminé dans leurs lois. L'antinomie qui se révèle dans l'application des lois est, pour notre sagesse bornée, la première pierre de touche de la nomothétique : c'est ainsi que la raison, qui, dans la spéculation abstraite, ne s'aperçoit pas aisément de ses faux pas, deviendra plus attentive aux moments à observer dans la détermination de ses principes.

Mais cette méthode sceptique n'est essentiellement propre qu'à la philosophie transcendentale, et en tous cas on peut s'en passer dans tout autre champ d'investigations que celui-ci. Dans les mathématiques, il serait absurde de l'employer, car il n'y a pas d'assertions fa us-

AMITHÉTIOIE DK LA RAISON PURE i7

ses qui puissent se cacher et rester iuvisibles dans cette science, attendu que les preuves y suivent toujours le fil de l'intuition pure et même procèdent au moyen d'une synthèse toujours évidente. Dans la philosophie expérimentale, un doute provisoire i)eut bien avoù- son utilité, mais il n'y a pas du moins de malentendu qui ne paisse être aisément dissii)é, et. tôt ou tard, on finit toujours par trouver dans lexpérience les derniers moyens de décider le différend. La morale peut montrer aussi tous ses principes, avec leurs conséquences pratiques, in concrefo, au moins dans des expériences possibles, et éviter ainsi réquivoque de l'abstraction. Au contraire, les assenions transcendentales qui prétendent à des connaissances dépassant lé champ de toutes les expériences possibles, sont de telle natui^ que, d'une part, leur synthèse abstraite ne saurait être donnée dans quelque intuition it prion, et que, d'autre part, le malentendu qu'elles occasionnent ne pourrait être découvert au moyen de quelque expérience. La raison transcendentale ne nous fournit donc pas d'autre pierre de touche que celle qui consiste à essayer d'unir entre elles ses assortions, et, par miséquent, à les laisser d'abord lutter les unes contre les autres librement et sans obstacle. C'est ce conflit que nous allons représenter*.

* Les antinomies se succéderont suivant l'ordre, précé iemment indiqué, défi idées transcendentales.

Ah

niM.KCTIOl K •ili\NS<:ENlŒNTALE

PREMIER CONFUT DES IDÉES TRANSCENDENTALES

Le niuiide a un cominen-' cenieut dans le temps, et il est aussi limité dans l'espace.

Antithèse

Le monde n'a ni commencement, ni limites dans l'espace, mais il est infini dans le temps comme dans l'espace.

PIŒUVE

En effet, si I'od admet qae le inonde n^ait pas de commencement dans le temps, à chaque moment donné il y a une éternité écoulée, et par conséquent une série infinie d*états successifs des choses du monde. Or rinfinité d'une série consiste précisément en ce que cette série ne peut jamais être achevée par une synthèse successive.

Donc une série infinie écoulée dans le monde est impossible, et par conséquent un commencement du monde est une condition nécessaire de son existence même. Ce qu'il fallait d'abord démontrer.

Quant au second point, si l'on admet le contraire de notre thèse, le monde sera un tout infini donné de choses existantes ensemble. Or nous ne pou-

PREUVE

En effet, admettons qu'il ait un commencement : comme le commencement est une exis* tence précédée d'un temps où la chose n'est pas, il doit y avoir e*^ un temps antérieur où le mond^ n'était pas, c'est-à-dire un temp^ vide. Or dans un temps vide i^ n'y a pas de naissance possible de quelque chose, puisque au^ cune partie de ce temps n^ contient plutôt qu'une autr^ une condition distinctive da l'existence qui l'emporte sur^ celle de la non-existence (soit que Ton suppose que cette condition naisse d'elle-même, oa par une autre cause). Donc il peut y avoir dans le monde des^ séries de choses qui commencent, mais le monde lui-même ne saurait avoir de commencement, et par conséquent il est

PREMIKRE ANTINOMIE

îoncevoir la grandeur d'un tum qui n'est pas donné certaines limites propres :e intuition*, qu'au moyen

synthèse des parties, et balité d'un quantum de ce

que par la synthèse comou par l'addition répétée mité**. Donc, pour conp comme un tout le monde lissant tous les espaces, il ait regarder comme comla synthèse successive des is d'un monde infini, c'est- 3 qu'il faudrait qu'un temps fût considéré comme écoulé rénumération de toutes les s coexistantes, ce qui est jsible. Donc un agrégat in-

^ous pouvons percevoir un um indéterminé comme un uaud il est renfermé dans des s, sans avoir besoin d'en cons- , en le mesurant, la totalité, i-dire la synthèse successive arties. En effet les limites nineut déjà cette totalité, l'elles écartent toute autre eur.

Le concept de la totalité n'est utre chose en ce cas que la âentation de la synthèse comde ses parties ; car, comme est pas de Pintuition du tout dans ce cas est- impossible) lous pouvons tirer le concei)t, ne pouvons le saisir, du moins lée , qu'au moyen de la syndes parties élevée jusqu'à

infini par rapport au temps écoulé.

Pour ce qui est du second point, si l'on admet d'abord la thèse contraire, à savoir que le monde est fini et limité dans l'espace, il se trouve dans un espace vide, qui n'est pas limité.

Il n'y aurait point seulement par conséquent un rapport des choses dans Vespace, mais encore un rapport des choses à Vespace. Or, comme le monde est un tout absolu en dehors duquel il n'y a pas d'objet d'intuition, et par conséquent pas de corrélatif avec lequel il soit en rapport, le rapport du monde à l'espace vide ne serait pas un rapport à un objet. Mais un rapport de ce genre n'est rien, et par conséquent aussi la limitation du monde par l'espace vide.

Le monde n'est donc pas limité dans l'espace, c'est-à-dire qu'il est infini en étendue*.

* L'espace est simplement la forme de Pintuition extérieure (une intuition formelle), et non une chose réelle qui puisse èire l'objet d'une intuition extérieure.

L'espace, avant toutes les choses qui le déterminent (le remplissent ou le limitent), ou plutôt qui donnent une intmUon empirique en harmonie avec sa forme, ou ce qu'on nomme l'espace absolu, n'est pas autre chose que la simple possibilité de phénomèues extérieurs,

DIALECTIQUE TRÂNSGENDENTALE

fini de choses réelles ne peat être coDsîdéré comme an toat donné, ni par conséquent comme donné en même temps. Donc un monde n^est pas infini quant à son étendue dans Tespace, mais il est renfermé dans des limites ; ce qui était le second point à démontrer.

en tant qu'ils peuvent ou exister par eux-mêmes ou s'ajouter à des phénomènes donnés. L'intuition empirique n'est donc pas composée des phénomènes et de l'espace (do la perception et de l'intuition vide). L'un n'est pas le corrélatif de la synthèse de l'autre, mais ils , sont unis dans une seule et même intuition empirique, comme matière et forme de cette intuition.

Veut-on mettre l'un de ces deux éléments en dehors de l'autre (l'espace en dehors de tous les phénomènes), il eu résultera toutes sortes de déterminations vides de l'intuition extérieure, qui ne sont pas des perceptions possibles, par exemple le mouvement ou le repos du monde dans l'espace vide infini, détermination du rapport de deux choses entre elles qui ne peut jamais être perçue, et par conséquent est elle^ même le prédicat d'un pur être deraison.

Remarques sur la première antinomie

1" e^ur la tbèse

Dans ce conflit d'arguments je n'ai point cherché à produire Tillusion, en apportant une preuve d'avocat (comme on dit), c'est-à-dire ce genre de preuve qui consiste à tourner à son avantage Timprudence de l'adversaire et à profiter de l'am-

^" e^ur Tantltliése

La preuve de l'infinité de la série donnée du monde et de l'ensemble du monde se fonde sur ce que, dans le cas contraire, un temps vide ainsi qu'un espace vide formeraient les limites du monde. Or je n'ignore pas que l'on cherche à échapper

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