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LIVRE DEUXIÈME Analytique des principes

La logique générale est construite sur un plan qui s'accorde exactement avec la division des facultés supérieures de la connaissance, qui sont l'entendement, le jugement et la raison. Cette science traite donc, dans son analytique, des concepts, des jugements et des raisonnements, suivant les fonctions et Tordre de ces facultés de l'esprit que Ton comprend sous la dénomination large d'entendement en général.

Gomme la logique purement formelle dont nous parlons ici fait abstraction de tout contenu de la connaissance (de la question de savoir si elle est pure ou empirique), et ne s'occupe que de la forme de la pensée en général (de la connaissance discursive), elle peut renfermer aussi dans sa partie analytique un canon pour la raison, puisque la forme de cette faculté a sa règle certaine, que l'on peut apercevoir à priori, en décomposant les actes de la raison en leurs moments, et sans qu'il y ait besoin de faire attention à la nature particulière de la connaissance qui y est employée.

Mais la logique transcendantale, étant restreinte à un contenu déterminé, c'est-à-dire uniquement à la connaissance pure à priori, ne saurait suivre la première dans sa division. On voit, en effet, que Vusage transcendant al de la raison n'a point de valeur objective, et par conséquent n'appartient pas à la logique de la vérité, c'est-à-dire à l'analytique, mais que, comme logique de l'apparence, elle

réclame, sous le nom de dialectique transcendant aie, une partie spéciale de l'édifice scolastique.

L'entendement et le jugement trouvent donc dans la logique transcendantale le canon de leur usage objectivement valable, donc de leur usage vrai, et c'est pourquoi ils appartiennent à la partie analytique de cette science. Mais quand la raison tente de décider à priori quelque chose touchant certains objets, et d'étendre la connaissance au delà des limites de l'expérience possible, elle est tout à fait dialectique, et ses assertions illusoires ne conviennent point du tout à un canon comme celui que doit renfermer l'analytique.

L'analytique des principes sera donc simplement un canon pour le jugement ; elle lui enseigne à appliquer à des phénomènes les concepts de l'entendement, qui contiennent la condition des règles à priori. C'est pourquoi, en prenant pour thème les principes propres de l'entendement, je me servirai de l'expression de doctrine du jugement, qui désigne plus exactement ce travail.

INTRODUCTION Du jugement transcendantal en général*

Si Ton définit l'entendement en général la faculté des règles, le ju'gement sera la faculté de subsumer sous des règles, c'est-à-dire de décider si quelque chose rentre ou non sous une règle donnée (casus datae legis). La logique générale ne contient pas de préceptes pour le jugement, et n'en peut pas contenir. En effet, comme elle fait abstraction de tout contenu de la connaissance, il ne lui reste plus qu'à exposer séparément, par voie d'analyse, la simple forme de la connaissance dans les concepts, les jugements et les raisonnements, et qu'à établir ainsi les règles formelles de tout usage de l'entendement. Que si elle voulait montrer d'une manière générale comment on doit subsumer sous ces règles, c'est-à-dire décider si quelque chose y rentre ou non, elle ne le pourrait à son tour qu'au moyen d'une règle. Or, cette règle, par cela même qu'elle serait une règle, exigerait une nouvelle instruction du jugement; par où l'on voit que si l'entendement est susceptible d'être instruit et nourri par des règles, le jugement est un don particulier, qui ne peut pas être appris, mais seulement exercé. Aussi le jugement est-il le caractère distinctif de ce qu'on nomme le bon sens, et au manque de bon sens, aucune école ne peut suppléer. Elle peut bien offrir à un entendement borné une provision de règles et greffer en quelque sorte sur lui des connaissances étrangères, mais il faut que l'élève possède déjà par lui-même la faculté de s'en servir exactement; et en l'absence de ce don de la

nature, il n'y a pas de règle qui soit capable de le prémunir contre l'abus qu'il en peut faire1. Un médecin, un juge bu un homme politique peuvent avoir dans la tête beaucoup de belles règles pathologiques, juridiques et politiques, à un degré susceptible de faire d'eux de profonds professeurs en cette matière, et pourtant faillir aisément dans l'application de ces règles, soit parce qu'ils manquent de jugement naturel, sans manquer pour oela d'entendement, et que, s'ils voient bien le général in abstracto, ils sont incapables de décider si un cas y est contenu in concreto, soit parce qu'ils n'ont pas été assez exercés à cette sorte de jugements par des exemples et des affaires réelles. Aussi la grande, l'unique utilité des exemples, est-elle d'exercer le jugement. Car, quant à l'exactitude et à la précision des connaissances de l'entendement, ils leur sont plutôt funestes en général; il est rare en effet qu'ils remplissent d'une manière adéquate la condition de la règle (comme casus in terminis) ; et en outre ils affaiblissent souvent cette tension de l'entendement nécessaire pour apercevoir les règles dans toute leur généralité et indépendamment des circonstances particulières de l'expérience, dans toute leur suffisance, de sorte que l'on finit par s'accoutumer à les employer plutôt comme des formules que comme des principes. Les exemples sont donc pour le jugement comme une roulette pour l'enfant, et celui-là ne saurait jamais s'en passer auquel manque ce don naturel.

Mais, si la logique générale ne peut donner de préceptes au jugement, il en est tout autrement de la logique transcendantale, à tel point que celle-ci semble avoir pour fonction propre de corriger et d'assurer le jugement par des règles déterminées dans l'usage qu'il fait de l'enten-

1. Le défaut de Jugement est proprement ce qu'on nomme stupidité, et c'est là un vice auquel il n'y a pas de remède. Une tête obtuse ou bornée, à laquelle il ne manque que le degré d'entendement convenable et des concepts qui lui soient propres, est susceptible, par» l'instruction, de beaucoup d'érudition. Mais, comme le jugement secunda Pétri) manque aussi ordinairement en pareil cas, il n'est pas rare de rencontrer des hommes fort instruits, qui laissent fréquemment éclater, dans l'usage qu'ils font de leur science, cet irréparable défaut.

dément pur. En effet, veut-on donner de l'extension à l'entendement dans le champ de la connaissance pure à priori, il semble qu'il soit bien inutile de revenir à la philosophie, ou plutôt que ce soit en faire un mauvais usage, puisque, malgré toutes les tentatives faites jusqu'ici, on n'a gagné que peu de terrain, ou même pas du tout ; mais, [si l'on invoque] la philosophie, [non comme doctrine, mais] comme critique, pour prévenir les faux pas du jugement (lapsus judicii) dans l'usage du petit nombre de concepts purs que nous fournit l'entendement, alors bien que son utilité soit toute négative) elle se présente à nous avec toute sa pénétration et toute son habileté d'examen.

La philosophie transcendantale a ceci de particulier qu'outre la règle (ou plutôt la condition générale des règles) qui est donnée dans le concept pur de l'entendement, elle peut indiquer aussi en même temps à priori le cas où la règle doit être appliquée. D'où vient l'avantage qu'elle a sous ce rapport sur toutes les autres sciences instructives (les mathématiques exceptées)? En voici la raison. Elle traite de concepts qui doivent se rapporter à priori à leurs objets, et dont par conséquent la valeur objective ne peut pas être démontrée à posteriori, puisqu'on méconnaîtrait ainsi leur dignité; mais en même temps il faut qu'elle expose, à l'aide de signes généraux mais suffisants, les conditions sous lesquelles peuvent être donnés des objets en harmonie avec ces concepts; autrement ils n'auraient point de contenu, et par conséquent ils seraient de simples formes logiques et non des concepts purs de l'entendement.

Cette doctrine transcendantale du jugement contiendra donc deux chapitres, traitant : le premier, de la condition sensible qui seule permet d'employer des concepts purs de l'entendement, c'est-à-dire du schématisme de l'entendement pur; et le second, de ces jugements synthétiques qui découlent à priori sous ces conditions des ( concepts purs de l'entendement et servent de fondement à toutes les autres connaissances à priori, c'est-à-dire desprincipes de l'entendement pur.

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