‹ Critique de la raison pureChapitre 21 sur 43 · REMARQUE GÉNÉRALE SUR LE SYSTÈME DES PRINCIPES · texte numérisé non relu

REMARQUE GÉNÉRALE SUR LE SYSTÈME DES PRINCIPES

C'est une chose très digne de remarque que nous ne puissions apercevoir par la catégorie seule la possibilité d'aucune chose, mais que nous ayons toujours besoin d'avoir à notre portée une intuition pour y découvrir la réalité objective du concept pur de l'entendement. Que Ton prenne par exemple les catégories de la relation. Comment 1° quelque chose peut-il exister uniquement comme sujet et non pas comme simple détermination d'autre chose, c'est-à-dire comment peut-il être substance, ou 2° comment, parce que quelque chose est, une autre chose doit-elle être, par conséquent comment quelque chose en général peut-il être cause, ou 3° comment, quand plusieurs choses sont par cela que Tune d'elles existe, il en résulte quelque chose pour les autres, et réciproquement, et comment peut-il y avoir un commerce de substances de cette façon; c'est ce que de simples concepts ne sauraient montrer. Il en est exactement de même pour les autres catégories, par exemple de la question de savoir comment une chose peut être identique à plusieurs ensemble, c'est-à-dire être une quantité, etc. Tant qu'on manque d'intuition on ne sait pas si par les catégories on pense un objet, et si même en toute occasion il se trouve un objet pour leur convenir; par où l'on voit qu'elles ne sont pas du tout des connaissances, mais de simples formes de la pensée servant à transformer en connaissances des intuitions données. II en résulte qu'aucune proposition synthétique ne peut être tirée de seules catégories. Quand je dis par exemple que dans toute existence il y a une substance, c'est-à-dire quelque chose qui ne peut exister que comme sujet et non pas comme simple prédicat, ou qu'une chose est un quantum, etc., il n'y a rien là qui puisse nous servir à aller au delà d'un concept donné et à lui rattacher un autre concept. Aussi n'a-t-on jamais réussi à prouver par de simples concepts de l'entende-

ment une proposition synthétique, celle-ci par exemple : tout ce qui existe d'une manière contingente a une cause. On ne pourrait jamais aller plus loin qu'à démontrer que sans cette relation nous ne saurions comprendre l'existence du contingent, c'est-à-dire connaître à priori par l'entendement l'existence d'une telle chose ; il n'en suit pas que cette relation soit aussi la condition de la possibilité des choses mêmes. Si l'on veut se reporter à notre preuve du principe de causalité, on remarquera que nous n'avons pu le prouver que par rapport à des objets d'expérience possible : tout ce qui arrive (tout événement) suppose une cause, et que nous n'avons pu ainsi le prouver que comme un principe de la possibilité de l'expérience, par conséquent de la connaissance d'un objet donné dans V intuition empirique et non par de simples concepts. On ne peut nier cependant que cette proposition : tout ce qui arrive doit avoir une cause, ne soit évidente pour chacun par de simples concepts, mais alors le concept est déjà entendu de telle sorte qu'il ne contient pas la catégorie de la modalité (comme quelque chose dont la non-existence se laisse concevoir), mais qu'il contient celle de la relation (comme quelque chose qui ne peut exister que comme conséquence de quelque autre), et en ce cas nous avons une proposition identique : tout ce qui ne peut exister que comme conséquence a sa cause. Dans le fait, quand nous avons à donner des exemples de l'existence contingente, nous en appelons toujours à des changements et non pas seulement à la possibilité d'en concevoir le contraire*. Or le changement est un événement qui comme tel

i. On peut concevoir aisément la non-existence de la matière mais les anciens n'en concluaient pourtant pas à sa contingence. A elle seule, même, la vicissitude de l'existence et delà non-existence d'un état donné d'une chose, en quoi consiste tout changement, ne prouve pas la contingence de cet état, comme par la réalité de son contraire ; par exemple le repos d'un corps qui suit le mouvement ne prouve pas la contingence de ce mouvement, par cela que le repos est le contraire du mouvement. Car ce contraire n'est opposé ici à l'autre que logiquement et non réellement. Pour prouver la contingence du mouvement, il faudrait prouver qu'au lieu d'être en mouvement dans le temps précédent, il eut été possible que le corps fût alors en repos. Il ne suffit pas qu'il l'ait été ensuite, car alors les deux contraires peuvent très bien coexister.

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n'est possible que par une cause, et dont par conséquent la non-existence est possible en soi; Ton reconnaît ainsi la contingence à ce que quelque chose ne peut exister que comme effet d'une cause. Quand donc une chose est admise comme contingente, c'est une proposition analy» tique de dire qu'elle a une cause.

Mais il est encore plus remarquable que pour comprendre la possibilité des choses en vertu des catégories, et par conséquent pour démontrer la réalité objective de ces dernières, nous avons besoin non pas seulement d'intuitions, mais même toujours d'intuitions extérieures. Prenons par exemple les concepts purs de la relation, voici ce que nous trouvons : 1° Pour donner dans l'intuition quelque chose de permanent qui corresponde au concept de la substance (et pour démontrer ainsi la réalité objective de ce concept), nous avons besoin d'une intuition dans l'espace (celle de la matière) parce que seul l'espace a la détermination du permanent, tandis que le temps et par suite tout ce qui relève du sens intérieur s'écoule sans cesse. 2° Pour représenter un changement, comme intuition correspondante au concept de la causalité, il nous faut prendre par exemple le mouvement, à titre de changement dans l'espace, et c'est par là seulement que nous pouvons nous rendre saisissantes les changements dont aucun entendement pur ne peut comprendre la possibilité. Le changement est la liaison de déterminations contradictoirement opposées entre elles, dans l'existence d'une seule et même chose. Or comment est-il possible que d'un état donné d'une chose résulte dans cette chose un état opposé au premier, c'est ce que non seulement aucune raison ne peut comprendre sans exemple, mais ce qu'elle ne peut même se rendre intelligible sans une intuition, et cette intuition est celle du mouvement d'un point dans l'espace, dont l'existence en différents lieux (comme série de déterminations opposées) nous fait seule d'abord saisir intuitivement le changement. En effet, pour que nous puissions concevoir même des changement» intérieurs, il faut que nous nous représentions d'une manière figurée le temps, en tant que forme du sens intime, comme une ligne, et le changement intérieur par

le tracé de cette ligne (qui est un mouvement) ; par conséquent nous nous rendons saisissable notre existence intérieure propre dans ses différents états par une intuition extérieure. La raison propre en est que tout changement suppose quelque chose de permanent dans l'intuition, à seule fin de pouvoir être perçu comme changement, et qu'aucune intuition permanente ne se rencontre dans le sens intime. Enfin la catégorie de la communauté ne peut être comprise, quant à sa possibilité, par la seule raison, et par conséquent la réalité objective de ce concept ne peut être aperçue sans intuition et même sans intuition extérieure dans l'espace. En effet comment veuton concevoir comme possible que, plusieurs substances existant, de l'existence de l'une quelque chose résulte dans celle de l'autre (à titre d'effet) par une action réciproque, et qu'ainsi, parce qu'il y a dans la première quelque chose qui ne peut être compris par la seule existence des autres, il doive en être de même pour toutes? car cela est nécessaire pour qu'il y ait communauté, mais ne peut se comprendre de choses dont chacune subsiste à l'état complètement isolé. Aussi Leibnitz, tout en attribuant une communauté aux substances du monde, mais aux substances conçues comme elles peuvent l'être par l'entendement seul, eut-il besoin de recourir à l'intervention de la divinité, car ce commerce de substances lui parut justement incompréhensible par leur seule existence. Mais nous pouvons nous rendre saisissable la possibilité de la communauté (des substances comme phénomènes) en nous les représentant dans l'espace, par conséquent dans l'intuition extérieure. Celui-ci en effet contient déjà à priori des rapports extérieurs formels, comme conditions de la possibilité des rapports réels en soi (dans l'action et la réaction, par suite dans la communauté). Il est tout aussi facile de prouver que la possibilité des choses comme grandeurs, et par conséquent la réalité objective des catégories de la grandeur, ne peut être représentée que dans l'intuition extérieure et ne peut être appliquée ensuite au sens intime qu'au moyen de cette intuition. Seulement pour éviter les longueurs, je dois en laisser les exemples à la réflexion du lecteur.

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Toute cette remarque est d'une grande importance non seulement pour confirmer notre précédente réfutation de l'idéalisme, mais surtout pour nous montrer, quand il sera question de la connaissance de soi-même par la simple conscience intérieure, et de la détermination de notre nature sans le secours d'intuitions empiriques extérieures, les limites de la possibilité d'une telle connaissance.

Voici donc la dernière conséquence de toute cette section. Tous les principes de l'entendement pur ne sont rien de plus que des principes à priori de la possibilité de l'expérience, et c'est à celle-ci que se rapportent toutes les propositions synthétiques à priori, et leur possibilité même repose sur cette relation.

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