‹ Critique des moeursChapitre 15 sur 15 · GRANDEUR FUTURE DE L'AVARE · texte numérisé non relu

GRANDEUR FUTURE DE L'AVARE

Pendant les heures d'imagination, on se plaît souvent à croire qu'après plusieurs époques Paris enfin disparu deviendra pour les hommes futurs une cité purement symbolique où vivront les légendes de leur art.

Les humoristes du siècle dernier aimèrent à installer dans un Orient de porcelaine les personnages de leurs contes moraux. Peut-être les écrivains de l'ère à venir choisiront-ils le décor fabuleux de nos boulevards pour tréteaux aux dialogues des marionnettes littéraires.

Si les collections de nos gazettes leur sont gardées à peu près intactes, les sujets de commentaires piquants ne manqueront pas; et je pense qu'on puisera fort dans la multitude des historiettes pareilles à celle-ci enregistrée au cours des faits-divers les plus récents.

Un pauvre violoneux allait de taverne en taverne, égayant la verve des buveurs et sollicitant de leur générosité quelques sous versés au fond de sa sé-

bile après roxécution de chaque romance. D'un sien oncle, chanteur de carrefours, il lui arriva d'hériter. Une guitare composait tout le legs, car le mort avait été enseveli dans ses haillons. Or, un soir que le pauvre \ioloneux s'était pris de querelle avec un ivrogne, son adversaire lui arracha le legs des mains et le lui brisa sur la tête. Les hommes de police intervinrent et conduisirent les champions chez le commissaire. En examinant les débris de l'instrument, la subtilité du magistrat réussit à y découvrir, en un angle intérieur, douze mille francs de titres de banque que le mendiant défunt y avait, peu à peu, amassés. On renonce à dire la joie du \ioloneux et comme son cœur reconnaissant pardonna l'agression de l'ivrogne.

Yoilà toute la matière du conte. L'allure en est assez saugrenue. Mais il convient ici de pressentir sa portée philosophique en l'ère future dont nous parlons, quand aura cessé le combat de chaque heure pour la conquête de l'argent, quand le mot « fortune » ne signifiera plus que l'institution lointaine et arbitraire d'un préjugé propre à d'anciens Barbares, quand l'envie des pauvres n'aura plus à méconnaître l'Avare, ni la grandeur religieuse de son ascétisme volontaire.

Car, en ce temps-là, les théories économiques de l'anarchie auront depuis longtemps atteint au succès. La vie sera simple et tout mouvement utile. On attendra la mort en repos, au ronflement universel des machines qui nourriront, vêtiront, chaulferont, rafraîchiront et réjouiront le monde au moyen de rares frôlements d'index distraits reposant l'ennui

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de leuf§ ongles sur l'ivoire des boutons moteurs.

Les honnêtes gens, les personnes de bon sens auront évidemment renoncé à l'effort. On n'engraissera même plus. Les contractions musculaires suscitées par les bâillements des flâneurs sufflrontà produire la force initiale immédiatement emmagasinée, condensée, multipliée dans des appareils récepteurs établis partout. Les engrenages se répareront de soi, pour dernier emploi de la force utilisée. L'usage de méthodes mnémotechniques appliquées à l'éducation rendra avec célérité les esprits adolescents pareils à des phonographes oii l'on aurait récité le contenu de la Bibliothèque nationale.

Ces dilettantes iront en pèlerinage — Dieu sait par quels sleepings-cars merveilleusement conditionnés! — assister à des aurores de gala devant les ruines de la seconde Babylone. Sur le lieu précis de notre ville folle, s'élèveront évidemment des retraites officielles oii l'on soignera les quelques genres de délire qui, malgré les découvertes innombrables de la thérapeutique, auront persisté en des âmes assez fâcheuses pour contredire la santé générale et insulter par un travail de création intellectuelle à la Paresse Acquise.

Le iong de pelouses calmes, non loin de douches disposées en éventails, tournesols ou chrysanthèmes, rendues lumineuses par l'interposition de prismes de cristal, les derniers types de la gent poète se promèneront; et la foule des pèlerins cosmopolites se tassera derrière les grilles pour les voir, — chose étonnante et archaïque, — rêver!

Ce rôve, proposé à radmiration deshomiriÇs, quel sera-l-il?

Les poêles d'alors ne sauront apparemment s'éprendre ni de leur présent, ni de leur avenir; car il ne surgira plus en leurs âmes une illusion un peu précise que les machines ne puissent aussitôt satisfaire. Tout se trouvant réalisé, le désir n'existera plus. Cependant, l'artconsiste surtout à traduire des espérances, des idées illusoires. L'art se sera donc elîacé en même temps que ces formes de l'intelligence, s'il ne subsiste encore en ce temps môme, un souhait irréalisable par essence : le désir de désirer.

A cause du vague même de cette aspiration, les poètes de l'ère future auront dû, afin de prêter à ce vague une forme quasi sensible, se reporter aux époques où florissait le désir et le cultiver sous les apparences frustes de notre actuelle barbarie. Il leur aura fallu se confiner dans une tâche purement rétrospective, et se contenter de revivre les émotions des cerveaux antérieurs.

Mais les œuvres qui parèrent les cerveaux des conquérants, des artistes ou des législateurs leur sembleront infiniment moins méritoires que celles qui hantèrent l'âme de l'avare. En effet, alors que les uns s'évertuèrent à prostituer leur désir du Beau par la guerre, la plastique, ou l'harmonie sociale, et à le soumettre aux suifrages imbéciles du vulgaire, l'avare dédaigna toujours de dégrader ses désirs en les réalisant. Il se priva de tout ce qu'offre la \ie d'heureux et de gai. Il se bornait à supputer combien de ces choses lui pouvait valoir son trésor, et la contemplation seule de cette possession vir-

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tuelle rassasiait son être plus fort que le cri des instincts et le sanglot des passions. Il aima l'espoir, son vœu, pour lui-même sans rien donner à l'extériorisation du Dieu. 11 n'estima nul culte capable d'exprimer suffisamment la puissance de son idole.

Ce sera donc le type de l'Avare que les poètes des Temps futurs évoqueront dans le décor reculé de nos boulevards, et parmi l'action d'une histoire compliquée, tandis que les peintres illustreront instantanément ces fables sur des écrans disposés en y inscrivant la réminiscence de nos architectures et de nos costumes, pour la liesse des enfants fin-depériode-géologique.

Les traits dhéroïsmeles plus connus, tels que le dévouement de Décius, ne remporteront plus qu'un maigre succès d'eslime. Au contraire la description des douleurs endurées par ces mendiants d'église qui se refusent toute joie pour périr de faim sur une paillasse bourrée de papiers de banque, enthousîasmerales auditeurs, ravis de tant d'énergie dépensée pour garder intégral et pur le culte ardent du Désir. Le martyre de cet oncle qui entassa douze mille francs dans le creux d'une guitare, et devant cette possibilité de vie, se laissa mourir, exaltera l'admiration des peuples ; et, la séance finie, les foules méditatives s'éloigneront en silence des poètes encagés, en songeant à celte mystérieuse chose disparue, le Désir, ce Dieu pour qui se sacrifièrent tant d'existences, volontairement, obscurément, par le seul amour de la douleur.

Et les poètes, s'acheminant vers les douches coutumières, penseront aux merveilleux avares qu'ils

auraient pu être si la Providence avait permis que leur naissance devançât leur civilisation mécanique.

<( Gomme nous aurions manié les effigies monétaires et quelle ivresse, se diront-ils, eût été la nôtre! Nous aurions répété : « Si je voulais, cepen- » dant, je tiendrais les délires de l'amour, ceux de » la gloire politique ou littéraire, lajouissance des » arts et des pays splendides... Si je voulais ! » Et nous aurions vécu dans cette illusion perpétuelle sans connaître jamais les déboires du réel. Dans nos mains nous aurions élevé la poignée d'or, le métalmagique. Tous lesbonheurs en auraient émané. Ils auraient lui pour le ravissement de nos imaginations, lis se 'seraient irradiés dans notre extase. Nous aurions enfermé le monde dans le creux de nos paumes. Le Désir eût communié avec nous ! Maintenant, hélas! le Dieu est mort... Oh! comme nous aurions fait souffrir ceux de nos parents, de nos frères révoltés contre notre saint égoïsme. Fermes dans notre foi, nous aurions imposé notre paradis à nos proches, au prix de toutes leurs soulfrances, et des pires, sans remords, sans crainte^ sachant les mener aux jardins ouverts du paradis ! »

Et les poètes d'alors éclateront en sanglots, parce qu'il ne leur sera pas donné d'être un mendiant avare qui implore sous une porte la charité passante.

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