‹ Critique et littérature musicales (volume 2)Chapitre 23 sur 25 · QS · texte numérisé non relu

QS

M. Tamberlick dans Oiello. — Preciosa de Weber.

La saison du Théâtre-Italien est terminée. Conduite aVec mollesse et un peu à l'aventure, la troupe de chanteurs qui a desservi cette année un théâtre autrefois le premier de l'Europe n'y a obtenu que des succès contestables. La direction ne semble guère savoir ce qu'elle veut ni où elle va. Ainsi se multiplient des représentations peu dignes de l'art qu'on veut protéger et qui n'atteignent pas le but qu'on se propose, d'offrir à l'école française des modèles dont elle a toujours eu besoin depuis qu'elle existe. Le répertoire s'est composé du Trovatore et du Rigoletto de M. Verdi, de ritaliana in Algieri de Rossini, où Mme Alboni, MM. Zuccliini et Belart n'ont pas été trop au-dessous du délicieux chef-d'œuvre qu'ils interprétaient ; de la Gazza ladra^ qui a été indignement strapassée, et de quelques agréables représentations de la Marta de M. de Plotow. La saison se serait languissamment traînée jusqu'à la fin du mois d'avril, s'il ne fût survenu un artiste célèbre qui a ranimé tout à coup la curiosité presque éteinte des amateurs. Nous voulons parler de M. Tamberlick, chanteur depuis longtemps connu en Europe, qui ne s'était jamais fait entendre à Paris, dont on assure

qu'il appréhendait le jugement. M. Tamberlick doit être maintenant complètement rassuré. Huit représentations consécutives à^Otdlo ont attiré une foule empressée qui a donné à M. Tamberlick des marques non équivoques de satisfaction. Le succès de l'artiste est donc incontestable, et nous avons été des premiers à le reconnaître. Il s'agit maintenant d'apprécier la nature de son talent et de faire le départ des qualités et des défauts qui constituent une physionomie d'artiste.

M. Tamberlick est né à Rome, d'une famille adonnée au commerce de la quincaillerie* Son nom, tout germanique, aura été déposé' dans la ville étemelle par un de ces courants de population qui n'ont cessé de descendre des montagnes du Nord vers les contrées lumineuses de l'Italie. M. Tamberlick doit avoir au moins quarante ans, puisqu'on assure qu'il a . débuté à Naples vers 1843 dans la Fidanzata Corsa de Paccinni. Son succès fut très-grand au théâtre de Saint-Charles, où sa voix, alors dans toute la fraîcheur de la jeunesse, produisit un effet si T)uissant que le virtuose en abusa jusqu'au point d'en altérer le timbre. Des personnes de goût, qui se trouvaient alors à Naples, m'ont assuré que M. Tamberlick, en quittant cette ville pour aller en Espagne, avait la voix tellement fatiguée qu'il était permis de craindre que l'artiste ne pût la conserver longtemps.

M. Tamberlick s'est fait entendre tour à tour à Madrid, à Barcelone et dans la capitale du Portugal. Engagé à Londres au théâtre de Covent-Garden , M. Tamberlick y a chanté avec un grand succès ce répertoire mêlé d'œuvres de tous les genres qui

forme le divertissement du public anglais. Il y a successivement abordé le rôle d'Arnold de GmUamne Tdl^ ceux de Robert et de Raoul dans les opéras de Meyerbeer. M. Tamberlick est aussi engagé depuis plusieurs années au théâtre de Saint-Pétersbourg, dont la salle immense est plus favorable à l'émission de sa voix, assure-t-on, que celle de Ventadour, dont la sonorité n'est pas la qualité dominante. Cet artiste éminent était donc connu de l'Europe et même du Nouveau-Monde, car il a chanté pendant trois mois à Rio-Janeiro, lorsque le hasard lui fit traverser Paris, où il aspirait depuis longtemps à se faire entendre. Il nous est apparu pour la première fois dans le rôle d'Otello, non sans éprouver une assez vive émotion. Rassuré, ^après Je grand duo du second acte, par les applaudissements chaleureux du public. M, Tamberlick a repris ses avantages et a donné la mesure de son talent de chanteur dramatique. Il a été fort bi^i secondé par M. Belart, dont la jolie voix de ténor s'est vivifiée au contact de M. Tamberlick, et qui a chanté avec un bon sentiment le rôle de Rodrigo, par M. Corsi, qui a été remarquable dans le grand duo de la jalousie, et surtout par MmeGrisi, qui, dans le rôle de Desdemona, et particulièremefit dans la scène finale, a retrouvé quelques-unes des belles inspirations de sa jeunesse.

D'une taille bien prise, qui n'est pas au-dessus de l'ordinaire, M. Tamberlick possède une voix de ténor élevée, dont le vrai diapason s'étend depuis le ^ du médium jusqu'à l'octave supérieure. Les quelques notes qu'il possède encore dans la partie haute de

réchelle, telles que si, uty et piéme ut diès»^ forment un complément de vibration , un luxe de sonorité masculine dont l'artiste peut se servir avec avantage pour exprimer certains élans de la passion, mais qui n'entrent pas dans ce qu'on appelle le corps de la voix et que les Italiens nomment tessatvra. Les cordes graves de l'organe de M., Tamberlick sont presque toutes sourdes, et ne donnent que des sons pâteux et enroués. La voix de M. Tamberlick, qui a dû être dans l'origine d'un timbre délicieux, est aujourd'hui fatiguée, ternie et affectée d'un tremblote^ ment involojitaire dont l'artiste n'est plus le maître. Aussi sa vocalisation se ressent-elle beaucoup de cet état un peu maladif de son organe , • car elle est lourde, inégale, strascinata, c'est-à-dire qu'elle n'aboutit qu'avec peine au terme d'une longue série diatonique. On a pu s'apercevoir de ces imperfections de mécanisme dès le premier morceau que chante Otello. au commencement du premier acte :

Ah I si per voi già sento Nuovo valore in petto.

Dans cet air magnifique, composé de gammes ascendantes dont Garcia faisait ressortir chaque note avec une puissance et une solidité admirables, M. Tam* berlick n'est pas à son aise. Il retrouve une partie de ses avantages dans le second mouvement premio . maggior di questo, dont la phrase délicieuse lui siérait encore mieux, si elle était écrite quelques notes plus haut. Énergique dans le finale du premier acte, M. Tamberlick s*élève jusqu'au pathétique dans le fameux duo dte la jalousie avec lago. U déclame avec

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un sentiment parfait chaque mot contenu dans la lettre de Desdemona, et, dans Vandante qui suit :

N5 più cnidel un* anima, N5 che giammai si vide?

les sanglots de la douleur étouffent sa voix. Avec quelle émotion touchante et profonde il dit aussi la phrase incomparable :

Il cor mi si divide, Pertantacrudeltà!

Comme cela est humain, beau de forme, et pourtant dramatique! Que dire des pauvres esprits qui ont osé méconnaître de pareilles beautés! Dans V allegro de ce môme duo, M. Tamberlick lancé avec vigueur le rhythme balddnzoso qui traduit le sens de ces paroles : Vira d'averso fato. Après avoir dit simplement d'abord le passage qui suit :

Morrè, ma vendicato Si dope lei morrô,

à la seconde reprise il s'élance du fa dièse qui forme une sorte de demi-repos, et frappe successiv.ement et avec vigueur sol dièscy puis ut dièse^ qui ressort, dans le fond gris qui constitue le timbre de la voix de M. Tamberlick, comme une éclaircie dans un ciel bleu et transparent. Cette note prodigieuse est à la fois douce, forte et très-musicale. C'est incontestablement la plus belle corde du clavier de M. Tamberlick, Dans le trio avec Rodrigo etDesdemona, et surtout dans la scène finale, d'une si belle terreur, M. Tamberlick a été à la hauteur de la musique et de la situation. Il m'a rappelé Garcia par la manière large dont

il chante le récitatif, faisant ressortir le moindre accent de cette belle déclamation, plus musicale que celle de Gluck et d'une vérité plus moderne.

On assure que M. Tambèrlick doit la belle prononciation qui forme une des qualités précieuses de son talent, qu'il doit le style ample et le large horizon qu'il sait imprimer à la phrase musicale, aux conseils de Giacomo Guglielmi, fils du compositeur illustre qui a été le rival de Cimarosa et de PaisiellQ. Giacomo Guglielmi fut un chanteur de mérite, un ténor qui vint à Paris en 1809, où il débuta dans un opéra de son père, la Serva innamorata. Après une carrière dramatique d'assez courte durée, Guglielmi quitta le théâtre pour se livrer à l'enseignement. C'était un maître soigneux, me disait une personne de goût qui a profité de ses conseils, un professeur de chant imbu des principes de la vieille école italienne, dont il avait la tradition. Il avait pu entendre les plus grands chanteurs de la finduxvm^ siècle, tels que David père, Ansani, Babbini,Viganoni, les sopranistesMarchesi,Crescentini, et il fut le contemporain d'une génération de virtuoses non moins remarquables qui ont aidéàl'éclosion du génie deRossini. M. Tambèrlick nous prouve une fois de plus que l'ancienne école italienne, sur laquelle les ignorants ont débité tant de sottises, était non moins préoccupée de la belle déclamation que de l'art de bien dire un cantabile et d'approprier le style à la nature des caractères et des situations. On n'avait pas besoin de l'exemple éclatant de Mme Ristori et de Salvini pour savoir que les Italiens avaient l'intelligence de la scène, et qu'ils pouvaient être tout à la fois des chanteurs et des comédiens de premier

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ordre, comme la Pasta, la Malibran, la Pisaronr, Garcia^ Pellegrini, Lablacbe, etc. N'est-ce pas de Pacchiarotti que Mme Pisaroni avait appris cette grande manière de chanter le récitatif qui a émerveillé tout Paris il y a vingt-cinq ans? Des artistes comme Taniberlick sont la consolation et la justification de la critique; ils prouvent que nous ne sommes pas des rêveurs, des esprits chimériques ou chagrins^ qui demandent l'impossible pour se donner le facile avantage de n'être jamais contents. L'idéal que nous poursuivons se trouve ailleurs qu'en paradis, et M. Tamberlick, sans être tout ce qu'on pourrait désirer, nous montra les fragments d'un grand vivtuose et d'un comédien ii^telligent.

Quelques personnes, un peu désappointées de ne pas retrouver . dans la voix et la vocalisation de M. Tamberlick le charme et la fluidité incomparables qu'elles ont tant admirés dans le talent de Rubini, se sont montrées sévères pour le nouveau ténor que la fortune leur a fait entendre. Si ces amateurs désa* busés avaient plus de goût que de souvenirs, ils n'auraient pas établi dé comparaison entre deux chanteurs d'un mérite si différent. M. Tamberlick est loin de Rubini, qui était un enfant gâté de la nature : elle l'avait doué d'un organe si merveilleusement flexible, d'un timbre si pénétrant et d'une sensibilité si exquise, qu'il n'avait qu'à ouvrir la bouche pour enchanter ses auditeurs, Rubini cependant n'a jamais possédé cette large manière de chanter le récitatif et cette belle prononciation qui distinguent M. Tamberlick. 11 est à regretter que nous n'ayons pu Tentendre que dans un seul rôle, et que nous n'ayons pu apprécier

la flexibilité de son instinct dramatique. Nous serons peut-ê^re plus heureux Tannée prochaine, caï'M.Tamberlick a été trop bien accueilli du public parisien pourne pas s'empresser de cultiver sa faveur.

L'administration du Théâtre-Lyrique vient d'acquérir un nouveau titre à la reconnaissance des amateurs de la belle musique : elle a fait arranger par deux hommes d'esprit, MM. Nuitter et de Beaumont, l'adorable chef-d'œuvre Preciosa, de Weber. jPreciosa est un mélodrame allemand en quatre actes, qui fut représenté sur le grand théâtre de Berlin en 1820, une année avant l'apparition deFreyschûtz dans la même ville. Ce mélodrame, dont le sujet est emprunté à une nouvelle de Cervantes, est d'un comédien nommé WoMf, qui fut aussi un auteur intelligent. Wolff est mort en 1828, deux ans après son illustre collaborateur. Le succès àePredosa fut grand dans l'origine, grâce à la musique de Weber, qui devint promptement populaire. Sans parler des ingénieux pastiches où M. Castil-Blaze avait fait entrer plusieurs des principaux morceaux de Preciosa^ la Société des concerts du Conservatoire, la Société de Sainte-Cécile, ont exécuté à plusieurs reprises l'ouverture, le chœur de l'introduction et la marche des Bohémiens, d'un caractère si pittoresque. Il ne faudrait pas juger le mélodrame de Wolfl*, qui a inspiré le génie de Weber, avec nos idées françaises de 1858. Weber était un poëte, et un poète du Nord, dont l'imagination était constamment tournée vers les régions bienheureuses d'où viennent la lumière, la chaleur, les figues et les oranges. Or l'action de ce drame, dont l'héroïne est fille d'un roi des Bohé-

miens, se passe en Espagne, dans le pays du Cid et du Romancero y où Schubert fait chanter aussi, sous un balcon fleuri, son chef-d'œuvre de la Sérénade. Preciosa est donc une légende où l'infini de la distance se complique de l'infini de la rêverie qu'inspire à un homme du Nord la terre où naissent les myrtes et les sycomores. Weber achèvera son rêve de poésie, qui commence avec Preciosa, dans EuryanthCy et puis dans Oberon. C'est la même idée sous trois formes différentes. Faut-il absolument vous analyser ces parfums d'harmonies exquises, ces mélodies élégantes et diaprées comme les ailes d'un papillon céleste, ces chœurs qui retentissent dans les bois, où ils soulèvent les échos de la nature qui s'éveille à la voix de l'homme qui a compris ses mystères? Allez donc au Théâtre-Lyrique : vous y entendrez d'abord l'ouverture, dont le thème est emprunté à une -vieille romance espagnole, avec l'accompagnement de guitare traditionnel; viennent ensuite la marche des Bohémiens, si originale, la valse d'une rêverie délicieuse, le chœur Aux bois^ qui est si connu, la ballade que chante Preciosa, et que Mme Borghèse-Dufour ne dit pas trop mal, la danse espagnole, le chœur avec le ballet, et trois autres morceaux qui sont tirés, deux de Sylvana, un des premiers opéras de Weber, puis un duo pour soprano et ténor qu'un ingénieux musicien a bâti avec deux fragments d'une symphonie de Weber, celle en ut. Les couplets si piquants que chante M. Serène, qui joue le rôle d'un Bohémien féroce, appartiennent à la partition de Sylvana, où ils expriment l'humeur joyeuse de Krips, personnage secondaire. Ces couplets ont été redemandés par le

public ravi. Du reste, la pièce de MM. Nuitter et Beaumont est suffisante pour encadrer la musique enchanteresse de Weber, qui est fort bien rendue par les chœurs et par l'orchestre que dirige M. Deloffre. Mais voici une nouvelle bien autrement intéressantç : le Théâtre-Lyrique prépare une ûierveille, le Mariage de Figaro de Mozart, chanté par Mmes Carvalho, Yan den Heuvel et Ugalde ! Âh! que de reconnaissance nous devrons à l'intelligent directeur qui nouai convie à de pareilles fêtes du génie ! Qu'il lui soit donc beaucoup pardonné de Wolfram et autres merles blancs, dont il est obligé d'affliger de temps en temps le public, en faveur de son ambur pour les œi^vres immortelles ! ^

1" mai 1858.

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434 CRITIQUE BT LITTfiKATURE HUSICAIXS.

Lm ooncerU de Paris. — MouTement mosieaL — MM. Rubinstein, IJtolff, Wienawski. ,

Les concerts sont finis, la saison musicale est définitiyeaient dose. La bataille a été.longue, bruyante, entremêlée de nombreux épisodes et de combats singuliers pleins d'étlat. De grands artistes accourus de tous les coins deTEurope sont venus se mesurer sous les yeux du publie parisien, en s*écriant comme les paladins caracolant devant la dame de leurs pensées : In te vivimm^ per te moriemur. MM. Rùbinstein, LitolfiE, Wienawski, Sivori, Bazzini, Tamberlick, des pianistes, ^es violonistes et des chanteurs de tous les pays et de toutes les langues se sont disputé l'honneur de vivre au moins une semaine dans les fastes de la vie parisienne. C'est que la vie, la vie de l'esprit est ici, dans ce foyer permanent d'événements, d'incidents de toute sorte^ qui se succèdent avec une rapidité effrayante, et, si l'histoire est étudiée en Allemagne, c'est à Paris ou à Londres qu'elle se fait. Le reste du monde observe, médite et subit les conséquences du mouvement qui s'accomplit ailleurs.

Un fait consolant que nous pouvons constater tout d'abord, c'est que Paris se transforme. Il se U^ansforipe non-seulement dans ses monuments, dans ses

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mes, qui S'allongent et s'élargissent indéfiniment, mais aussi dans ses goûts et dans ses tendances esthétiques. Un public nombreux et zélé encourage les différentes sociétés qui se sont instituées depuis plusieurs années pour l'exécution de la musique instrumentale. On écoute avec intérêt et soumission, quand on a le malheur de ne pas les comprendre, les chefsd'œuvre des maîtres de la symphonie, du quatuor, du concerto et même de la sonate, ce qui étonnerait bien Pontenelle! La romance séculaire, le couplet grivois, l'ariette, l'air varié de ces messieurs les professeurs de toute sorte d'instruments, enfin ce qui constitue dans le commerce musical Yarticle Paris, et qui se débitait sous les litres les plus attrayants, comme le Soupir , la Prairie, les Larmes, le Murrrmrt du Ruisseau, le Chant de la Cigale, la Danse des Lutms, toute cette poésie avariée de mauvaises notes est délaissée fiar la bonne compagnie. Haydn, Mozart, Beethoven, Mendelssohn, Schubert , Chopin , quelquefois Sébastien Bach , Haendel et même le vieux Couperin, Toiîà les maîtres qu'on étudie, qu'on écoute et qu'on s'efforce au moins de comprendre. Si ce mouvement de restauration continue pendant quelques années encore, il est à tîraindre que la Société des concerts , qui lui a donné le branle il y a trente et un ans, ne èoit plus eh état de le diriger ni même de le suivre. Cette société vénérable a le défaut de toutes les corporations qui vieillissent : elle manqtfe d'initiative. Elle s'attarde indéfiniment sur les choses suffisamment connues, et semble redouter toute œuvre nouvelle. Ses programmes mal rédigés sont comme stéréotypés et présentent invariablement tous

les ans la même série de morceaux; On exécute toujours le même psaume de Martello , qui en a fait pourtant cinquante; les mêmes fragments du iSomson de Haendel, qui a composé vingt-trois oratorios, les uns plus beaux que les autres ; les mêmes fragments de YIdoménée de Mozart, comme s*il n'existait pas d'autres ouvrages inconnus à Paris de ce génie divin, tels que les opéras l* Enlèvement au Sérail et Cossi fan tuUe. L'œuvre colossal de Sébastien Bach, qui se publie à Leipzig avec un ci grand luxe typographique, lui reste complètement inconnu, et c'est à peine si l'on chante une Ibis par an un double chœur, dont le programme n'indique jamais la provenance. Le piano est complètement abandonné par la Société des concerts. Les belles compositions de Mozart, de Beethoven, de Mendelssohn et de Weber pour cet ihstrument n'y sont plus exécutées. Il y a à Paris un artiste éminent qui est sorti des classes du Conservatoire, M. Alkan aîné, dont le monde éclairé apprécie l'intelligence et le haut enseignement ; pourquoi ia Société des concerts ne lui demande-t-elle pas d'exécuter, à l'une de ses séances, soit une fugue ou une sonate de Bach, dont il comprend si bienle génie, soit de la musique de Haendel, qui ne lui est pas moins familière, et que le public connaît si peu? "La Société des concerts n'aurait-elle pas dû inviter M. Rubinstein, un des plus grands virtuoses sur le piano qu'on ait entendus depuis que M. Liszt s'est fait franciscain, à veijir exécuter devant un public d'élite une de ces grandes inspirations du génie dont il est un interprète si merveilleux?, La Société des concerts ne devrait pas oublier qu'elle représente un

peu Tart de la France, et que noblesse oblige. Dirigée par des esprits étroits et inhospitaliers, la Société des concerts est loin de remplir le rôle élevé qui lui est assigné par Topinion publique.

Au premier concert, qui a eu lieu le 10 janvier, après la Symphonie héroïque de Beethoven, qui a ouvert la séance, on a chanté cette admirable scène de YIdtménée de Mozart , où Ton retrouve les accents et la couleur antique du style de Gluck, particulièrement des opéras d'Orphée et i'Alceste. Après un solo de flûte admirablement exécuté pe^r Ut Dorus sur un canevas musical préparé par une main ingénieuse» Mme Boirghi-Mamo est venue chanter une vieille canzone italienne du commencement du xvia* siècle» qu'on attribue au fameux Stradella. Le programiïie, comme toujours, n'indique ni l'autorité sur laquelle on s'appuie pour qualifier cette mélodie, qui a bien la couleur du temps, ni les modifications importantes qu'y a ajoutées M. Halévy, c'est-à-dire un açcompa* gnement d'orchestre avec un chœur final qui reproduit et prolonge la phrase principale. De pareilles tromperies ou négligences sont-elles dignes d'une société d'artistes sérieux dont le premier devoir est d'éclairer et de respecter la bonne foi du public? Les Saùons de Haydn ont défrayé en entier la seconde séance, qui a paru un peu longue et pas assez variée. Au troisièine .concert, on a chanté pour la seconde fois YHymne des MaqeSy d'un opéra inédit de Lesueur, Alexandre à Babylone, qjui ne fait pas regretter le reste de la partition. Il y a des noms qui ne peuvent survivre au temps où ils ont vécu, et je crois bien oue Lesueur est de ce nombre. Pourquoi la Société

des concerts ëst^elle si avare de la musique de Cher rubini, un vrai maître, dont la génération actuelle ne connaît guère que le nom? Il y a dans Lodmkùr^ dans Èlisa ou le mont Saint^Bemard^ dans Médée et dans Faniska, des beautés dé premier ordre, qu'il serait du devoir de la Société de faire apprécier. Cela vaudrait mieux que de nous faire entendre des puer rilités comme la pavane du xvi* siècle, qui remplis^ sait le cinquième lyiméro du troisième concert. Un morceau charmant et quia été fort applaudi, c'est le thème et la fugue de Haendel, variés pour orchestre avec un. goût et une finesse de détails où Ton ne reconnaît pas la main vigoureuse qui a donné à l'Angleterre Ja seule musique nationale qu'elle possède *. Pourquoi n'avoir pas appris au public que ce délicieux badinage est de M. Auber? Gela n'aurait rien enlevé à la gloire de Haendel, et aurait fait honneur au bon vouloir de ceux qui rédigent les programmes, très-défeolueux, de la Société des concerts. A la quatrième

1 . Haendel eist depuis quelque temps Pobjet de recherches et de travaux fort intéressants. Il a paru à Londres, cheiz Trtlbner et Oie, une biographie de ce grand mushîien, par M. Victor Schoelcher, qui renferme de nouveaux et curieux renseignements. L'Allemagne ne reste pas indifférente à la gloire de ce génie bihMque, qu'elle a porté dans ses entrailles fécondes. On s'occupô à Leipzig d'une publication des œuvres complètes de Haendel y accompagnée d'une histoire de sa vie, par M. Frédéric Chrysandér, dont le premier volume a paru chez Breitkopft et HaerteL Le livre de M; Chrysandér, dont nous avons lu le premier volume avec le plus vif intérêt, sera, pour la vie de Haendel, ce que l'ouvrage considérable de M. Otto Jahn est pour la vie dô Mozart. Nous attendons que M. Otto Jahn ait terniiné son ouvrage pour en parler plus longuement. Il n'y a que la pauvre Italie qui ne fasse rien pour ses grands hommes, et qui laisse des noms comme ceux de Carissimi, Scarlatti, Léo et.Jomelli, enfouis sous la poussière des bibliothèques.

séance, on a exécuté la neuvième et grande symphonie avec chœurs de Beethpven, monument plus grandiose que véritablement beau, parce qu'une des qualités suprêmes de la beauté en toutes choses est la proportion et l'harmonie des parties.

Quoi qu'en puissent dire des enthousiastes de la force d^ M. de Lenz et de M. Seroflf, un Russe non moins curieux par les théories qu'il a émises, et qui lui oût valu l'admiration de M. tiszt et de M. Breadel, son historiographe, je reste pefsuadé que la mesure de ce qui est incontestablement beau n'est pas seulement dans la force spontanée du génie créateur, mais qu'il faut aussi le contrôle du sentiment de tous. Nous, répéterons avec M. Oulibichef, qui vient de mourir à sa terre de Nijai-Novgorod, et dont nous sommes loin d'approuver toutes les idées, que les beautés de l'art ne peuvent se passer, comme les hautes vérités de la science, de Tassentiment des hoflaines éclairés pour qui elles sont faites. Ainsi donc je persiste à penser que le premier morceau de la symphonie avec chœurs est obscur, d'un enfantement pénible qui n- échappe pas à l'auditeur, tarais que le scherzor accessible à tous, est d'une facture étonnante, que relève encore la nombreuse variété des rbytbmes qui le traversent et en avivent la peniçée. Quant à Yan4ante, c'est la plus belle des quatre parties ; il constitue à lui seul un chef-d'œuvre d'invention et de sentiment. Là tout est clair, bien que la phrase soit d'une longueur merveilleuse; toiit se comprend facilement malgré la profondeur de la pensée. La quatrième partie de cette vaste conception symphonique est une sorte de pandèmoniwrty

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la réunion des différents styles, la concentration des idées qu'on a déjà entendues. G*est démesurément long, et d*un effet plus puissant que véritablement beau. Lorsqu'on a entendu la syn^phonie avec chœurs, dont l'exécution dure une heure et un quart, on est épuisé d'émotion et de fatigue, et incapable de rien entendre de plus. Cependant on a applaudi à cette même séance le duo des Nozze ,di Figaro^ crudd perché fin ora^ qui a été chanté avec beaucoup de sentimedt et de goût par M. Stockhausen et Mlle Boulart. Au cinquième concert, on a commencé par la symphonie en mi bémol de Mozart, où se trouve un si délicieux menuet. Après le chœur des génies d'O&eron, dont il est inutile de qualifier les beautés mystérieuses, on a exécuté des fragments de la musique A'Egmontj de Beethoven, dont l'épisode de la lampe est toujours le plus applaudi. On a terminé par le finale du troisièm^ acte de Mdise, de Rossini. La sixième séance a été surtout remarquable par l'exécution du Songe (fum Nmt (tété^ de Mendelssolm, composition ravissante, dont YcUlegro appassionato^ le scherzo et la marche sont les parties vives et dignes du génie qui a inspiré le musicien. Au septième concert, on a exécuté la symphonie en ut mineur de Beethoven, sur le mérite de laquelle tout le monde est d'accord, parce que cela est beau et clair comme le jour. Un psaume de Mendelssohn en double chœur n'a produit qu'un effet confus, et la séance s'est terminée par le septuor de Beethoven, que je demande la permission de ne pas dédaigner, comme le faisait l'auteur, qui a dît de ce morceau remarquable : « U n'est pas de moi, il est de Mozart. » Le huitième con-

cert n*a guère été remarquable que par Texécution de la symphonie. en si bémol de; Beethoven, qui a ouvert la séance ; puis, on. a entendu pour la seconde fois la même scène à'Idoménée de Mozart, lé même air de YAnacréon dç Grétry, et l'unique psaume de Marcello que connaisse la Société des concerts. A la neuvième et dernière séance, qui a eu lieu le 18 avril, on a entendu la Symphonie Pastorale, qui est pour moi le plus parfait dés neuf poèmes symphoniques qu'on doit au génie colossal de Beethoven, un air à!Armide de Gluck, médiocrement chanté par Mlle Ribault, et gli JJomim di Prometeo, fragments d'un ballet qui fut représenté à Vienne en 1799, et puis au théâtre de laL Scala à Milan, en 181 3,- Ces fragments dé la musique de Beethoven ont été redemandés par le pubhc, et la fête s*est terminée par Tiniroduction de Toratorio de Samson, de Haendel, d'un style grandiose et biblique, qui rappelle certaines pages du Paradis perdu de Mil ton. Il est grand temps que là Société des concerts s'occupe sérieusement dé varier ses programmes, qui ne suffisent plus à satisfaire la curiosité du public. Depuis trente et un ans qu'elle existe, elle a presque exclusivement vécu de l'œuvre de Beethoven, dont l'interprétation a fait sa grande et légitime réputation en Europe; mais il y a plus d'une place dans la maison de mon père, et l'art musical est un plus vaste domaine que ne le laissent supposer le§ maigres programmes de la Société des -concerts. Il ne faut pas surtout tromper la bonne foi du public, et lui donner des œuvres remaniées par des compositeurs modernes sous des noms empruntés à l'histoire. Cela n'est pas digne d'une société

d'artistes qm tient ses séances dans le local de la première institution musicale du pays.

La Société des jeunes artistes, sous la direction de rintrépide H. Pasdeloup, a commencé de très-bonne heure les concerts qu'elle donne, depuis six ans, dans la salle de M. Herz, où elle convie un public chaleureux et sympathique. A la première séance, qui a eu lieu le 20 décembre, on a exécuté une jolie symphonie de M. Gounod, qui, sans être une composition bien originale, révèle la main exercée d'un véritable musicien. Après un solo de violon exécuté par le jeune Sarsate, premier prix du Conservatoire et particulièrement élève de M. Alard, avec une justesse, une bravura et une contenance tout à fait remarquables pour un enfant de quinze ans, j'ai entendu pour la première fois l'ouverture de Struensée de Meyerbeer. Cette page remarquable de l'illustre compositeur perd quelque chose de sa couleur à être ainsi détachée du drame pour lequel elle a été conçue. Néanmoins on j sent vibrer dans plusieurs passages remarquables la pensée supérieure de l'auteur du Prophète. Les seconde et troisième séances ont été aussi fort intéressantes, et toujours suivies par un public qui se plaît à encourager une œuvre si méritantei Au quatrième concert, les jeunes artistes ont exécuté avec beaucoup de zèle une nouvelle symphonie de M. Gouvy, qui est un homme de talent, un chœur à huit parties de Meyerbeer, intitulé Adieux aux Fiancés , plein de vigueur , et des fragments du Siège de Corinthe de Rossini ; Fouyerture, que je trouve un peu longue, l'hymne, qui rappelle l'introduction de Sèmiromis^ et la Bèoé-

GRlTiaUË ET LITTÉRATURE MUSICALES. kkd

diction des drapeauifi^ d'un puissant effet. Le cinquième concert donné par la Société des jeunes artistes, le 14 février, a offert un intérêt tout particulier. M. Litolff s'y est fait entendre pour la première fois avec un succès qui, pour avoir été contesté par une fraction • assez considérable des artistes et amateurs de Paris, n'en est pas moins éclatant et significatif. A la sixièipe et dernière séance donnée par la Société des jeunes artistes, on a applaudi une charmante petite symphonie de M. Rosenhain, Tun des musiciens les plus distingués qu'il y ait à Paris. Apre? un très-bel air de Miirane, opéra de Francesco Rossi, qui remonte à l'année 1686, et qui a été fort bien chanté par Mme Falconi, l'ouverture des Nozze di Figaro^ de Mozart, a terminé la fête. Certes M. Pasdeloup mérite la reconnaissance de tous les vrais amis de Fart pour le dévouement qu'il met à diriger de ses conseils cette jeune phalange de musiciens plus intrépides qu'avisés. Chaque année, il lui faut recommencer le même système d'initiation pour les nouveaux élèves qui viennent remplacer ceux qui ont fini leurs études et qui se dispersent dans le monde : c'est ce qui nous permet d'excuser certains défauts dans l'exécution de la Société des jeunes artistes, dont l'existence doit être vivement encouragée.

MM. Alard et Francbomme continuent^ de leur côté, à donner dans la salle de M. Pleyel leurs séances de musique de chambre, qui sont suivies par une portion assez nombreuse du public qui fréquente les concerts du Conservatoire. A la première séance qu'ils ont donnée, le 17 janvier, nous avons entendu un quatuor de Weber pour piano, violon alto et violon-

celle, morceau distingué, plein de brio et d'élégance, mais d*une inspiration un peu maigre. La partie du piano a été rendue avec beaucoup de précision et de netteté par M. Francis Planté, dont le talent est bien connu et fort apprécié. Puis on a exécuté le quatuor en sol, pour instruments à cordes, de Beethoven, qui est d'une autre portée que celui de Weber, et l'on a lini par le quintette en mi bémol, pour instruments à cordes, de Mozart , c'est-à-dire une perfection. Au troisième concert, j'ai entendu le quatuor en mi mi-nmr, faisant partie dé l'opéra 57 de Beethoven, dont Yallegretto est une merveille de grâce et de badinage. Il est impossible d'entendre une exécution plus parfaîte que celle de MM. Alard et Franchomme,' qui méritent largement le succès croissant qu'ils' obtiennent depuis onze ans.

La société fondée, il y a huit ans, par MM. Maurin et Chevillard, pour la vulgarisation des derniers quatuors de Beethoven, est toujours pleine de foi et d'activité. Dans la première séance qu'elle a donnée dans les salons de M. Pleyel, le 14 janvier, on a exécuté le quatuor en ut dièse mineur (opéra 131), dont le début est d'un débrouillement si pénible. L'ensemble même de cette composition laborieuse ne mérite pas toute la peine qu'on se donne pour la comprendre. On a fini par le dixième quatuof de Beethoven, celui en mi bémol, qui est bien supérieur au précédent, et dont personne ne conteste les beautés sujpérieures et les effets de pizzicato si réellement nouveaux. A la seconde séance, on a exécuté d*abord le quatuor en si bémol de Beethoven, dont Yandante renferme une de ces idées pathétiques qui n'appartiennent qu'à ce gfand génie.

Le finale de ce quatuor, composé dans le mois de novembre 1826, est la dernière inspiration de Beethoven^ car il est mort six mois après, le 26 mars 1827. Ce morceau a été rendu par les artistes avec un sentiment parfait. Après la sonate pour piano (^éra 1 1 1 de Beethoven), une merveille de facture que M. Ritter a exécutée avec tine énergie contenue vraiment ad* mirable, on a fini par le quatuor en ut de Beethoven, qui renferme un si bel dndmteet la fugue finale. Les quatre autres séances n'ont p/is été moins intéressantes que les deux premières, et font un grand honneur à Ja persévérance et au talent de MM. Maurjn et Chevill^rd, à qui les admirateurs de Beethoven doivent une vive reconnaissance.

Mendelssohn, qui n'est pas un aussi grand dieq que Beethoven, Haydn et Mozart, quoi qu'en disent MM. les critiques de Leipzig et de Berlin, a trouvé à Paris quelques adorateurs zélés qui ont fondé une petite chapelle en son honneur. Elle est desservie par MM« Armingaud et Léon Jacquart, deux artistes de mérite, par M. Lubeck, un pianiste vigoureux, dont l'ardeur a quelquefois besoin d'être contenue. Ds ont donné six séances dans la salle de M. Pleyel, qui ont été encore plus suivies que celles des années précé-y dentés. À la seconde soirée, j'ai particulièrement re* marqué Texécution du trente-cinquième quatuor de Haydn, dont Yadagio, morceau d'un sentiment exquis, a été très4)ien rendu par M. Armingaud, jouant la partie de premier violon. Le public a désiré que ce petit chef-d'œuvre fût redit, et il a été obéi. La troisième séance a eu cela de particulier qu'elle ^ été ouverte par un quintette de Robert Schumann, pour

446 CaiTlQUE ET LITTÉRATUBE 1U6IGALE5.

piano, deux violons, alto et violoncelie. Ge compositeur de la dernière heure, qui e3t mort il y a un an dans une maison d'aliénés, était un esprit vif et distingué, qu'une fraction du public de Leipzig a voulu élever au-dessus de Hendels^ohn. Ge n'est pas par la clarté ni la soudaineté des idées que brillent les compositions de Schumann. La marche et le scherzo sont les fractions saillantes du quint^tte de Schumann, dont la partie de piano a été rendue avec un grand éclat pair M. Lubeck. Oi\a terminé par un charmant quatuor posthume de Schubert, où M. Ârmingaud s'est fort distingué par la chaleur et le sentiment qu'il a mis dans l'exécution. En général les séances données par MM. Armingaud et Léon Jacquart, violoncelliste de la bonne école, remarquable surtout par la qualité du son qu'il tire de l'instrument , sont dignes de l'attention de la critique, et méritent le succès qu'elles obtiennent, depuis trois ans, auprès d'un public très-choisi. C'est le faubourg Saint-Germain qui domine dans ce dénacle, où le talent gracieux et placide de Mme Massart est fort bien accueilli. ' ,

N'oublions pas de mentionner encore les trois sdirées musicales données par M. Lebouc, et dans lesquelles M. Hermann tient avec talent la partie de premier violon, et Mme Mattmann celle de piano„ ni la société de quintettes fondée par M. le baron Ppunat, où j'ai entendu un quintette pour instruments à cordes de M. Adolphe Blanc, compositeur distingué, qui a du goût, des idées claires, et qui ne se paye pas de vaines formules. Arrêtons-nous un instant sur le nom bien connu de Mme Szarvady {Wilhelmine

Clàuss), qui, après un silence regrettable de plusieurs années, a donné trois séances brillantes dans lès salons de M. Pleyel. C'est une pianiste d'un talenf élevé, qui, depuis son mariage, semble vouloir répudier la grâce et une rêverie poétique qui caractérisaient son exécution, pour viser à la force, dont nous n'avons que faire, car ce n'est pas là le partsige de la femme. Nous l'avons entendue avec un vif plaisir exécuter à la première soirée la fantaisie chromatique avec la fugue de Sébastien Bach, composition curieuse, qui, précédée d'une sorte de récitatif, se déroule ensuite en spirales rhythmiques, formées de notes qui s'attirent et se repoussent par la simple attraction tonale. Bach fabrique des formes musicales ssttis trop s'iur quiéter de ce qu'elles contiennent. Il ressemble eh cela aux madrigalistes italiens du xvi" siècle, qui n'avaient d'autre but, en composant leurs charmants badinages à cinq et à six voix, que de fournir une harmonienngénieuse et piquante, dont l'intérôt consistait dans la suspension du sens tonal jusqu'à la cadence filiale. Mme Szarvady a exécuté ee morceau difflcilé avec ujae netteté et un aplomb remarquables. Elle a été moins heureuse dans la sonate en sol majeur de Beethoven, qu'elle a trop détaillée, ce nous semble; mais elle a repris ses avantages dans la marche de M. V. Alkan, parce qu'elle a pii y déployer plus de force nerveuse que de sentiment. Que Mme Szarvady toutefois y prenne garde : Ja pente qui l'entraîne pourrait la conduire plus loin qu'elle ne voudrait aller, et gâter une nature de femme des plus distinguées.

M. Henri Wienawski est un jeune Polonais de

vingt-quatre ans à peu près, d'une figure originale, (|ui n*est pas sans analogie avec le masque allongé et diabolique de Paganini, dont il imite volontiers la désinvolture. Après avoir fait ses études musicales au Conservatoire de Paris, où il a remporté le premier prix de violon sous la direction de M. Massart, M. Wienawski s'est mis à parcourir le monde son instrument à la main. Il a été en Allemagne, en Pologne, en Russie, et nous est revenu cet hiver à Paris, où il a donné dans la salle de M. Herz deux concerts qui ont excité la curiosité des amateurs. L'exécution de M. Wienawski est hardie, aucune difficulté de mécanisme ne l'arrête, et il promena triomphalement son archet sur les cordes frémissantes, *qui ne rendent pas toujours un son très-pur, ni d'une justesse irréprochable. M. Wienawski joue un peu à l'aveftture, et risque beaucoup pour atteindre le but qu'il se propose, qui est, ce nous semble, d'exciter l'étonnement. Il y réussit très-souvent, mais aux dépens du goût, qui ne s'accommode pas de tous les caprices. Le style de M. Wienawski, si tant est qu'il qn possède un, manque de sévérité, et la fantaisie y surabonde. Dans le concerto pour violon de Beethoven, morceau que nous demandons la permission de ne pas trop admirer, M. Wienawski a composé et exé^ cuté un point d'orgue étonnant de complications et de difficultés, qui ont émerveillé le public d'élite qui racontait. Dans la sonate dédiée à Kreutzer, que M. Wienawski a exécutée avec M. Rùbinstein, on a pu s'assurer que le jeune et merveilleux pianiste possédait une maturité que M. Wienawski acquerra sans doute également. Si M. Wienawski n'a rien de

mieux à faire que de courir le monde, il ferait bien de rester quelque temps à Paris et de soumettre la furia qui emporte son archet à unç discipline plus sévère. Il serait dommage qu'un si beau talent se perdit en folles aventures qui ne peuvent avoir qu'un temps, celui de la jeunesse, qui passe si vite. Mlle Jo« séphine Martin, une jeune pianiste française d'un talent vif et brillant, spirituel et plein de brio, a donné aussi un concert, où elle a fait enteiidre plusieurs fantaisies de sa composition. «

C'est au milieu de ce fracas de concerts de toute nature que nous est apparu M. Litolff, seul d*abord, poursuivi bientôt par M. Rubinstein, qui, du fond de la fiohéme, est venu disputer le terrain à son rival. Muse, inspire-moi, ajutarm, et donne-moi la force dépeindre, comme il convient, ce combat mémorable!

Nous connaissons déjà M. Rubinstein ; nous avons été un des premiers à rendre justice à ce talent vigoureux et puissant (jui n'a pas attendu le nombre des années pour devenir le premier pianiste de l'Europe. M. Rubinstein possède une aptitude singulière à prendre le style qui convient à la musique de chaque maître; il a la force unie à la gr^ce , il joue aussi bien les œuvres délicates de Chopin que celles de Beethoven ou de Weber, lorsqu'il ne se laisse pas entraîner par la vaine gloriole de vouloir trop prouver en dépassant le but, comme cela lui est arrivé dans le Concert Stûck de l'auteur du FreyscMtz. On ne peut rien entendre de comparable à la marche des Ruines d* Athènes de Beethoven, arrangée et exécutée par M. Rubinstein. On durait que tout un orchestre bruit dans ses doigts d'acier, qui font jaillir les sonorités

450 GRlTiaUfi ET LITT4tRATURE MUSICALES.

étranges de cette mu»que sauvage^ conçue par un génie très-civilisé. J'aime beaucoup la contenance de M. Rubinstein, qui ne se donne pas des airs de héros de roman, qui est calme deyant son clavier, comme il convient à un grand artiste qui respecte le publie dont il recherche les suffrages. M. Rubinstéin n'est pas seulement un virtuose de premier ordre qui se contente d'interpréter la pensée des autres; il vise plus haut, il vise à la gloire de compositeur, et son ambition est même d'assez haute lignée. Au premier concert qu'il a donné dans la salle Herz, avec le concours de M. Hammer, qui conduisait l'orchestre, le 18 mars, M. Rubinstein nous a fait entendre un concerto en fa pour piano et orchestre de sa composition, qui n'est point une œuvre ordinaire. Nous avons surtout remarqué Vandante et le finale, et nous préférons cette composition, d'une valeur sans doute inégale, au concerto en sol que M. Rubiqstein a produit l'année dernière ; il y r^ne plus de clarté ^t une meilleure économie dans la distribution des effets. Le prélude et fugue pour pianOj Vandanu et le scJierzo d'une sonate pour piano et alto, de la composition de M/ Rubinsteid, témoignent de la souplesse et de l'heureuse variété des aptitudes du jeune com-positeur. Il y a évidemment de la force dans les productions de M. Rubinstein, une force un peu latente, qui cherche sa forme et qui la trouvera, si le pianiste réussit à se préserver des lieux communs d'une harmonie obscure et de ces effets de style déclamatoire, de cet abus du récitatif symphonique que la nouvelle école allemande doit à l'imitation un peu servile de Beethoven. Quoi qu'il en soit, M. Rubinstein est un

CRITIQUE ET LITTËRATURE MUSICALES. ^5t

mi(sicien d'un mérite incontestable, et nous lui dirons volontiers :.« Jeune homme, voulez-vous atteindre le but élevé où semble aspirer votre noble ambition? Gardez-vous de Schumann, de Wagner, de Liszt, de Berlioz, ef du galimatias philosopbico-symphoniquel * Qu'est-ce que M. Litolfif î d'où vient-il, et pourquoi tout ce bruit qui se fait autour de son nom ? quel pays lui adonné le jour ? Est-il Allemand, Français, Anglais ou Belge? Il est un peu de tout cela^ puisqu'il est né h Londres, il y a une quarantaine d'années, d'un père français et d'une mère qui était Anglaise. M. Litolff a beaucoup voyagé, beaucoup souffert, comme la plupart des hommes distingués, et beaucoup appris à cette école du malheur où se forment les caractères. Venu en France de trèsbonne heure, il s'y est marié à l'âge de dix-sept ans avec une jeune fille aussi pauvre et plus jeune que lui. Après avoir perdu sa femme et les enfants qu'elle lui avait donnés, après avoir vécu misérablement en donnant des leçons de piano dans une petite ville de province, il est venu à Paris^^ en 1839, il s'y est fait entendre dans plusieurs concerts publics, non sans quelque succès. Il disparut ensuite, parcourut l'Allemagne, la Pologne, la Belgique et la Hollande, ^e fit chef d'orchestre jusqu'à ce que la fortune lui trouvât un asile à la cour d'un prince éclairé, le duc de Saxe- Gotha, dont M. Litolff est le maître de chfipelle. M. Litolff a déjà beaucoup composé, des opéras allemands, des symphonies historiques, des ouvertures, des cancertos^ de la musique de toute nature. Connu en Allemagne, en Hollande et en Belgique, où M. Fétis lui a donné de sages conseils, M. Litolff aspirait tout

naturellçment vers Paris, ce point lumineu3^ gui attire les regards de tout homme qui se sent quelque chose dans la tête et dans lecœur. M. Litolff nous est apparu cet hiver, accompagné de trophées, de pupitres couronnés de roses, de portraits et de programmes illustrés, absolument comme si nous étions encore au temps ou les bêtes parlaient. Accueilli avec courtoisie par M. Pasdéloup çt la Société des jeunes artistes, M. LitolfiF a exécuté un concerto symphonique de sa composition qui tout d'abord a divisé le public en deux camps. M. Litolff a donné depuis deux autres concerts, l'un dans la salle de M. Herz, et le second dans la salle du Conservatoire, qu'il n'a pas obtenue sans peine; son succès a été tout aussi brillant d'une part et non moins contesté de l'autre. Que faut-il penser enfin de M. Litolff? quel est son vrai mérite ? Doué d'une physionomie intelligente , où domine fortement l'élément anglo-saxon, qui révèle la volonté, M. Litolff est un esprit tout français par la vivacité de ses reparties et par sa mimique pittoresque. Il y ?i de l'étudiant allemand dans M. Litolff, ' et sa chevelure d'un blond ardent, qu'agite un peu trop le vent de la fantaisie, son regard fascinateur, me rappellent M. Liszt, en tout bien et tout honneur. Per Bacco! tel est aussi le talent de M. Litolff. Soit comme pianiste, soit comme compositeur, il appartient évidemment à l'école pittoresque. Il cherche l'effet, il le trouve et n'en abuse pas trop, quoique cela lui arrive pourtant. Dans son quatrième <Joncerzo pour piapo à grand orchestre, la première partie nous a paru un peu longue, et l'idée peu originale, mais solidement établie, et conduite avec plus de

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ténacité que d'abondance dans les épisodes accessoires. L'andanto religioso est le morceau le plus saillant et le plus vraiment musicalde cette composition. L'introduction, confiée à quatre cors, est d'un bel effet, que l'artiste a su très-bien ménager et conduire à bonne fin, sans accidents ni excès de modulations. Quant au scherzo^ qixi a obtenu un si grand succès et qu'on a fait recommencer au premier, second et troisième concerts, c'est un rhythme piquant et original, prestement mené, avivé par une^ instrunlentation pittoresque, qui alterne heureusement avec le piano. Le seul reproche qu'on puisse adresser à M. Litolff, c'est de ramener trop souvent ce thème, qui a été suffisammeht entendu, d'en rassasier Tauditeur, et d'avoir voulu établir entré le piano et l'orchestre une lutte de sonorité impossible. C'est dans l'exécution de ce morceau remarquable que «M. Litolff a soulevé le plus de blâme de la part des pianistes sévères, qui lui reprochent dé manquer de . son, de style, et de viser à l'effet dramatique par une pantomime exagérée. Il y a du vrai dans ces reproches, ce qui n'empêche pas, que, toute part faite aux imperfections du virtuose et du compositeur, M. Litolff ne reste un artiste peu commun, qui a de Tima^ gination, de l'audace, et parfois des idées originales, dont il sait tirer un assez bon parti.

Les idées musicales qu'on ne saurait contester sans injustice à M. Litolff, né sont, à vrai dire, ni fort nombreuses ni d'un caractère trop élevé : son instrumentation, pittoresque sans recherche et suffisamment variée, trahit l'imitation de Beethoven et de Weber, dont M. Litolff s'est approprié certains procé-

dés. N'ayez^pas peur que ces messieurs les nouveau]: Tenus dans l'art de la symphonie et du concerto se risquent à marcher sur les traces de Haydn et Mozart : cela est trop dair^ trop délicat et bon seulement pour les goujats qui ont du génie ! Dans son troisième concerto sy m phonique, que M. Litolffafait entendre dans la salle du Conservatoire, on trouve encore de bonnes choses: il y a de l'imagination dans l'introduction,; le scherzo a beaucoup d'analogie avec celui que nous avons signalé, et le finale reproduit aussi un grand nombre d'effets déjà entendus. Quant à l'ouverture héroïque intitulée^ Chant des Guelfes, elle est plutôt la traduction d'une idée littéraire qu'une conception pure de l'art musical Cependatit il y a de la couleur dans l'instrumentation, et la péroraison est d'un bel effet. Nous n'en dirons pas autant des fragments de Faust, que M. Litolff a fait entendre dans la salle de M. Herz. Excepté l'admirable mélodie si connue de Schubert, le chef-d'œuvre de Gœthe n'a îhspiré jusqu'ici que la pauvre musique. Quel regret pour ilous et pour la postérité que Beethoven et Rossini n'aient pas réalisé le projet qu'ils avaient conçu l'un et l'autre de traiter ce grand sujet du Faust de Gœthe t Au dernier concert donne par M. Litolff dans la salle du Conservatoire, Torchestre était conduit par M. Berlioz, qui n'a pas manqué l'occasion qui s'offrait à lui de faire entendre deux morceaux de sa composition : la Captive, t'omance avec accompagnement d'oi*chestre, et un fragment de sa symphonie dramatique de Roméo et Juliette. Nous ne dirons rien de ces compositions étranges, que nous connaissons depuis longtemps, et qui nous ont servi à porter sur M.Ber-

lioz ua jugement que nous opoyons irréfutable, que nous ne sommes pas disposé à modifier. Nous aimons mieux louer la manière intelligente dont M. Berlioz dirige un orchestre : il possède cette intuition du regard qui est la première 'qualité d'un clief pour se faire comprendre d'tm grand nombre de musiciens, toujours disposés à la distraction .

En résume, M. Litolflf n'a pas à se plaindre de Taecueil que lui a fait le public parisien. Si , comme pianiste exécutant, il ne possède pas les qualités «éVères, le toucher yigoureux et délicat de M. Rubinstein, qui est un virtuose de premier ordre, M. liitolff se fait remarquer par dés aptitudes plus élevées et plus rares. Il possède yn certain don de création, une imagination vive et colorée, et l'intelligence de3 effets^ dont il n'abuse pas trop. Il y a de la clarté dai^s le plan de ses morceaux, de la téna- . cité plus que de l'abondance dans le développement de ses idées, qui sont quelquefois très-remarquablés, comme Yandante religioso de son quatrième concerto symphonique. A tout prendre, et sans atténuer les reproches que lui adressent ses nombreux contradicteurs, M. Litolff est une physionomie d'artiste peu commune.

Les anciens élèves de l'école de Choron se sont réunis cette année, comme les années précédentes, pour fêter la mémoire de leur illustre maître. Une mesâe en musique de la composition de M. Dietsch a été chantée à Téglisede la Madeleine, le 27 avril, par deux cents exécutants. Dans cette œuvre distinguée, on a remarqué un Pat&r noster en chœur de Meyerbeer, un 0 sahuaris à quatre voix de Rossini , d'une har-

456 CRITIQUE ET UTTÉRATURE MUlSICALBS.

monie très-fouillée et très-fine, mais surtout un Benedictus delà composition de M. Dietsch, morceau d'un sentiment exquis et vraiment religieux, qui pourrait être signé de la main d'un maître. Jamais M. Dietsch ne s'est élevé aussi haut que dans ce Benedictmy qui a produit un effet plein dé charme et d'onction. La mort a enlevé cette année deux des plus anciens élèves de Choron : H. Olive de La Gastine, un professeur distingué dont la modestie égalait le mérite, et M. Léon Bizot, qui s'est fait un nom au théâtre de TOdéon, où il a chanté avec succès les rôles de baryton. C'est aussi un ancien élève de Choron que M. Delsarte, qui a donné tout récemment dans la salle de M. Herz un concert des plus curieux et des plus intéressants. lia chanté, avec la profondeur de sentiment qu'on lui connaît, le songe (ïlphigénie de Gluck, des chansons piquantes du xvr siècle qui font partie des Archives du Chant^ publication curieuse à plus d'un titre, et puis il a récité des fables de La Fontaine avec une finesse et une bonhomie de diction fort remarquables. Il est à regretter que M. Delsarte, qui a fait une étude si approfondie de la déclaipation lyrique, ne se doit pas exclusivement consacré à l'enseignement de cette partie de l'art. Il y aurait trouvé une renommée solide et des avantages que ne peuvent lui assurer les tentatives diverses dans lesquelles il gaspille, ce nous semble, de belles facultés. À ce concert de M. Delsarte, qui avait réuni une société élégante, nous avons eu le bonheur d'entendre Mme la princesse Czartoryska, une élève distinguée de Chopin, dont elle interprèle la musique avec une grâce par-

GRITIQfJE ET LITTÉRATURE MUSICALES^. 457

faite, et Mme la princesse de Cliimay, qui joue aussi du piano comme une artiste qui a été nourrie de bonne musique. Ces deux dames ont exécuté un concerto dç Mozart pour déui pianos et orcliestre, et n*0Dt pas eu besoin d'indulgence pour être chaleureusement applaudies de l'auditoire.

La conclusion à tirer de ce nombre considérable de concerts qui ont été donnés cet hiver à Paris, c'est que le goût de la musique de chambre se répand de plus en plus, et devient un besoin de, la classe éclairée du public français. Chacune des sociétés qui s'est instituée pour l'exécution des chefs-d'œuvre de la musique instrumentale attire une fraction particulière du monde parisien, dont elle fait l'éducation. Ce sont lefi^bons concerts, ceux du Conservatoire, des Jeunes- Artistes, de MM. Alard et Franchomme, etc*, qui ont formé cette masse d'auditeurs intelligents qui courent aujourd'hui au > Théâtre-Lyrique entendre les Nozze di Figaro de Mozart. Trois femmes d'un talent diversement remarquable, Mmes Carvalho, Van den Heuvel et Ugalde, chantent et jouent à ravir les rôles du page, de la .comtesse et de Suzanne, Qui dirait que cette partition admir^ble^ qui vaut presque celle de Don lum, remonte à l'année 1786? C'est' que le beau ne vieillit pas et s'impose à l'admiration des hommes. Le public émerveillé a fait répéter jusqu'à six morceaux des Nozze di Figaro^ dont nous sommes heureux de consigner l'éclatant succès»

15 mai 1858.

Leâ Nox%e di Figaro de Mozart.

Les NozzB di Figa/ro de Mozart ont eu au Théâtre- Lyrique, qui vient de fermer ses portes pour deux mois, le succès que nous avions prévu. Le public a récompensé l'administration de ses efforts intelligents, et il a prouvé une fois de plus qu'il n'est pas aussi insensible aux vraies beautés de l'art, que veulent bien le dire les prétendus initiateurs dont il dédaigne les tristes productions. Quoi qu'on dise et qu'on écrive à cet égard, nous avons toujours eu une grande conGance dans lé sens commun. Le public peut ne pas apprécier à sa juste valeur une œuvre compliquée ou trop délicate dans Texpression de certains sentiments, mais il est impossible qu'il ne sente pas, au moins d'une manière confuse, qu'un homme de génie a passé devant lui. Il n'y a pas dans l'histoire un seul exemple d'un grand artiste ni d'un chef-d'œuvre entièrement méconnus. On n'en écrira pas moins dans les journaux que les Nozze di Figaro n'ont pas eu de succès devant le public de Vienne, tandis que le père de Mozart mandait à sa fille le 18 mai 1786:

« A la seconde représentation des Nozze di Figaro, on a répété cinq morceaux ; on en a redemandé sept

à la troisième; un petit duo a été redemandé trois fois *. »

La première représentation de ce chef-d'œuvre a eu lieu à Vienne le 28 avril 1786, C'était le troisième grand ouvrage dramatique de Mozart, car il avait déjà composé /(iom^ncô en 1781 ei T Enlèvement au Sérail en 1784. Don Juan a vu le jour un an après, en 1787. C'est Mozart lui-même qui demanda à Lôr renzo da Ponte, et non pas à l'abbé Casti, comme on l'imprime chaque jour, de lui écrire un likretto isùr la comédie de Beaumarchais. « Causant un jour avec Mozart, dit Da Ponte dans les délicieux mémoires que nous avons fait connaître*, il me de^ manda si je> pourrais disposer pour la musique la comédie de Beaumarchais intitulée te Mariage d» Fi-garo. Sa proposition me plut infiniment, et je lui promis de le satisfaire, » H se présentait une difficulté pour la réalisation de ce projet : c'est que l'empereur Joseph II, tout prince philosophe et réforn^eur qu'il était, avait défendu qu'on représentât sur aucun théâtre de Vienne cette /o/te Journée, qui avait eu un si grand retentissement à Paris, et qui fut l'amusant prélude d'une grande révolution. Heureusement pour le pauvre Mozart, contre lequel existait à Vienne une cabale redoutable que dirigeait Salieri, l'auteur de§ DandideSy il a'y avait rien à mettre à l'étude au théâtre de l'opéra italien. Da Ponte, après avoir terminé son libretto, qu'il communiquait au fur et à mesure à son collaborateur, alla

1. Voy. la Fte d'un artiste chrétien y par M. Goschler, p. 312.

2. Voy. notre étude sur Mozart et don Juan dans le premier volume de Critique et littérature musicales.

460 CRITIQUE ET LTTTfiRATURE MUSICALES.

trouver Fcmpereur et lui proposa l'œurre nouvelle, c Gomment ! répondit l'empereur avec surprise , vous ne savez donc pas que Mozart, très-habile dans la musique instrumentée , n'a jamais écrit qu'un seul drame vocal, qui n'était pas une œuvre bien saillante ? » (Non ha mai scritto ehe un dramma vocale^ e questo non erà gran cosa! ) C'est de rEnlèvement au Sérail que veut parler ici Joseph II, une des plus délicieuses partitions de l'incomparable génie. Da Ponte eut le courage de défendre Mozart contre les préjugés de l'empereur, qui n'aimait que les opéras de l'école italienne. Joseph U assista à la répétition des Nozze di Figaro^ accompagné de presque tous les grands personnages- de sa cour. La musique de Mozart fut dignement appréciée par cet auditoire d'élite, et l'empereur en fut si émerveillé que personne n'osa plus avoir un avis contraire. Il ne fallut pas moins que la volonté souveraine de Joseph n pour vaincre les ennemis de Mozart, qui redoutaient avec juste raison l'avènement du mattre qui devait les faire tous oublier. Lé pauvre Salieri, qui est mort eu 1825, a payé du chagrin de toute sa vie le tort d'avoir intrigué contre Mozart, puisqu'il a été soupçonné injustement de l'avoir fait empoisonner. Voici les noms dès chanteurs pour qui Mozart a écrit \es. Nozze 4i Figaro: ce sont Mmes Storace, Laschi,^ Mandini^ Russani, Gottlieb, MM. Benucci, Mandini, Ochely et Russani. Mme Storace, qui a créé le rôle de la comtesse, était une cantatrice de beaucoup de mérite. Quant à Mandini, qui a joué le rôle du comte Almaviva, c'était un virtuose admirable possédant une très-belle voix de baryton, que

CRITIQUE ET UTTÉRATURE MiJSIGALES. 461

n'ont pas oubliée les vieux amateurs qui ont pu entendre la troupe de chanteurs italiens qui vint à Paris en 1.789 au théâtre de Monsieur. Les Nozze di Figaro^ traduites en français par un certain Notaris, ont été représentées sur le théâtre de TOpéra le 20 înai 1793, et n'eurent que cinq représentations^ C'était Laïs qui chantait la partie de Figaro. Une troupe de chanteurs allemands, qui vint à Paris eii 1302, dans laquelle se trouvait Mme Lange, bellesœur de Mozart, fit entendre aussi les Nozze di Figaro. C'est le 23 décembre 1807 que ce même chefd'œuvre fut donné pour la première iois au Théâtre- Italien de Paris. Depuis lors il s'est maintenu au répertoire jusqu'en 1840. Le monde entier connaît cette belle partition, qui, en Italie cependant, n'a jamais obtenu qu'un succès contesté.

. Le libreuo de Da Ponte, écrit dans un style facile et très-élégant, reproduit les principales situations de la comédie de Beaumarchais, moins les finesses d*esprit et les allusions politiques, qui foisonnent d^ns le texte original. Il est probable que Alozart aura eu sa part çi*influence sur la confection du scénario que Da Ponte lui préparait, comme nous avons la certitude que Je poëme à*Idoménée et celui de l'ErUèvenwnt au Sér^U ont été disposés d'après les conseils^ et les convenances du musicien. Mozart avait un goût trop délicat et une trop haute opinion de son art pour se laisser imposer des paroles et des scènes qui ne l'auraient pas satisfait. Il a dit formellement: « Je sais que dans un opéra il faut absolu» ment que la poésie soit la fille obéissante de la musique. Pourquoi donc les opéras-bouffes italiens

46i CRITIQUE ET LITTÉRATURE MUSICALES.

plaiseût-418 partout malgré les misères du lHyrsUo f Parce que la musique seule y domine et fait tout oublier.... Des vers, certes la musique ne peut s'en passer; mais des rimes pour dles rimea, quelles qu'elles soient, ne fout ni chaud ni froid h une représentation théâtrale, etc. » On pourrait extraire de la correspondance de Moiart, semée de tant d'observations fines et profondes, toute u^ poétique de l'art musical, qui serait la contre-partie de la théorie ^e Gluck, acceptée par Orétry et la vieille école française. On peut s'étonner que le génie divin de l'auteur de Don Juan ait été attiré par une comédie d'intrigue, par un imbroglio de fantaisie où domine le sarcasme, et qui contient une peinture si fausse de la nature humaine. On se demande ce qu'il pouvait y avoir de commun entre l'esprit fiévreux de Beaumarchais et le génie sublime et chaste du musicien qui a chanté les plus nobles sentiments de rame. J'ignore si Beaumarchais, qui jouait de la guitare comme son héros, a jamais entendu la. musique des Nozze di Figaro, mais il a dû être bien étonné de la métamorphose, et n'a pas dû se reconnaître sous la couche d'idéalité dont Mozart Fa gratifié. Il eût été plus content de son collaborateur Rossini. Tous les caractères du Mariagt de Figaro se trouvent transfigurés dans les Nozze di Figaro. Le Chérubin de Beaumarchais n*est qu'un mousquetaire, une sorte de Faublas dont le modèle se trouvait dans tous coins de la belle société française au xvin* siècle. Le Chérubin conçu par Mozart est l'idéal de l'adolescence, une fleur de poésie, quelque chose comme Psyché s'éveillant à la vie sous le premier baiser de

l'Amour. La Suzanne de Beaumarchais n'a jamais éprouvé cette émotion pleine de grâce et de rêverie qui se trouve dans Tair que lui fait chanter Mozart au quatrième acte : Deh ! vieni non «ardar.... Le comte Almaviva, la comtesse, Figaro et les autres personnages subalternes sont également ennoblis par le pinceau de Mozart, qui, ainsi que Raphaël, à qui on Fa si justement comparé, ne peut dessiner une physionomie humaine sans l'éclairer d'une clarté divine.

La partition des Nozze di Figaro est trop connue poiir que nous soyons autorisé à en donner ici une analyse détaillée. Il suffira que nous en signalions rapidement les morceaux importants. Après l'ouverturp, a^éable, sobrement écrite et toute remplie de cette gaieté discrète qui caractérise lé comique de Mozart, l'action s'engage, comme dans la pièce de Beaumarchais, par un duo entre Suzanne et Figaro, qui mesure la largeur de la chambre où sera placé le lit conjugal. On remarque dans ce duo, si bien dialogué et si musical, la phrase délicieuse que chantent les deux voix réunies :

Ah I il mattino aile nozze vicino,

pleine de morbidesse et de suavité. Ç^a cavatine de Pigai^o,

Se vuol ballare, signer contino,

est d'une raillerie d^uce et piquante, tandis que l'air de Idivendettay que chante le docteur Bartolo, est un morceau de premier ordre, qui a évidemment servi de modèle à Rossini pour celui de la calomnie du

Barbier de SéviUe. Quoi de plus vif et de plus charmant que le duo eutre Suzanne et Marceline se disputant la préséance? U n'y a que Gîmarosa qui ait égalé Mozart dans l'expression élégante du dépit féminin, comme on peut s'en assurer par le duo du Mairimonio per raggio :

Se vedete una l'agazza....

Avonç-nous besoin de louer Fair si universellement connu et admiré que chante Chérubin, cherchant h expliquer l'ardeur confuse qui agite son jeune coeur : Non sopiu cosa son^ cosa faccio? Que de vie, que de passion incomprise, que d*élan dans j^ morceau délicieux dont chaque note trahit la main du génie! Les paroles.mémes de Da Ponte sont un chef-d'œuvre de grâce et de rhythîne musical. Mme Carvalho, qui joue le rôle du page au Théâtre-Lyrique, chante cet air avec infiniment de goût et ne laisse à désirer qu'une voix mieux posée. Le trio entre le cpmte, Basile et Suzanne, est peut-être d'un style trop élevé pour le caractère et la situation des personnages. Il s'en dégage certains encens qui annoncent le Don Juan. Le premier acte se termine par l'air fameux que chante Figaro et dont on n'a pas encore trouvé le pendant/. Nonpiii amtra% farfailone amoroso.

Le second acte s'ouvre par un air très-noble que chante la comtesse, auquel succède une de ces créations mélodiques si pures et si parfaites qui valent un long/poëme; nous voulons parler de l'air de Chérubin : Yoi che sapete^ etc. Le monde vieillira, on fera bien des miracles, on transformera la surface de la terre; mais le sentiment qui a été exprimé par

Mozalrt dans ce morceau divin, que Mtne Carvalho chante à ravir/ cela est éternel, et ne peut se dire autarement- On peut appliquer à de pareils morceaux les paroles suivantes de M. de Lamartine: «^ Lisez tout ce qui est immortel dans les œuvres poétiques des hommes, un enfant l'inventerait; mars il faut un demi-dieu pour récrire. » Je glisse sur le trio entre le comte, Suzanne et la comtesse, pour arriver au finale du second acte, qui fait époque dans l'histoire de la musique dramatique. Jusqu'à Mozart, lès Ita^ liens seuls avaient su traiter en musique ces scènes compliquées de, nombreux incidents qui terminent les actes des opéras bouffes;- mais qu'il y a loin du finale de la Buona Figliuola àeViccini, qui fut donnée à Rome en 1760, à l'imniense enchevêtrement de personnages et de péripéties qui forment le sujet du premier finale dés Nozze di Figaro ! On sait qu'il s'agit de la scène du cabinet, où le comte veut pénétrer, parce qu'il soupçonne que le page s'y est caché. Le finale commence par un dialogue vif et dramat^ue entre le comte et la comtesse, qui tremble de tousses membres. Après ce duo remarquable, où le caractère des deux époux est mis en opposition sans que le contraste nuise à l'eflfet de l'ensemble, un change^ ment de rhythme ^t de tonalité annonce l'apparition de Suzanne, au grand étonnement du comte et de la comtesse. Un trio très-mouvementé se développe aussitôt sans rompre l'unité du plan. L'arrivée de Figaro et Vimbroglio qui en résulte produisent un quatuor délicieux qui tf est pas sans analogie avec 1^ couleur générale du Ifatrimonio segreto de Gimarosa, postérieur au chef-d'œuvre de Mozart. Survient le

jardinier Antonio, dont Tivresse est accusée par une nouvelle forpie rhythmicpie qui persiste jusqu'à la strem de cette grande et admiraUe composition. Alors toutes les voix s'engagent dans un mouvement rapide, se distribuent en différents groupes, et s'échelonnent dans, un v^ste et magnifique ensemble. Ce finale est le modèle de tous ceux qui ont été écrits depuis, et il n'y a pas de doute que Rossini en a imité le plan dans le beau n^orceau d'ensemble qui termiite le premier acte du Barbier de $éville. C'est le droit du génie de profiter des exemples du génie, et il n'y a que les impuissants qui se vantent de ne rien devoir à la tradition; •

Le troisième acte des Nozze di Figaro commence par un duo entre Suzanne et le comte, qui lui demande un rendez-vous, dialogue d'nne exquise délicatesse, où l'esprit de Beaumarchais est transformé en pure essence de sentiment. Mandini était admirable dans ce duo, que nous avons entendu si bien chanter à Paris par Garcia et Mlle Naldi, devenue depuis Mme de Sparre. Pour ne pas trop prolonger cette analyse, je mentionne seulement l'air du comtg : Yedromentrerespirp, ainsi que le sextuor qui vient après, pour signaler plus particulièrement l'air de la comtesse : Dove sono i bù mommtif II est précédé d'un récitatif d'un très-beau style, où Ton retrouve quelques accents de doàna Anna du Don Juan. Mme Van den Heuvel-Duprez le chante au Théâtre-Lyrique avec une grande moaslria; mais la cantatrice qui a laissé uti souvenir ineffaçable dans ce morceau, plein de tendresse et de langueur, c'eçt Mme Mainvielle-^o^ dor, que les amateurs de Fart de chanter ne sauraient

avoir oubliée. Que pouvons^nous dire de l'adorable madrigal connu sous le nom du duo de la lettre, en* tre la comtesse et Suzanne? Est-il possible de trouver un diamant mélodique qui reflète de plus douces clartés, un badinage d'un ton plus parfait, où la sensibilité émousse et tempère mieux la malice ie Yes^ prit? Est"*ce que Beaumarchais a jamais entrevu le monde idéal où plane ici le génie de Mozart? Dans l'arrangement du Théâtre-Lyrique, le duo dont nous venons de parler est chanté par la comtesse et le page avec xme nuance plus vive de sensibilité qui en altère la placidité. Du reste, Mmes Garvalho et Van den Heuvel le disent fort bien, malgré le point d'orgue qu'elles 7 ajoutent. Nous citerons encore l'air de Suzanne au quatrième acte, qui est précédé d'un ré^ citatif un peu trop noble peut-être pour le caractère charmaiit de la jolie camériste. Mme Ugalde chante ce morceau, comme tout le rôle de Suzanne, avec ' beaucoup de verve et d'accent.

Par cette rapide esquisse de la partition des Nozze di Figaro^ qui a déjà soixante^douze ans de date, on peut du moins se faire une idée des beautés de premier ordre qui s'y trouvent pour ainsi dire entassées. L'instrumentation de Mozart, sobre, claire, variée d'incidents et de modulations rapides qui colorent la mélodie sans l'étouflfer, nourrie d'une harmonie savante qui laisse à la voix humaine une entière liberté d'allures, est un modèle qui a servi d'enseignement à tous les compositeurs dramatiques de notre époque, à Rossini surtout et à M. Auber dans la première phase de son talent. Ce sont les instruments à cordes, ce qu'on appelle dans les écoles le quatuor, qui for-

ment la base du discours symphonique de Mozart, qui n'emploie les instruments à vent, tels que le basson, le cor, le hautbois, qu'avec une extrême réserve, et lorsqu'il importe de prêter à la passion la forme qui lui est nécessaire pour toucher les cœurs. Sans doute l'orchestre de Mozart n'a pas l'éclat de celui de Rossini, qui a élevé le diapason des instruments à cordes de presque une octave, en semant partout et ayec profusion les couleurs de sa belle et riche imagination; mais si l'auteur du Barbier de Scville a eu raison d'écouter son génie, de parler la langue de son temps et d'obéir à l'instinct passionné de son pays, il n'en est pas moins vrai que l'idéal où s'est élevé Mozart dans plusieurs moTceanx des Nozze di Figaro n'a jamais été atteint par aucun compositeur dramatique. Le sourire de Mozart est, comme celui d'Homère, un peu trempé de larmes. Il n'a pas Valacriièy la turbulence ni le mordant de la gaieté de Rossini, qui était digne de comprendre l'esprit de Beaumarchais. Entre les deux vient se placer la gaieté sereine et bénigne de Cimarosa. Les Nozze di Figaro^ il Matrimonio segreto et il Barbiere di Siviglia sont trois chefs-d'œuvre qui non-seulement expriment la virtualité des trois génies qui les ont conçus, mais qui révèlent trois modifications différentes de la gaieté et de la sociabilité humaines.

f'juiUet 1858.

CRITIQUE ET tlTTÉRATURE MUSICALES. 46!)

Alphonse. — Philidor.

Dans l'économie de l'ancienne société, il n'était pas rare de rencontrer des familles nombreuses qui, de génération en génération, étaient restées fidèles à la profession qui avait fait la fortune ou la célébrité du premier fondateur. Dans les arts manuels surtout, dans le petit négoce, et même dans le commerce plus étendu, ce phénomène se reproduisait très-fréquemment, car il était une conséquence et comme un prolongement des corporations et des jurandes qui formaient la bas^ de l'organisation du travail. N'y avait-il pas des familles illustres vouées pour ainsi dire à la magistrature, à l'Église, à l'armée, et dont le nom se confondait presque avec la fonction publique dans laquelle il s'était perpétué ? Cette transmission de la profession paternelle devient plus difficile à mesure qu'on s'élève au-dessus du métier proprement dit : elle exige alors, pour se réaliser, un plus grand effort d'intelligence. Il y a eu cependant des familles de savants, telles que les Estienne, les Bernouilli, les Aide, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long de citer. Dans les arts qui ont pour objet la manifestation du beau et l'expression de la vie morale, il semble moins aisé encore de léguer à son fils et de transmettre à sa postérité cette faculté plus ou moins grande de créa-

470 CRITIQUE ST ÛTT£IUTURK 11US1GÀL|;S.

tion qui constitue le véritable artiste. On peut citer toutefois des familles dei peintres et de graveurs, les Garrache en Italie, les Vernet en France, et quelques pâles successeurs des maîtres vénitiens. La musique aussi â été cultivée par des générations d'artistes portant le même nom» et dont la plus considérable de toutes est celle de Bach, en Allemagne, qui remonte au xvr siècle, et qui subsiste encore de nos jours. Pans C0 clan de musiciens, de «lérites^ si différents, s'élève, conime un ch^ne vigovireux dans un taillis, I4 figure imposante du grand S^stien. Les^ PbiUdior formant e9 France une de ce^ dynasties d'a;rti$tes niusicieHs, qui prend son oxigio^ au vm;" ^\^ Je voudrais esquisser la triste destiuée à!\m musicien loodeste qui portait le même nom que le célèbre jottwr d'écbecs du çafô 4^ U Ré^en^^ qui s^ été, *vec Puui, Monsigny et Grétry, l'un d^ créateurs de Tcç^éra-comique.

L0 seul roi de France qui ait aimé et cultivé la mu* sique fut le triste fils d'Henri lY, qui a eu Tiusigne bonhwr d'être W père de Louis XIV. S'il ferlait s'en rapporter aux historiens, et priucipa^ment au savant jésuite Kirdtier, noa^sçulement Loui& XJII aurait f9Ât des romauces plus ou moins authentiques, mais il aurait composé une chanson à quatre voix : Tu croùy â hem sçleil, que Kircher a insérée dans sa vaste euçyclopédie *. Muswrgia umversalis. Quoi qu'il m 9olt du talent de compositeur de Wuis XIII, chose toujours difficile à vérifier chez uu roi qui a des maîtres de chapelle à son service, il est certain qu'il ai^ mait la musique» et que sa cour était remplie de chanteurs et de joueurs de toute i^opt^, d'instrum^tç.

CEITIQUE ET UTTÉRATURE MUSICALES. 474

Vers le commencement do xvir siècle, il vînt à Paris nn jeune enfant nommé Michel Danican, qui était du Dauphiné. Il s*était adonné à Tétude du hautbois et parvint à se faire entendre de Louis XIII, qui s'écria ravi : c fai trouvé un second Filidori. » C'était le nom d'un célèbre virtuose italien, de la ville de Sienne, qui avait charmé la cour de France quelques années auparavant. Michel Danican, sous le nom francisé de Philidor, qu'il a tran^iis à ses successeurs, fut admis au nombre des mu^dens de la chapdle du roi. De ses deux fils, Michel, Fatné, se distingua aussi sur le hautbois, et fut membre de la chapelle royale. Il a même composé la musique de quelques opéras -ballets, sorte ëe divertissements qui ont précédé la création de Topera par LuUi. Le/ second fils du premier Philidor, André, qui entra à la chapelle comme joueur de viole, a laissé dafis l'histoire un nom inséparable d'une collection pré* cieuse de vieilles chansons françaises qu'il a copiées de sa main et dédiées à Louis XIY. Cette compilation, intéressante à plus d'un titre, se trouve à la bibliothèque du Conservatoire de musique de Paris, et renferme dans quelques volumes la musique originale de plusieurs comédies de Molière. Elle est souvent consultée par les curieux de nos jours , qui n'ont pas toujours la bonne foi d'avouer à quelle source prochaine ils vont chercher les raretés qu'ils éditent. Je passe irapidement sur cinq autres Philidor, tous musiciens, et parmi lesquels se trouve une cantatrice : je voudrais m'arrêter plus particulièrement sur le phis célèbre de tous, l'auteur du Maréchal ferrant et de fem Jones.

François Danican Philidor, issu d'un second mariage de Michel, troisième du nom, naquit à Dreux le 27 septembre 1727. Il fut admis tout jeune à Fécole des pages de la chapelle, qui avait son siège à Versailles, où il fit son éducation musicale. Ses études terminées, Philidor alla s'établir à Paris, où il vécut, tant bien que mal, en donnant des leçons et en copiant de la musique pour les amateurs. Tous les ans, il se rendait à Versailles pour y faire exécuter un motet de sa composition à la chapelle du roi, où se trouvaient plusieurs membres de sa famille. Après plusieurs années de tâtonnements et de distractions consacrées au jeu d'échecs, où il était devenu d'une force redoutable, après un voyage en Hollande entrepris pour se soustraire à des créanciers qui ont été la grande plaie de sa vie, Philidor retourna à Paris avec la résolution de se vouer au culte de l'art qui avait illustré sa famille. Le premier ouvrage dramatique que donna Philidor, après avoir vainement sollicité la place de surintendant delà musique du roi, fut Biaise le Savetier^ opéra-comique en un acte, qui fut représenté avec succès au théâtre de la foire Saint-Laurent le 7 mars 1759. C'était l'année où Monsigny donnait son premier essai, les Aveux indiscrets. Le Soldat magi^ cien^ joué en 1760, et le Jardinier et son Seigneur^ représenté le 18 février 1761, donnèrent à la réputation de Philidor une physionomie particulière au milieu des compositeurs aimables entraînés par leur vocation vers l'opéra -comique, genre modeste, qui exigeait plus d'esprit et de sentiment que de savoir. Philidor était, après Rameau, le meilleur musicien français de son époque. Le Maréchal ferrant^ opéra-comique en

deux actes, représenté le 22 août 1761 et repris Tannée suivante avec un grand succès, enfin Tom Jonesy opéra-comique en trois actes, joué en Tannée 1765, ont placé Philidor parmi les maîtres heureux qui ont le plus contribué à fonder un genre de spectacle où la musique, la gaieté du dialogue et le sentiment forment un ensemble d'effets tempérés qui a le privilège de plaire à la nation française. Philidor a écrit aussi plusieurs grands opéras: Emelinde^ en 1767, dont les èhœurs sont restés célèbres ; Persée, poëme de Quinault, réduit et remanié par Marmontel; enfin Thémistocle, en trois actes, qui fut d'abord représenté à Fontainebleau le 3 octobre 1785, et Tannée suivante à Paris. En 1777, Philidor fit un voyage à Londres, où il resta deux ans, et y fit paraître son grand traité du jeu d'échecs. On assure qu'il y gagna beaucoup d'argent à jouer aux échecs contre plusieurs adversaires à la fois. De retour à Paris, Philidor trouva Grétry maître de la situation et l'idole du public. Il n'essaya pas longtemps de lutter contre un rival de génie, et, après son opéra de Thémistocle^ qui n'obtint qu'un succès d'estime, il se résigna à n'être plus que le premier joueur d'échecs de son temps. Il passait sa vie au café de la Régence, où il était entouré d'admirateurs et de disciples zélés Jnquiété par les troubles de la Révolution, Philidor se réfugia à Londres, où il est mort le 30 août 1795. Comme Haendel et le grand Sébastien Bach, Philidor est mort aveugle, ce qui ne Tempêchait pas de jouer aux échecs contre trois adversaires à la fois, et de gagner les trois parties qu'il menait de front.

On ne joue plus depuis longtemps les opéras de

474 CRITIQUE ET LITTÉRATUftE MUSICALES.

Philidor. Je n'ai jamais vu au théAtre aucun des ouvrages qui ont fait la réputation de ce compositeur distingué. J*ai lu quelques-unes de ses meilleures partitions, le Maréchal ferrant, Tom Jones, et plusieurs morceaux A*Emelmde, qui, jusqu'à la fin de l'Empire, iaisÀient encore partie du répertoire des concerts. H y a de la franchise dans la musique du Maréchal ferrant, du rhythme surtout, et une certaine tenue de style assez rare parmi les musiciens d'instinct qui écrivaient alors pour l'Opéra-Comique. On pourrait citer de ce petit ouvrage , qui s'est longtemps main-» tenu au répertoire, l'air de basse de l'introduction : Chantant à pleine gorgCy le trio piquant qui termine Je premier acte, un air de soprano, un autre de ténor, petits morceaux où domine cette musique imitative qui a toiyours été le cAlé fdble de l'école française, et dont Grétry nous a donné la théorie dans ses Hémoires. Dans Tom Jones, on remarque un très-bel air de basse où sont reproduites avec verve et beaucoup de talent toutes les péripéties de la chasse. Dans ce genre de musique pittoresque, on n'a rien écrit de mieux que le morceau que je viens de citer. Il y a plus d'ampleur que de variété dans les chœurs de. l'opéra d'Emelinde, qui ont été pendant si longtemps l'objet de l'admiration des amateurs. Placé entre Monsigny, dont il n'a pas le naturel ni la sensibilité pénétrante, et Grétry, qui lui est supérieur par l'originalité et l'abondance des idées mélodiques, par la grâce, la verve et la souplesse de sa gaieté, Philidor, qui avait fait de meilleures études musicales que ses deux illustres contemporains, n'a pu, comme eux, survivre au temps qui l'a vu naître, et dans lequel

CRITIQUE ET LITTÉfeATURE MUSICALES. 475

s'est développé son talent, qu'on a beaucoup trop exagéré d'ailleurs. Aucun des ouvrages de Philîdor ne pourrait être repris de nos jours avec quelque es* poir de succès. La reprise du Déserteur^ de Monsigny, a eu cent représentations il y a quelques années, et on ne cesse d'applaudir les mélodies touchantes de Mehard Cœur de Lion, la grâce et la gaieté de VÈprtuvt villageoise et du TMeau partant, de Grétry. C'est qu'après tout il n'y a que le génie ou le sentiment qui intéressent lia postérité, tandis qiie Tesprit et le talent ne dépassent guère les limites du siècle ou du pays où ils se sont produits. Le nom dé I^hilidor restera pourtant dans l'histoire de l'art français coûitoe l'un des fondateurs d'un genre de plaisir tout aima* blé et éminemment national, l'opéra-comique.

Celui dont je ni'occupe, Alphonse Phîlidor, naquit à Paris le â5 février 1814. Son père était employé au ministère de la justice. Alphonse entra de très'-bonne heure au Conservatoire de Paris. Il s'y fit bientôt re^ marquer par son aptitude et sa docilité, et, après quelques années d'études, il remporta Un premier prix de solfège. Admis dans la classe de Baillot, homme excellent, artiste du plus grand mérite, qui a formé cette admirable école de violonistes dont l'Europe ne conteste pas la supériorité, Philidor ne fut pas indigne des conseils d'un si grand maître, puisqu'il obtint une mention honorable au concours où le célèbre Artot, mort depuis en Amérique, sortit vainqueur de ses nombreux rivaux. Philidor, qui avait besoin de gagner prompteraent de quoi se suffire, ne persévéra pas davantage et se jeta résolument dans le courant de la vie parisienne. Il entra d'abord

comme simple violon dans un de ces orchestres de petit théâtre, pépinières de musiciens et d'instrumentistes d'où sortent souvent des talents de premier ordre. Quel est le virtuose célèbre qui n'a pas fait rapprentissage de la vie et de son art dans Tun de ces corps francs qui se tiennent au bas de la rampe de l'une des innombrables salles de spectacle qui remplissent Paris, les barrières et la banUeue ? On formerait des orchestres excellents pour le monde entier, si Ton réunissait tous ces intrépides instrumentistes qui, pour trente ou quarante sous , vont chaque soir faire danser les hommes ou les chevaux, et qui, depuis le Théâtre-Français jusqu'aux scènes des Funambules ou du Luxembourg, remplissent les entr'actes de quelque joyeuse contredanse; On les voit pendant la durée de la pièce lire des journaux, un roman, des brochures, tout en dévorant un petit pain, qui ne les empêche ni de dormir ni de rêver à la gloire. Philidor fit largement l'expérience, de cette vie de joyeuse misère. Il s'éleva même jusqu'au rang de chef d'orchestre d'un petit théâtre où il acquit l'habitude de conduire ses confrères et d'accompagner les chanteurs. C'est là, je crois bien, qu'il fut remarqué par un homme intelligent, M. Golleuil, alors directeur de la troupe de comédiens et de chanteurs qui desservait les villes d'Orléans, de Blois et de Tours • Après quelques années d'une existence vagabonde, mais laborieuse, pendant lesquelles Philidor donna des preuves de talent tant comme violoniste que comme chef d'orchestre, le hasard le conduisit à Vendôme, qui faisait partie de la circonscription théâtrale de M. Golleuil. Il se fît entendre dans deux représentations pu-

bliques, où il exécuta pendant Tentr'acte le cinquième air varié de M. de Beriot. Son jeu facile, brillant, plein d'élégance et d'une irréprochaJ)lejustesse, fut vivement apprécié par le public. On fit à l'artiste des propositions honorables pour l'attacher comme professeur de violon au collège de Vepdôme. Philidor se laissa séduire par la perspective d'une vie plus calme que celle qu'il avait menée jusqu'alors et par les douceurs d'un bien-être plus certain. Il accepta les offres qu'on lui faisait, et se fixa à Vendôme en 1835. C'est là que je l'ai connu. Vendôme, dans le département de Loir-et-Cher, est l'une des rares petites villes de France qui ont un nom dans l'histoire générale du pays. Elle est fort ancienne,' et, comme on dit, son origine se perd dans les ténèbres du temps. Dès le' moyen âge, Vendôme eut des princes renommés, une abbaye de bénédictins, qui remonte au xi* siècle, et dont les annales s'entremêlent constamment avec celles de l'Église. La. ville possède un beau temple du style gothique fleuri du xv^ siècle, qui est classé parmi les monuments historiques, l'église de la Trinité , les restes d'un château fort, qui a joué un rôle important dans l'histoire de la monarchie, et qu'Henri IV n'a pu prendre qu'à coups de canon, enfin un collège célèbre fondé en 1620 par César de Vendôme, le bâtard d'Henri IV et de la belle Gabrielle d'Estrées. Les derniers ducs de Vendôme descendent de cette branche vigoureuse d'Henri IV , et parmi eux on remarque le grand capitaine qui a raffermi Philippe V sur le trône d'Espagne. Après la mort du généralissime de Philippe V, Vendôme et ses dépendances furent réunies à la couronne, en 1712.

Le collège OÙ Philidor se vît accueilli comme professeur de violon a joui d'une grande réputation, surtout pendant la Révolution et les dix premières innées de ce siècle. Il fut pendant longtemps dirigé par les oratoriens, qui, appelés en 1620 par César de Vendôme, s'installèrent dans un ancien bâtiment reconstruit depuis, et dans lequel existait un hôpital de Saint-Jacques dont le nom se trouve mentionné dans plusieurs vieilles chroniques. Les oratoriens y instruisirent avec succès une nombreuse jeunesse, jusqu'à la suppression des ordres religieux par l'Assemblée constituante. Alors deux anciens oratoriens sécularisés, MM. Dessaignes et Maréchal, qui avaient embrassé avec ferveur les idées des temps nouveaux, prirent la direction du vieil établissement de Vendôme. Secondés par les meilleurs professeurs qu'ils purent trouver parmi les débris des anciennes corporations enseignantes, ils menèrent à bien leur entreprise et furent largement récompensés de leurs efforts. Après la mort des deux associés, M. Maréchal- Duplessis, fils de l'un d'eux, homme distingué, qui a été un brillant élève de l'ancienne école normale supérieure, prit à son tour la direction du collège de Vendôme, qu'il a conservée, à travers des fortunes diverses, jusqu'en 1-847, année où ce bel établissement fut érigé en collège royal. L'ancienne institution des oratoriens prospère aujourd'hui sous la main de l'État comme par le passé , tandis que le fameux collège de Pontlevoy, qui est dans le même département, ne peut se soustraire à l'influence cléricale. Il est sorti du collège de Vendôme un grand nombre d'hommes distingués dans toutes les carrières. Le trop

fameux Fouché, devantes, n*a-t-il pas professé les mathématiques au collège de Vendôme quelques années avant la révolution? Le duc de Chartres, devenu de-» puis le sage roi Louis-Philippe, se trouvait en gàrnisoû à Vendôme en 1789, où il sauva un homme qui se noyait dans le Loir.. La population, reconnaissante de cet acte de dévouement, lui décerna une couronne civique,, et le prince parut devant unô réunion de citoyens où il jura de rester fidèle auï principes de la révolution qui se préparait alors à régénérer le monde. Il a prouvé, parles dix-huit âïinées de paix et de grande libeHé qu'il a données à la France, que ce serment de sa jeunesse était l'eiptes* sion sincère de son âme. C*est à Vendôme aussi qu^en 1796 ont été jugés par la haute cour nationale, con»* damnés et puis exécutés, Babeuf et les partisans dé ses tristes doctrines. Faut-U rappeler d'auti'es noms d'hommes diversement célèbres sortis du collège dô cette ville, MM. Decazes , DufaUre et Balzac, qut a placé à Vendôme là scène de plusieurs de ses romabs, entre autres celle de Louis Lambert? J'allais presque oublier de citer la grande réputation littéraire de ce joli pays, Ronsard, prince des poètes français et gentil* homme vendômois, comme il se qualifiait lui-même. Il est né dans le château de la Poissonnière, situé à deuï lieues de Montoire, petite ville du Bas-Vendomois*

L'an que le roi François lut pris devant Pavie, . Le jour d'un samedy, Dieu me presta la vie, Le onzième de septembre, et presque je me vy, Tout aussitôt que né, de la parque ravy.

Ce château de la Poissonnière, où Ronsard est venu

au monde, comme il le dit, le il septembre 1524, Tannée même où François I" fut fait prisonnier à la bataille de Pavie, est aujourd'hui la propriété d'un homme de goût, qui Ta fait restaurer dans le style de répoque où il était la résidence de ce poète qui a failli détourner la langue de Marot, de Rabelais, de Montaigne, de Molière et de Voltaire, de son cours naturel. Ilonsard a perdu heureusement son grec et son latin à cette œuvre ingrate, et il n'a laissé, après tout que le nom pompeux d'un réformateur qui a méconnu Fesprit de son temps et de son pays. On pourrait citer bien des politiques qui n'ont pas été plus heureux dans leurs projets de réaction que le chantre fastueux de la Franciade. On trouve eucore dans la. population vendômoise quelques gouttes du sang d'Henri lY, et même de Racine, ce qui parait plus étonnant; on voit que c'est une terre privilégiée, qui se rattache à l'histoire générale du pays par de nombreuses ramifications.

La situation de Vendôme est délicieuse. Placée au pied d'un château féodal dont les ruines pittoresques s'aperçoivent de loin et dominent le paysage, la ville, qui avait été primitivement enfermée par des fossés et des remparts, s'étend et s'éparpille dans une jolie vallée qui va s'élargissant jusqu'à Montoire et de Montoire jusqu'à Ghâteau-du-Loir, à dix lieues de dis* tance. Les deux collines qui enferment la vallée, et que le regard embrasse sans efforts, sont chargées de vignobles, de hameaux et de jolies maisons de plaisance qui sourient au voyageur. Le Loir, qui coule paisiblement le long de la vallée , au bas de l'une des deux collines dont il reflète la végétation,

est une jolie rivière aux eaux calmes, transparentes et fécondes pour les riverains. Le caractère de ce gracieux pays, situé au centre de la France, n'est ni l'activité bruyante de l'industrie compliquée des grandes villes, ni le mouvement sérieux du commerce extérieur , ni l'aspect plantureux des provinces grasses et fortes des extrémités du pays, telles que la Normandie, la Lorraine, l'Alsace et le Dauphiné. Une terre facile et douce au laboureur, une activité contenue par l'absence de grands besoins, de l'aisance sans richesses, un bien-être assez général, de la mollesse et des passions modérées comme le climat, voilà ce qui constitue la physionomie morale et physique du Yendomois, qui tient beaucoup de la Tpuraine, dont le Tasse a si bien dessiné la population, il y a trois cents ans»

Alphonse Philidor fut accueilli avec bienveillance par la société de la ville de Vendôme. Indépendamment de la rétribution fixe qu'il recevait de l'administration du collège, il eut un grand nombre de leçons particulières qui rendirent sa position agréable et sûre. Il était reçu dans les meilleures maisons, choyé et bien vu de tout le monde. On appréciait son talent, on aimait sa personne et son caractère facile^ qui était celui d'un joyeux enfant de Paris, prompt à s'amuser de tout, et que rien n'attriste. H était d'une taille ordinaire, svelte, étourdi, d'une physionomie vive, qui promettait plus d'esprit qu'il n'y en avait au fond de sa frêle intelligence. Il ne savait guère que la musique, qu'il avait étudiée plutôt en virtuose qu'en homme qui veut en connaître tous les principes. Il ignorait à peu près l'harmonie, et n'avait

que de vagues notions des lois de la composition. U lisait imperturbablement et rapidement la musique des autres, qu'il rendait avec goût lorsqu'elle était appropriée aUx moyens de son exécution brillante, facile, et plus gracieuse que forte. Il manquait d'énergie dans son coup d'aréhet et de passion dans l'expression des chefs-d'œuvre des maîtres lorsqu'il avait la témérité de les aborder» ce qui était rare, parce que Philidor était modeste et ne visait pas plus haut que ne le permettait la nature de son talent. Ce talent, qui était réel, était plus à l'aise dan# la mu^ sique de fantaisie, dans les compositions des virtuoses modernes qui exigent de la grâce, du sentiment, plus que du style, de la force et de lai sonorité. Philidor était surtout un excellent professeur d'accompagnement, un maître soigneux, patient et clair dans ses démonstrations* Il joignait à c$s qualités celle non moins précieuse de ne jamais importuner ses élèves des fruits de ses veilles et de son inspiration. U se rendait justice, et il ne croyait pas, comme tant de médiocrités qui affligent le commerce de Paris de leurs productions infimes, que, parce qu'il avait un talent de virtuose aimable, il eût pour cela le droit de prétendre à la plus haute faculté de l'arti celle de la composition.

Philidor, dont la poiAtion était solidement établie, se maria en isaeavec une jeune et très^jolie personne de Vendôme, qui ne manquait pas d'un certain talâit sur le piano. Ge mariage, qui se fit sous les auspices d'une femme d'esprit et de cœur, Mlle Soye, n'eut pas tous les bons résultats qu'on pouvait en espérer. Les premières années cependant flii*ent heureuses et

brill&ntes. Ils étaient jeunes tous deux et paraissaient bien assortis. Ils aimaient le plaisir et se rendaient agréables à la société vendômoîse, qui leur témoignait une véritable sympathie. Tous les ans, ils donnaient un concert fructueux où les familles distinguées de la ville et des environs s'empressaient de se rendre. Accueillis partout avec une extrême bienveillance, là vie leur souriait, et chacun semblait avoir ^>èi^jir de leur en faciliter le cours. Quoique VendôÉ*1è|t^ un ancien nid de moines, car il'y en avait de tous tes ordres, de toutes les couleurs et de tous les sexes, on y aime le plaisir. A l'époque dont je parle, la société de cette petite ville, dont la popu^ lation ne s'élève pas à plus de huit mille âmes, présentait une réunion de personnes éminemment remarquables par la culture de l'esprit, par le goût et l'urbanité des manières. Pourquoi ne citerais-je pas M. de La Porte, dont l'esprit aimable et le caractère facile attiraient à son beau château de Meslay, une véritable oasis, tout ce qui avait quelque mérite, sans acception d'opinion; M. Adrien de Sarrazin, esprit fin et causeur aimable, dont le recueil de nouvelles, publié sous l'Empire, le Caravansérail^ n'est peut-être pas entièrement oublié; Mme la marquise de Quinemont, si parfaitement bonne, dont la grâce et l'exquise politesse rappelaient le ton et les manières de l'aristocratie française, quand il y en avait uneî Femme de talent et d'imagination, d'un cœur chaud et généreux, Mlle Soye groupait facilement autour d'elle tout ce qui s'élevait au-dessus du vulgaire. De grands artistes venaient la visiter et se trouvaient heureux de mériter son approbation éclairée; nous ci-

terons entre autres H. Emst, violoniste éminent dont la réputation s*étend dans toute TEurope. Mlle Soye était fort liée avec H. de La Porte, qui avait pour elle une véritable affection , et avec Mme Auguste de Trémault, qu'il suffit de nommer pour donner Fidée d'une de ces natures d'élite qui s'imposent tout naturellement à l'estime et à l'admiration des hommes. C'est au milieu de ce monde très«-choisi que vivait aussi M. Maurice de Saint-Âguet, à qui l'on doit cette gracieuse inspiration du FU delà ViergCy qu'il m'est presque interdit de louer. Yoilà quels étaient les principaux représentants de cette agréable société de Vendôme, au milieu de laquelle Philidor et sa femme apparaissaient conmie des enfants gâtés dont on aime jusqu'aux défauts.

Ils vécurent ainsi heureux pendant plusieurs années, lorsque la faible intelUgence de Philidor parut se troubler. 11 contracta des besoins de luxe parfais tement inutiles dans la position modeste qu'il occupait. 11 devint joueur, et, moins heureux que celui dont il portait le nom, il perdait des sommes qui dépassaient les ressources qu'il avait pour les payer. D'autres disgrâces ne tardèrent point à s'accumuler sur ce pauvre artiste, que tout le monde cherchait à sauver du naufrage. Sa femme mourut, et il resta seul, pauvre et déjà déconsidéré, avec quatre enfants. 11 essaya de lutter contre le courant qui l'entraînait à sa perte, et un nouveau mariage, qui menaça de le cornpromettre gravement, ne iit que précipiter sa chute. Toutes les maisons se fermèrent alors devant le malheureux Philidor, même celle de Mme de Tremault, qui fut la dernière à prendre cette détermination

douloureuse. Il lui fallut quitter Vendôme. Philidor se réfugia à Blois vers la fin de Tannée 1847. Il fut accueilli dans cette ville nàieux encore qu'il ne pouvait l'espérer. Il y trouva des élèves et des protecteurs qui s'intéressèrent à lui, et qui cherchèrent à le tirer de l'abime où il était tombé. Malheureusement il était trop tard. La secousse avait été trop forte pour ce caractère débile, et Philidor n'avait jamais eu fine conscience bien nette de l'abjectioa qui l'enveloppait de toutes parts. Adonné à des habitudes grossières, il perdit le peu de raison qui lui restait, et il dut être enfermé dans la maison des aliénés de Blois. On l'y traita avec beaucoup d'égards et de douceur, car sa folie était des plus bénignes. Philidor avait la liberté d'aller donner des leçons en ville accompagné d'un domestique, qui avait surtout pour, mission de l'empêcher de boire du vin ou des liqueurs. Dans l'intérieur de l'établissement d'aliénés, Philidor se rendait utile en jouant du violon devant ses compagnons d'infortune, parmi lesquels il avait organisé des concerts périodiques qui attiraient même les amateurs du dehors. On sait que la musique a une très grande influence sur les aliénés ; depuis que cette triste maladie de la pauvre espèce humaine est devenue un objet particulier d'étude, la science a cru y trouver un moyen puissant de diversion bienfaisante et souvent aussi de guérison. Philidor passa plusieurs années, entouré de soins délicats, dans cette maison, où venaient le visiter de temps en temps quelques personnes de Vendôme qui lui avaient conservé de l'affection. Il paraît que son talent n'avait rien perdu de la grâce et du charme qui l'avaient distingué

autrefois. Un homme de goût, M. Tâbbé Pomin, qui n'est point étranger à la musique ni à l'art de jouer du violon, allait souvent entendre Philidor, qui, à travers les lueurs de sa faible raison, retrouvait parfois les inspirations de ses beaux jours. Cependant les ombres s'épaississaient dans ce cerveau troublé par tant de vicissitudes. Il vécut encore quelque temps comme une larve errante, et puis il s*éteignit dans l'automne de l'année 1854, âgé de quarante ans.

Ainsi finit un artiste de mérite, un violoniste d'un talent plein de charme et de fticilité, qui avait été un élève distingué de Baillot, et qui portait un nom illustra, celui de Phîlidôr, l'un des créateurs de l'opéra-^comique.

15 août 1858. ;

QQA^rP

CRITIQUE ET LITTfiRATURE MUSICALES. 487

l'o^t d/p dt^nUr, par M. Paaofka. ^ Ifi cotiçert dâ M. Fâlis.

A quoi peuvent servir les méttiodes qui ont pour ol>iet Tart de chanter? Ce n'est pas assurément à faire réducation de ceux qui les achètent, car il n'y a rien de plus inutile à Télève qui veut apprendre à chanter qu'un livre où est exposée la théorie d'un art d'imitation qui vit d'exemples et de bons modèles. En eïîet, s'il y a une chose au monde qu*on ne puisse apprendre sans un maître qui vous guide/ c'est Vart d*exprimer les sentiments du cœur par les modulations savantes de la voix humaine. Gomme tout ce qui sert h la manifestation de la vie morale, le chant se compose d*un ensemble de détails matériels et de nuances de senlîmentp d'exercices physiques et d'analyse, qu'il est à peu près impossible d'indiquer par des signes. Même eu ne s'occupant gue de la simple vocalisation qui a pour objet Tassouplissement do Tor^ane, comment s'y prendre pour éclairer Télève, sans le concours du maître en personne, sur la manière de filer un son, de le dilater successivement, sans cahots et sans déchirement, d'en former un tout qui ait son commencement, son milieu et salin? Comment expliquer par la parole abstraite ce que c'est qu*une phrase musicale, quelle est l'importance d'un trait, d'une inflexion, de ces raille petits orne-

ments qui caractérisent le style et qui doivent orner ridée mélodique, sans en altérer le caractère? La difficulté redouble, si l'on s'aventure dans le domaine de l'expression. Une méthode de chant sans un professeur qui la commente, l'explique et la vivifie, est encore plus inutile à l'élève dépourvu d'expérience que la grammaire d'une langue étrangère dont on n'aurait jamais entendu prononcer un mot. Mais alors, répétera-t-on, à quoi peut servir la publication d'un livre sur l'art de chanter? A donner une idée de l'enseignement du professeur, à présenter un choix de bons exemples aux élèves qui viennent prendre ses conseils.

La première condition pour composer une bonne méthode de chant, c'est d'être soi-même un chanteur exercé. Ici la théorie est presque inséparable de la pratique, et l'une ne peut guère se concevoir sans le concours de l'a^utre. Il y a sans doute des exceptions à cette règle, mais elles sont rares, et les musiciens qui peuvent enseigner avec succès un art dont ils ne possèdent pas le mécanisme sont des hommes éclairés qui parviennent au même résultat à force de pénétration et de rapprochements ingénieux. Ce n'est pas à dire que, parce qu'on sera un grand virtuose, un interprète éloquent des chefs-d'œuvre de l'art, on possédera aussi les qualités nécessaires à un bon professeur. L'enseignement exige un tact, un goût et un discernement tout particuliers. Il faut savoir dégager la règle générale au milieu de nombreuses exceptions qui l'accompagnent, bien saisir la nature et l'aptitude de chaque élève, afin de le soumettre aux exercices les plus propres aie conduire au but désiré,

car toutes les voix et toutes les organisations ne peuvent pas être dirigées de la même manière ; il faut connaître à fond les différentes écoles et la propriété de chaque style, être initié aux secrets de l'harmonie et mêmeàceuxde lacomposition, avohr fait une étudesévère de la langue et de la littérature de son^pays, sans être complètement étranger à celles de l'antiquité, qui renferment un si riche dépôt d'observations exquises de vérités éternelles sur tous les arts. En un mot, un professeur de chant doit être un homme d'un goût sûr, éclairé, habile, qui, sans système préconçu, sans étalage d'une science inutile, sache appliquer le petit nombre de règles reconnues, en les modifiant selon la diversité des individus, des pays et des écoles. Semblable à un médecin expérimenté qui sait varier la dose de ses médicaments selon le tempérament de ses malades, un professeur de chant doit mettre dans }a distribution de ses conseils une mesure et . une variété de procédés que lui imposent la délicatesse et la mobilité désorganisations humaines.

Telles sont aussi les idées raisonnables émises par M. Panofka dans l'avant-propos de l'ouvrage qu'il vient de publier. M. Panofka est un homme intelligent, un musicien de mérite, qui, après s'être distingué comme violoniste, a cru devoir abandonner la carrière qu'il avait parcourue avec succès pour s'adonner à l'étude de l'art de chanter, qui a eu toujours de l'attrait pour lui.De nombreux voyages dans les différentes parties de l'Europe, la fréquentation des plus célèbres virtuoses de notre temps, le goût de l'observation et surtout la connaissance du violon^ dont le mécanisme a tant d'analogie avec celui de la

voix humaine, ont encouragé M. Panofka à consigner dans une méthode le résultat de ses études et de son expérience. Mais pour mieux faire apprécier Touvragc de M. Panofka, peut-être n'est-il pas inutile de montrer ce qtfa été pendant longtemps Fart de chanter en France.

Jusqu'au cwnmencement du xvir siècle, ^histoire de la musique en JVance se confond arec celle de toute TEurope. Excepté les chansons et les romances populaires, dont le tour naïf, tendre et malift, témoigne du caractère de la nation qui les a vues naître, il n'y a pas de musique française propremeat dite avant le règne de Louis XIV. Les grands contre-pointistes belges et français des xv* et xvi* siècles, qui ont tant contribué aux progrès de la partie scientifique de l'art de combiner les sons, n'ont pas de physionomie particulière. Ce n'est qu'à partir du changement que subit la tonalité du plain-chant et de l'apparition de la modulation chromatique, que le* caractère individuel de chaque peuple se révèle dans les formes mélodiques.

L'art de chanter avait déjà fait des progrès assez sensibles, avant que LuUi vînt lui donner une direction plus large et plus sévère. Sous Louis XIII et pendant la minorité de son successeur, on chantait beaucoup, en s'aceompagnant du luth ou du téorbe, les airs de cour à plusieurs parties ou à une seule voix^ de Bailly, de Guedron, et particulièrement ceux de son gendre Boesset, qui jouissait d'une grande vogue. Tous trois avaient occupé successivement la place de surintendant de la musique du roi. Il y avait aussi une foule d'airs de danse, comme menuets,

GmTIQUfi ET UTTSMTUâE MUSICALES. 491

bourrées, çouraates, sarabaodes» gavottes, villa* i^ielles,, brunettes, que Toa composait d*abord pour des iostruments, et sous lesquels oa mettait des par rdes plus ou moins biea appropriées. C'était une imi* tation de ces eamoneite et vUlote napoletam^ qu'on chantait en dansanf , pendant le xvi* siècle, en Italie^. Tout le Qicmde sait que Lambert, le beau-père de Lulli, fut un maître de chant très-estimé, dont l'esprit» le goût et le talent étaient recherchés par les bonunes les plus illustres de son temps, et faisaient le charme de la cour et de la ville.

Il existe un ouvrage intéressant sur l'enseignement du chant à l'époque de Lambert et pendant la pre* mière moitié du xyu"" siède, les Remarques curieuses sur ta/rt dfi bien chanter $t partieulièrêmeru pour ce qui regarda fe ^/wir^ français, par de Bacilly *. Ce Bacilly était un prêtre de la Basse-Normandie» où il naquit vers U25.I1 vécut à Paris au milieu de la m^U^ure compagnie, et se fit une réputation par des c(Hnposi* tiens légères. Son livre prouve que c'était un hommie d'esprit qui avait beaucoup réQéchi surla musique, et particulièrement sur l'art de chanter. Dès le premier chapitre, il donne une très^bonne définitioa de l'art dont il s'occupe, et dans le chapitre dixième, Ba* çilly énum^e quelles sont les qualités nécessaires à xm boA prctfesseur de (^nt, lequel, diVil, doît avoir de la veux pour se faire entendre, car on n,'apprend pas le chant avec des livres ; il faut qu'il sache distin^ guer le fort et le faible de chaque élève, et qu'il ait une connaissance approfondie de la langue française.

t. Paris, laes.

Dans un autre passage fort important, Bacilly traite la question de savoir comment les paroles doivent se m^er avec la musique. Il s'agit ici de Tune des plus grandes préoccupations de l'école française. « La principale critique, remarque-t-il, qu'on puisse faire d'un morceau, c'est de dire que le chant ne convient pas aux paroles. Il est vrai que la plupart des compositeurs tombent dans ce défaut, soit par ignorance de la langue française, soit pour vouloir trop philosopher et raffiner sur la signification des mots; car on les blâme souvent mal à propos, et l'on trouve mauvais un air où l'auteur a oublié de mettre les notes élevées sur des paroles qui signifient des choses hautes^ comme le ciel, les étoiles, ou des notes basses sur les mots terre, mer, fontaine; en sorte qu'on s'imagine que le chant est mal appliqué aux paroles, s'il n'exprime le sens de chaque mot en particulier. » Ces observations de Bacilly sont très-curieuses en ce qu'elles nous apprennent que, de très-bonne heure, le goût de la nation tendait à chercher dans la musique bien moins l'expression d'un sentiment, que la traduction logique d'une vérité de l'esprit. Sauf la différence des moyens, on peut affirmer que c'est là le principe qui dirige Lulli, Rameau, Gluck, Grétry et toute l'école française. Cette théorie, qui met le respect de la grammaire avant l'émotion du cœur, et qui se préoccupe bien plus de satisfaire les susceptibilités de l'intelligence que de soulever les transports de l'âme, forme le caractère de notre système dramatique.

L'œuvre de LuUi, qui vint compléter les merveilles du grand siècle et doter la France d'un art nouveau, confirme la vérité de cette remarque* Dans les opéras

de cet homme de génie, la musique n*est qu'un accessoire de la parole, qu'elle suit d'un pas timide, sans oser trop s^écarter du sentier qu'on lui a tracé. L'idée mélodique y existe à peine ; elle est courte, mal assise, embarrassée de petites notes accessoires et presque dépourvue de rhythme. Le caractère en est habituellement triste et peu varié. A part quelques chœurs et quelques airs de ballet, un opéra de LuUi n'est vraiment qu'un long récitatif, une déclamation notée, une sorte de mélopée où la musique sert d'enveloppe transparente à la parole. On conçoit que, pour interpréter une œuvre pareille, il ne fallait pas une très-grande habileté vocale. Lulli n'aimait pas les fioritures^ d'un certain développement, la succession rapide de plusieurs notes liées ensemble qu'on appelait alors des doubles, et qu'aujourd'hui on nomme roulades, car un jour qtf il faisait chanter par son ténor Boutelou une cantate de Lambert où il y avait de tels ornements, il dit au virtuose : Gardez les doubles pour mon beatirpère, et dites-moi cela simplement. Il paraît en effet que le style de Lambert était assez fleuri, et que, dans ses compositions comme dans son enseignement, il imitait la méthode italienne, dont il avait pu étudier l'esprit dans les cantates de Carissimi, de Bassani, et dans les duos de Bononcini, qu'on chantait beaucoup à la cour et dans la haute société avant Tavénement de Lulli et la création du drame lyrique.

Rameau ne fit que continuer le système de Lullî, en l'agrandissant un peu par des chœurs plus nourris et par des accompagnements plus variés. Sa phrase mélodique est aussi courte et aussi tourmentée,

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etlet ùpfyna de ce musicien remarquable n'ont eu aucune influence bieniïûaaBle sur Tari de chanter. Mlle Fel et Jeiiotte, pour lesquds il a coiiq>06é les principaux rMes de ses ouTrages, n'étaient gnère plus balûles que la Rocboîs et Boatdou» leurs fré^ décesseurs. C'était toujours la mitaie déclamaticm pompeuse, parsemée de tfUkâ^ àeports <fe voix et de emUéSy qui étaient pour l'c^reille ee que le i^ roeaiUe est pour les yeux. Cependant le goût et Tart de ritalie pén^rai^it encore une fois en France et s*y créaient de nomI»*eux partisans parmi les hom* mes les plus éclairés de la nation. Une troupe de booffoDS qui vint à Paris en 1753, et qui fit entendre les opéras charmants deP^golèse, de Yinci. de Léo, souleva une poléoaique bruyante entre les partisans exclusif» de la musique française et ceux de la musique italienne, dont Jean-Jacques Rousseau fut le champion le plus éloquent» si ce n'est le plus impartial. Les fameux virtuoses Farinelli et Cafibrelli étaient Y»Q» aussi chanter successivement aux concerts spiritudSy où ils avaient émerveillé le peu de vrais amateurs qui s*y trouvaient. Enfin Duni, Mcmsigny, (kétry, inspirés par la mélodie él^ante, douce et facile de Gsdupi et de ses contemporains, empruntèrent àrUalie une nouvelle forme de l'art et donnèrent à la France la comédie lyrique. C'est au milieu de ce mouvement de rénovation miusieale qu'apparut ei 1 774 le génie dé Gluck.

Que venait-il faire? Réformer aus^ le drame lyrique, où la musique, purgée de toutes les sensualités vocales dont l'avaient surchargée les virtuoses de l'Italie, ne fut plus que l'expression sévère de la

passion* Le despotisme des saprmiisus et des prime dotme avait empiété d'une manière intolérable sur Je domaine de la création. Le compositeur et le poëte n'étaient souvent que des espèces d'ouvriers chargés de tracer un canevas dans lequel pussent ^e déployer la fantaisie et les caprices de l'interprète. C'était la subversion de toute vérité et de toute illusion dramatique. Gluck voulut que tous les éléments d'un opéra fussent subordonnés à l'intérêt des situations, et que le chaM des muses fil cesser cdui des sirènes^ selon sa belle expression; mais, poussé par la contradiction, il exagéra son principe, et, à part les heureuses inconséquences que commit son imagination aussi ten« dre que gracieuse, et les progrès que la mosîqw avait faits depuis un siècle, on peut affirmer qBm l'œuvre de Gluck est le développement du système de Lulli et de Rameau. C'est encore de la déclamation plus voisine de la parole que de la musique. Aussi l'art de chanter, en se modifiant un peu, ne fit que changer de défauts : « car M. Gluck, dit un écrivain du temps, en rapportant en France un nouveau genre de musique, a dû changer la manière de chanter. Au lieu de l'exécution fade et languissante qu'on avait avant lui, il en a demandé une ferme et rapide, et on y a répondu par des saccades et des sons heurtés qu'on a fait passer jusque dans le récitatif. On a poussé des cris où il ne voulait que de la force, oh a dénaturé le chant pour vouloir le rendre expressif. Nos chanteurs étaient en deçà du vrai point, l'impul* sion que M. Gluck leur a donnée les a portés au delà. C'est lorsqu'ils auront saisi le juste milieu que les Français pourront se vanter d'avoir une méthode. »

Cette méthode existe de nos jours : elle est le résultat dQ l'influence qu*a exercée le Thé&tre-Italien depuis l'époque où il s'ouvrit à Paris, en 1789, jusqu'à la fin de la Restauration. Le génie de Rossini, en faisant subir une nouvelle transformation à notre musique dramatique, força les chanteurs à faire des études de vocalisation auxquelles on ne les avait pas soumis jusqu'alors.

Il existe un grand nombre de méthodes de chant. Sans parler de celle du Conservatoire, qui a été publiée au commencement de ce siècle, il y a peu de virtuoses et de professeurs un peu célèbres qui n'aient cru avoir quelque chose à dire de nouveau sur cet art délicat, qui échappe pour ainsi dire à l'analyse. Parmi les ouvrages de ce ge^re qui ont eu le plus de retentissement, il faut citerla méthode de M. Emmanuel Garcia, frère de Mme Malibran. Dans ce livre intéressant, mais trop systématique, M. Emmanuel Garcia a payé un large tribut à une des manies de notre époque, celle de vouloir tout expliquer et d'embarrasser l'étude des beaux-arts d'une science fastueuse et souvent inutile. M. Panofka n'a pas entièrement échappé à ce travers; sa méthode se divise en deux parties : la première est consacrée à l'étude physiologique des organes de la voix, subdivisée en différents chapitres qui traitent du son, du timbre, des registres, en donnant de minutieuses indications pour caractériser le genre et retendue naturelle de chaque voix. Tout cela est accompagné de pièces anatomiques qui représentent les ressorts matériels qui concourent à la formation du son. La seconde partie traite de la respiration, de l'émission du son,

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de la manière d'égaliser les registres, et d'une foule d'exercices sur lesquels il est inutile d'insister. Vient ensuite un cahier de vocalisations appropriées à la nature de chaque voix, et l'ouvrage est complété par vingt-quatre vocalises pour les voix de soprano et mezzo soprano.

Il y a beaucoup de choses intéressantes dans la méthode de M. Panofka. Tout ce qu'il dit sur le timbre de la voix, sur renchaîriement des différents registres, sur les limites naturelles qui les séparent, sur les notes caractéristiques et celles qui servent de transition, est d'un observateur judicieux. Ses vocalises sont écrites avec soin, et les différents exercices destinés à donner à l'organe la souplesse nécessaire atteignent leJ)ut que se proposait l'auteur. En somme, VArl de chanter de M. Panofka est un ouvrage utile que le professeur consultera avec fruit, mais qui ne peut suffire aux élèves inexpérimentés : car, sans un maître qui dirige nos efforts, on n'apprendra jamais U canlo che neïïanima risuona»

Le savant directeur du conservatoire de Bruxelles, profitant de quelques jours de loisir, est venu à Paris, où il a donné dans la salie Herz, le 14 avril, un de ces concerts de musique rétrospective qui ont eu tant de retentissement il y a une vingtaine d'années. Nous avons déjà eu l'occasion de dire que l'idée de faire entendre au public parisien de la musique antérieure à la naissance du drame lyrique et différente des formes contemporaines appartenait à Ghoron, notre illustre maître. On nous a répondu, dans un journal spécial et tout dévoué à M. Fétis, qu'il était impossible de lui contester la pensée aussi

neuve que féconde des concerts historiques. Il s*agit de bien s*entendre. Dans les exercices publics de l'école de musique classique et religieuse fondée ^ar Alexandre Choron,— exercices qui ont duré depuis 1822 jusqu'en 1830, où Ton voyait tout ce qu*il y avait alors à Paris d'hommes éclairés et curieux de connaître les monuments d'un art aussi mobile que la musique, — on a exécuté des fragments divers de l'œuvre de Palestrina, plusieurs madrigaux de Gesualdo et de Marenzio, les Cris de Paris de Clément Jennequin, appelé par les contemporains Clemens non papa^ musicien flamand du xvr siècle ; la Bataille de Marignan^ par le même ; des cantates et des madrigaux de Scarlatti, les duos et les trios de Clari et de Steffani, les psaumes de Marcello, les oratorios deHaendel, l'oratorio de Graùm, les cantates de Porpora, etc. Or c'est bien là, ce nous semble, de la musique appartenant à des époques et des pays différents, depuis le xvi" siècle jusqu'à la moitié du xvra*, qui se fait remarquer surtout par l'avènement de Gluclt. Si Choron n'a pas donné aux exercices publics qui avaient lieu tous les ans dans son école le nom de concerts historiques^ il n'en remplissait pas moins les conditions, et c'est à lui encore une fois que révient l'honneur d'avoir fait entrevoir à l'élite du public parisien que la musique avait aussi ses origines et avait déjà vécu plus d'une semaine. Ce qui est tout aussi incontestable, c'est que M. Pétis a développé l'idée de Choron, qu'il l'a fécondée de ses recherches patientes et fructueuses, qu'il a éclairci un grand nombre de questions importantes, et rattaché les différentes formes de l'art à une loi de développement historique

qui est le fruit de ses investigations. On voit que nous sommes loin de vouloir amoindrir l'importance des travaux qu'on doit à M. Pétis. Mieux qu'aucun de ses prédécesseurs, M. Pétis a su apprécier le grand fait de la naissance de la modulation qui sépare la tonalité moderne de celle du plain-chant, et, sans vouloir examiner aujourd'hui si M. Pétis n'a pas exagéré une révolution qui n'avait point échappé d'ailleurs au P. Martini, il a le mérite incontestable de l'avoir caractérisée par un mot vraiment scientifique, celui à^attractionj qui suppose une série et des fonctions immuables dans les notes de la série, c'est-à-dire de la gamme diatonique.

Le programme du concert historique dirigé par M. Pétis était divisé en trois parties .* musique relirgieuse, musique de chambre et musique de danse. Avant de procéder k l'exécution de ce programme intéressant, M. Pétis a exposé avec une grande ftcilité de parole des idées qui lui sont ifamilières sur l'essence du beau, qui, pas plus que la vérité, ne saurait être soumis à là variabiHté des goûts et des mœurs, et il a opposé cette doctrine à celle du progrès continu, qui est la grande illusion des esprits de notre temps. Peut-être le savant professeur n'a-t-il pas prévu toutes les objections que pourrait soulever sa doctrine spiritualiste, qui est celle de Platon et de saint Augustin, si on lui demandait comment il concilie cette inaltérabilité du beau avec la variété infinie des formes qui le manifestent dans l'histoire. Le beau, le juste et le vrai, qui senties trois modes sous lesquels nous apparaît l'absolu qu'on nomme Dieu, comment les reconnaître au milieu des phénomènes variables

de la vie? Palestriiia est-il aussi beau que Mozart, et alors comment expliquer Timmense progrès qui s'est opéré dans l'art musical depuis l'auteur de la messe du pape Marcel jusqu'à l'auteur de Don Juan? Peut- être le mot idéal mis à la place du beau soulèverait-il moins de difficultés, car l'idéal n'est pas toujours le inéme, il change avec les civilisations dont il est la plus haute expression, et c'est alors que Palestrina et Mozart peuvent être les représentants de l'idéal d'une époque donnée, sans qu'on ait à contester le progrès qui s'est opéré de l'un à l'autre. Le premier morceau du programme, un cantique à la Vierge que chantaient les confréries italiennes vers la fin du XV siècle, est une prière en chœur sans accompagnement. Le caractère eu est doux et placide, et l'harmonie purement consonnante n'admet ni mouvement dans les parties, ni accent mélodique bien prononcét C'est le gazouillement pieux d'une âme d'enfant ou de jeune fille. Le second morceau, un Kyrie en chœur tiré de la messe de Josquin Després intitulée la, sol, fa, re, morceau qui a été exécuté à l'école de Choron, et qui remonte à l'année 1504, est un tissu d'imitations dont le mérite consiste dans le mouvement des parties, et nullement dans l'idée ni dans l'expression musicale. VAve Maria à six voix, de Nicolo Gambert, maître de chapelle des empereurs Charles-Quint et Ferdinand, est plus compliqué et plus ingénieux encore que le morceau précédent, et se rattache au même ordre de faits. Ce n'est pas encore de la musique proprement dite, c'est de la dialectique de sons. Le Salve Maria, hymne en chœur de Palestrina, qui terminait la première partie, est au

contraire une prière d'une expression ineffable. C'est divin, et cependant réalisé avec les mêmes moyens qui étaient à la disposition de Nicolo Gambert : voilà le génie !

La villaneUa napolitaine à quatre voix qui ouvrait la seconde partie est une sorte de sérénade dont l'effet est surtout dans le rhythme, qu'on voit naître et se dégager péniblement des étreintes du contre-pointe Les froUole vénitiennes à cinq voix, de Gastoldi, qui vivait à Venise en 1596, rentrent dans le même genre que le morceau précédent : ,c'est l'expression du bonheur de vivre et de se mouvoir. Le dialogue sentimenrtaly pour violon, viole, basse de viole et vîolone, — tous appartenant à la famille des instruments à cordes, — par Henri Schûtz, qui vivait en AUeinagne à la fin du xvr siècle, est un morceau des plus curieux où l'oii commence à voir s'agiter une sorte de fantaisie. Contenue dans un dessin d'accompagnement un peu vague, la mélodie encore timide semble chercher une issue, une note caractéristique qu'elle ne trouve pas, et dire comme Leporello, dans le sextuor de Don

Juan:

Più che cerco,

Men ritrovo ,

Questa porta sciagarata. ...

Il n'est pas inutile de faire remarquer que ce Schùtz est un élève de l'école de Venise et de son illustre chef, Jean Gabrielli. Il faisait partie de ce groupe de musiciens allemands hardis et novateurs qui, au commencement du xvii^ siècle, s'éprirent de, l'art et de la fantaisie de l'Italie. Le madrigal à cinq voix, par Rolland de Lassus, qu'on a exécuté ensuite.

50S ctinains et litt«iature husicales.

est, comme Ta fiût remarquer M. Fétis, animé d*tm sentiment dramatique. Cest peat-étre le seul madrigal où ToQ troure mie voix dominante suivie des autres parties qui lui font cortège. Mais le morceau le ptoB remarquable de la seconde partie a été un chant espagnol à six Toix de femmes, avec acoHnpagnement de guitare, par Soto de Pud)la, compositeur de la cour de Philippe II. Inspiré sur des pandes guerrières, — un appel aux armes, — ce chant, qui est rempli de vocalises, porte le caract^ des mâo-* dies populaires qui sont la seule musique que possède le peuple espagnol. Dans la troisième partie, beaucoup moins intéressante, nous n*ayons remarqué que la Romanesca, que M. Alard a exécutée dans la perfection, mélodie depuis longtemps connue, mais une des plus précieuses trouvailles qu*on doive aux recherches infatigables de M. Fétis.

15 mti 1854«

Qc^o::?

CKniftUE ET UTTiltATURE I108ICALES. 808

L» musique dans les Tilles rhéBaftee.

A M. le directeur de la Revue des Deux Mondes.

Que ftktre ôbiùs tin gtte à moins que Ton n'y songef

a dit le bon et incomparable La Fontaine.... Que foire surtout à Paris pendant les mois de chaleur eanieu* laire que nous venons de traverser ï Les théfttres sont morts, les artiste se reposent des fatigues de l'hiver, et la société Aégante se disperse dans tous les coins de l'Europe; tout le monde voyage, jusqu'aux vieilles symphonies, qui vont chercher aux eaux un ranède à des maux incurables. Ce ne sont pas les dix ou douze opéras-comiques nouveaux qu'on a fait défiler comme des ombres chinoises, ni le ballet de Sacoy/ntcda^ dernier soupir de l'école de la fantaisie, qui peuvent dédommager un pauvre critique dans l'exercice de ses pénibles fonctions. Puisque le Rhin est à nos porte», et que, grâce à l'esprit humain, plut puissant que Louis XIV, il n'y a plus de Pyrénées ni de frontières infranchissaUes, sdlons bous assurer ai la musique qu'im fait là-bas, dans ce pays de Bade et lieux circonvoi^s dont on raconte tant de m^veilks, vaut un peu mieux que celle qu'on entend à Paris. Ce rai-

504 CRITIQUE ET UTTËBATURE MtlSIGALES.

sonnement fait Je me suis confié à un train de grande vitesse, et j'ai franchi le Rhin, que j*ai parcouru de haut en bas. Je prends la liberté, monsieur, de vous transmettre le récit véridique de mes impressions.^

Et d'abord j'épargnerai aux lecteurs de la Revueles dithyrambes que je pourrais faire en l'honneur des locomotives et des voies ferrées. « A quoi bon louer Hercule ? » dit un proverbe grec. L'homme d'ailleurs n'est jamais content; possédant le bien, il veut le mieux et aspire à l'impossible. C'est la marque de sa misère, pensent quelques casuistes moroses ; c'est le signe de sa grandeur, me permettrai-je de leur répondre. L'homme n'est jamais satisfait parce qu'il est perfectible, et que l'horizon de son intelligence va sans cesse s^élargissant devant lui. A peine a4-il atteint le but prochain, qu'il en entrevoit un autre plus loin, et ainsi de suite jusqu'à la consommation des siècles. Aussi comme elle est vraie et profonde, cette réponse d'un grand poëte à un pauvre représentant qui s'écriait un jour tout effaré en pleine assemblée législative : « Mais quand tout cela finira-t-il ? — Gela ne finira pas, monsieur, » lui répondit M. de Lamartine.

Quoi quMl en soit, les chemins de fer sont une admirable invention qui laisse à désirer bien des perfectionnements, une plus grande sécurité d'abord, et des employés mieux rétribués qui soientdispensés d'importuner le voyageur d'incessantes et honteuses réclamations. On est véritablement accablé par les exigences de ces petits commis qui pullulent dans les gares de chemins de fer. Le prix de la place est , doublé par les pourboires et la rémunération des

services qu'on vous rend malgré vous. Tout se payé au delà duRhin, jusqu'au sourire de ce bon AUemalid qui tend la main, et qui est moins naïf que le voyageur qu'il exploite. Sans être trop exigeant ni paraître un esprit aventureux, ne peut-on désirer et prévoir les trois réformes suivantes : plus de passer-port, tôtmalité niaise et parfaitement inutile qui ne gêne que les honnêtes gens, car les autres sont toujours en règle et ils ont dans la poche des passeports de rechange pour toutes les circonstances difficiles où ils peuvent se trouver; — une seule monnaie pour toute l'Europe, qui débarrasse le voyageur de l'ennui insupportable d'être volé d'abord, et d'avoir la bourse remplie d'un signe commercial qui varie incessamment et dont il n'a pas le temps de connaître la valeur relative; — enfin une association générale de toutes les compagnies de chemins de fer, ce qui permettrait de payer une seule et bonne fois sa place et de s'affranchir, comme on affranchit une lettre, d'un bout de l'Europe à l'autre? Le jour où ces vœux seront exaucés, l'homme désirera encore autre chose, et il aura toujours raison, c La vie n*est-elle pas un mouvement î »

Le pays que traverse le chemin de fer de Paris à Strasbourg est aussi varié que charmaùt. On salue avec plaisir la jolie petite ville de Château-Thierry et ses coteaux modérés, chargés de vignobles dont le monde entier connaît le fruit. Après qu'on a laissé derrière soi Nancy et ses campagnes florissantes, après qu'on a franchi la chaîne des Vosges sous un tunnel qui n'en finit pas, Iji nature prend lin nouvel aspect. Les charrettes basses traînées par de petits

506 CRITIQUR ET UTT£ftATURE MUSICALES.

chevaux, les tresses blondes des paysannes, les chemises bouffantes, les bretelles, le large chapeau et le ton de la végétation, tout annonce l'Alsace et la race allemande qui a résisté à l'incorporation de Louis Xiy. Les conquérants ont beau faire, la nature est plus forte qu'eux. Ils peuvent former violemment des corps politiques^ étendre leur domination sur différents climats, faire vivre pendant quelques siècles sous un même joug l'homme du Nord et celui du Midi; mais les races persistent, elles conservent leur caractère indélébile et ne se fondent pas facilement dans l'unité factice qu'on leur impose. Qu'est devenue l'œuvre gigantesque d^ Alexandre, des César, des Charlemagne, des Charles-Quint et des Napoléon? Ils ont perdu le pays dont ils s'étaient appuyés pour conquérir les autres, H n'y a que Pierre de Russie et Frédéric de Prusse qui puissent mériter l'éloge d'un vrai philosophe, parce qu'ils se sont servis de la guerre pour créer un peuple qui n'existait pas avant eux. Si la France existe encore, ce n'est pas la faute de Louis XIV ni surtout de Napoléon, qui l'a laissée saignante et amoindrie. Depuis deux cents ans que l'Alsace est attachée aux destinées de la France, ce dont elle est loin de se plain(Jfre, elle n'a pu se dépouiller de ses goûts, de ses mœurs et de ses instincts allemands. On y parle aussi peu français que possible, et à la première question que j'adressai à un habitant de Strasbourg, je reçus pour réponse : Ich verstehe sie nicht, mein herr (je ne vous comprends pas, monsieur). Je dus alors avoir recours à ma mémoire, et j'adressai la même question dans la langue du pays. On me répondit : Ich verstehe sie

CRITIQUÉ Et LÎTfÈllÀTUftÉ MUSICALES. 507

rnèht, meki herr^ He sprecKèn zu gut (je ne vous comprends pas, nK)n$ieur, vous parlez trop bien). C'est un préjugé commode et généralement répandu, qu^on parle français dans toute l'Europe, et qu'il n'est pas besoin de se charger la mémoire d'une langue étrafngère pour être entendu et voyager sans embarras. J'engage les personnes qui seraient dans cette douce persuasion à faire seulement le Voyage de Bade : elles auront bientôt lieu de se convaincre que c'est une illusion de la . vanité nationale qu'on ne rapporte pas sous la. semelle de ses souliers, selon l'énergique expression de Danton.

Deux souvenirs me sont venus à f esprit en pénétrant dans Strasbourg, dont le théâtre était fermé, et dont j'eus de la peine à découvrir la cathédrale, enfouie derrière un amas de masures qui en dérobent la vue : le souvenir de Grœthe, qui étudiait ici en 1770, et celui de Rouget de l'Isle, qui, dans un moment d'enthousiasme, a trouvé à Strasbourg en 1772 l'hymne de la Révolution si connu sous le nom de la Marseillaise, Ce pauvre Castil-Blaze, dont j'aimais la verve méridionale, le .savoir et la bonhomie, a eu dans sa vie deux fantaisies que je n'ai jamai's pu lui passer : il ne vouliît pas que Rouget de l'Isie eût fait la musique de la Marsdtlaise, ni que Rousseau fût l'auteur de la jolie pastorale du Devin du Village. Ce qtfiï a dépensé d'érudition sophistique pour soutenir ces deux propositions est incroyable. Rouget de l'Isle est bien l'auteur de la Matsmllaise^ mais avec le concours des circonstances et du sentiment national, qui lui mit au cœur une étincelle de génie qu'il n'a pas retrouvée depuis. Ce n'était ni un musicien nîun

poète de profession» mais un amateur, un barde militaire qui écrivit sous l'inspiration de la France et donna une forme au sentiment de tous. L'art seul est impuissant pour la création de ces chants populaires qui résument et perpétuent l'élan héroïque d'une nation. Méhul, qui était un bien autre musicien que Rouget de l'Isle, a composé plusieurs hymnes patriotiques, sans pouvoir jamais atteindre à la simplicité de la Marseillaise, Je n'oublierai pas qu'après la révolution de 1848, le ministre de l'instruction publique^ M.*Carnot,ouvrit un concours pour avoir un chant populaire qui fût digne de l'œuvre que les vainqueurs de février avaient accomplie. Ils furent servis à souhait, car on n*a jamais entendu parler du résultat de ce concours. C'est que, dans cet ordre de productions, le sentiment est tout, et Fart fort peu de chose. C'est ainsi que les plus beaux chants de l'ÉgÛse ont été trouvés, non par des poètes et des musiciens de profession, mais par de saints et graves personnages pieusement émus. Ces hymnes du senthnent, on les trouve, on ne les crée pas, parce que, comme dit saint Ambroise, qui s'y connaissait : Non est innostra potestate cor nosirum (notre cœur n'est pas en notre puissance)!

Un de mes désirs les plus vifs en traversant Strasbourg, c'était d'aller en pèlerinage au village de Sesenheim, immortalisé par les Mémoires de Gœthe. Je voulais voir la maison de Frédérique Brion, saluer le ruisseau limpide,' l'arbre, le* banc de pierre et le bosquet de jasmins où ont été donnés et reçus tant de serments et de si doux baisers. Je n'ai pu, hélas! accomplir mon vœu. Après avoir cherché vainement

une personne qui pût me renseigner sur la position topographique du village de Sesenheim, en m'appuyant du nom de Gœthe et du miracle que l'amour y avait accompli, je fus obligé d'aller à la poste. Là, on me donna les renseignements que je désirais: village de Sesenheim, canton de Bischwiller, à cinq lieues de Strasbourg , sans autre remarque, et sans se douter du genre d'intérêt qui m'y attirait, car on parut étonné qu'un étranger voulût aller dans un endroit peu habité, où il n'y a rien de curieux à voir, ni monuments , ni fabrique de boutons ou de cotonnade. 0 démocratie triomphante, voilà de tes œuvres! Le lendemain matin de mon arrivée à Strasbourg, j'eus le malheur de manquer de quelques minutes le convoi du chemin de fer qui devait me conduire à deux lieues de Sesenheim , où j'aurais trouvé une voiture que je ne pouvais pas rencontrer plus tard. Je me résignai, et, ouvrant les poésies de Gœthe, que j'avais apportées avec moi, je' me mis à lire et à réciter les trois ou quatre petits chefs-d'œuvre qui lui furent inspirés par Frédérique, tels que Willkommen und Abschiedy Kleine Blumen^ Kleine Blaetter^ and die Erwahite, et surtout l'admirable chanson de mai, Mailied :

Wie herriich leuchtet Mir die NaturI Wie glânzl die Sonne !

Wie lacht die Flurl etc.

Gœthe, aussi bien que Mozart, a hésité pendant quelque temps s'il donnerait son génie à la France ou à l'Allemagne, sa pajtrie.Né à Francfort, étudiant

510 CBlTiaU£ ET UTTÉRATURE MUSICALES.

à Strasbourg, Goethe eut là velléité de s'essayer dans la langue de Corneille et de Racine, ignorant encc»re à quelle grande révolution littéraire il devait xlonner le branle dans son pays. Ou'eût-il fait, ce profond et vaste génie, s'il eût franchi le Rubicon qui sépare les deux races et mis le pied dans le royaume d€ Voltaire? Il n'est pas trop hardi de répondre qu'il eût manqué à sa destinée, n n'aurait pas écrit ses poésies lyriques, petits chefs-d'œuvre, de science et de sentiment, d'amour et de raison, de libre inspiration contenue dans une forme exquise, où la légende s'enroule comme une plante grimpante autour delà vérité. Il aurait perdu en France ce sentiment de la nature qui est le propre de la race allemande; il n'aurait conçu ni achevé l'épopée philosophique de Faust^ pas plus que Mozart n'aurait composé à Paris Don Jymi, les Nozze di Figaro et le Requiem. Goethe aurait probablement été de l'Académie française, beau lustre pour un génie de la famille de Spinosa,,qui n'aurait pu entrer sous la coupole de l'Institut sans s'amoindrir. Heureuséknent pour rAllanagneet pour la grande poésie, Goethe et Mozart ont eu peur de la moquerie française, et ils sont restés sur la rive droite du grand fleuve qui sépare les deux races. Avant de quitter Strasbourg, où je n'ai pu entendre une seule note de musique, car le théâtre, dont l'orchestre est excellent, m'assure-t-on , était fermé, ainsi que le conservatoire, — institution municipale due à la munificence d'un bon citoyen, M. Appfel, qui a laissé à la ville cinquante mille francs de rente pour être employés en faveur de l'art musical, —je ne pus m'empôcher de sourire en passant sur la place d*Ar-

mes, et en regardant la statue qu*on y a élevée ati général Rléber. Il a l'air d'un soldat aux gardes qui se révolte contre ses supérieurs! Quand donc les ar* tistes modernes comprenâront-418 que les poses héroïques et l'air bravache ne conviènnait pas à la statuaire» et que la phydonomie humaine qu'on veut transmettre à la postérité doit être calme et simple? Mais voici le Rhin, le Rhin, qui à été chanté par tant de poêles et revendiqué par tant de nations, fleuve {providentiel, dit M. Hugo, qui en a fait une magnifique description/De tous les vers qu'a inspirés ce grand fleuve à la barbe Umoneuse^ ceux que la Revue des Deux Mondes a publiés, il y a une quinzaine d'années, ne restentrils pas la plus fidèle expression des faits accomplis, et probablement de l'avenir?

Roule libre et superbe entre tes larges rives, Rhin, Nil de rOccident, coupe des nations, Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives Emporte les défis et tos ambitions 1

Ce qui prouve la vérité de la prévision du poète, c'est que l'on construit sur le Rhin un pont gigan* tesque qui sera un trait d'union pacifique entre la France et l'Allemagne, où je me sens entraîné bien lentement par le chemin de fer badois. C'est ici que la patience est une vertu théologale! Le pays est dé"^ licieux de Kehl à Baden ; mais les hommes commen-^ cent à devenir insupportables par la lenteur de leurs mouvements et les exigences infinies dont ils vous accablât. Tout se paye, jusqu'au bonjour, jusqu'au salut de l'officier de police qui vous demande le passe-port avec deux florins de pourboire, car cet

51 2 . CRITIQUf! ET LITTÉRATURE MUSICALES.

impôt inique du passe-port n'a pas d'autre signification. Tout conspire contre la bourse et la liberté du voyageur.

Que dire de Bade? Comment parler d'un lieu que les keepsakes et les livres illustrés ont fait connaître à toute l'Europe ? Que c'est un petit Paris , un prOf longement du boulevard des Italiens et du bois de Boulogne, avec de l'ombre, des montagnes, des ruines pittoresques, des sources vraies et des souvenirs qu'on ne trouve pas à Paris. Ce qui, à mon avis, gâte le plaisir qu'on aurait à passer quelque temps dans cette délicieuse vallée , qui touche aux limites de la Forét-Noire, c'est la popidation flottante qui l'habite, c'est le demi-monde parisien avec sa littérature, ses artistes, ses bouffons jouant de toute sorte d'instru* ments qui se donnent ici en spectacle. Tout cela vit, Dieu sait comment, ou plutôt on devine aisément de quel sac dé farine sort le pain que mange cette population famélique qui représente à Bade, non pas la civilisation, les arts et la littérature française , mais la corruption élégante , le vain bruit, les futilités où se plaît une certaine société parisienne. Je ne veux pas porter la guerre dans le charmant pays du grandduc de Bade; mais j'étais bien aise de m'assurer par moi-même en quelle estime on tient ici toutes ces choses vaines, cette musique, cette prose, ces rimes creuses, ces opérettes sans nom et ce faux bel esprit qu'on fait venir de Paris pour donner une idée à l'Allemagne de l'éclat et de la civilisation de la France ! Tout ce clinquant est estimé à sa juste râleur, et ce qui le prouve, c'est le dialogue suivant, dont je ne suis que le rapporteur véridique.

c Vraiment , disait devant moi un personnage de beaucoup d'esprit qui tient un rang élevé auprès d'un souverain de la confédération germanique, M. l'entrepreneur des jeux se moque un peu de nous. Croit-il donc que nous autres Allemands , nous venions à Bade popr entendre les pauvretés qu*on exécute dans la magnifique salle des concerts? Nous serions indignes d'être les compatriotes des Haydn, des Mozart, des Beethoven, des Weber, des Mendelssohn, si nous prenions au sérieux ces frasques de journaliste en belle humeur, ces comédies d'antichambre, ces virtuoses de la parole et ces opérascomiques improvisés. Pourquoi cet entrepreneur ne lait-il rien pour l'Allemagne, qui, non moins que la Prailce, vient apporter de l'eau à son moulin? Nous sommes ici dans les États d'un prince allemand, ce qu'on semble oublier un peu trop. Qu'on nous fasse ''venir pendant quinze jours l'orchestre du Conser^ vçitoire, que Meyerbeer ou que M. Auber nous appor-tent quelques jiouvelles fleurs de leur génie, l'Allemagne applaudira et accourra ; mais nous ne sommes pas assez dépourvus d'hommes de talent pour nous émerveiller beaucoup de tous les marivaudages parisiens dont on nous fatigue.

— Monsieur, répondit un Français de bonne humeur à qui ce discours s'adî^essait, l'entrepreneur n'est pas aussi simple que vous semblez le croire : il sait bien ce que valent au fond les hommes et lés œuvres qu'il vous exhibe dans ses magnifiques galeries ; mais il a besoin dé flatter la presse parisienne, parce que les journaux français sont les plus grands enjôleurs du monde.

— Ahl je comprends, répondis-je à mon tour; ces messieurs remplissent ici l'office de cet orgue de Barbarie qui jouait devant la maison de Fualdàs pendant qu'on regorgeait. »

Je ne suis resté en face de la maiscui de cofwersatioriy rendez-vous favori de tout ce monde que je viens de peindre, que pour y dîner fort mal et fort cher dans un café qui s'intitule resumration, et où règne un affreux désordre. Ea revanche, la musique militaire d'un régiment de la garde du grand-duc de Bade m'a fait un plaisir réel. J'étais au bout de l'allée qu'on nomme promenade ^ lorsque je fus frappé par la tournure harmonique d'un morceau qu'exécutaient les musiciens. Je m'approchai davantage du kiosque où ils se tenaient, et le morceau se changea en une affreuse cacophonie pour se terminer par une plate conclusion, c'est-à-dire par unecadmce parfaite. Je me dis en moi-même : t Cela doit être de la musique de M. Wagner. • En effet, c'était un chœur de Lùhmgriny arrangé pour la musique militaire. A Dieu ne plaise que je juge le talent de ce compositeur sur un pareil spécimen! J'ai acquis la conviction que ses ouvrages obtiennent un succès réel à Berlin, à Dresde et même à Vienne. Je ne suis pas moins obligé de convenir que dans ma course rapide à travers les provinces rhénanes, il y a deux choses es* sentietlement allemandes que je n^ai pu me procurer : un opéra de M. Wagner ef de la choucroute.

Puisque je viens de toucher incidemment à cette grave question de la vie matérielle au delà du Rhin et même en deçà, je veux la couler à. fond pour ne plus y revenir. Les Allemands mangent comme tous

CRITIQUE ET UTTÉRilTURfi MUSICALES. M 5

les mortels; mais est-il bien certain qu'ils sachent diner ? Us dorment comme tout cç qui respire, mais peuvent-ils se vanter de se coucher dans des lits impossibles, où je n'ai jamais réussi à entrer sans faire les plus grandes concessions? Tous les goûts sont dans la nature,. et il faut bien que cela soit ainsi, pour qu'on puisse vous s^vir, comme je l'ai vu sur presque toutes les tables d'hôte des principales villes des borda du Rhin, des gigots carbonisés avec des pruneaux , du veau assaisonné de compote 4e pommes! Et quels poulets, quelles salades, quel potage et quel dessert, dont ne voudraient pas en France les domestiques d'une bonne maison ! Excepté dans quelques maisons particulières, où j'ai reçu une hospitalité charmante, je n'ai vraiment diné et complètement dormi qu'en arrivant à Bruxelles. J'aime l'Allemagne, j'aime ce beau pays de la grande érudition, j'admire ses philosophes, ses poètes et ses grands musiciens; mais j'avoue que je ne puis pas lui pardonner sa cuisine.

Une des t)elles promenades de Bade, c'est la longue et grande allée de Lichtenthal, bordée à droite et à gauche de jolis jardins, plantée de vieux chênes qui la couvrent d'une ombre protectrice. Elle conduite un couvent de femmes qui a échappé aux tourmentes politiques, et qui perpétue des souvenirs historiques qui remontent jusqu'à l'an 1245, où il fut fondé par la veuve d'un prince allemand, Hermann V. Ises religieuses, au* nombre de vingt, renouvellent leurs vœux tous les trois ans. Elles étudient la musique et jouent de toute sorte d'instruments, du violon, de la flûte, du violoncelle, composant entre elles un petit

51G CRITIQUE £T LITTÉRATURE «USIGALES.

orchestre, comme dans les scuole de Venise, dont j'ai écrit l'histoire. Je ne les ai pas entendues célébrer l'office divin, j'étais arrivé trop tard. Quelques p^sonnes m'ont assuré que la musique qu'on disait au couvent de Lichtenthal était d^icieuse; des juges plus difficiles m'ont affirmé au contr^dre que ces pieuses femmes chantaient aussi faux que Hes moines français. La sensation musicale la plus pure que j'aie éprouvée dans ce charmant pays, où M. Benazet a introduit le vaudeville parisien, c'est à l'église collégiale de Bade, à la messe de sept heures. J'ai entendu deux ou trois cents enfants des écoles publiques chanter un choral à l'unisson avec une justesse, une onction et une précision admirables et touchantes. C'était une phrase de plain-cbant pas trop longue, mais d'un beau caractère, qu'ils entonnaient sans hésitation, en la reprenant après quelques mesures de silence, que l'orgue remplissait d'une harmonie simple, mais modulante. Je souligne cette dernière expression parce qu'il y a à Paris une petite école t(sct obscure, composée de deux meinbres, dont l'un est homme de talent, qui s'est avisée d'inventer une, nouvelle manière d'accompagner le plain-chant. Cette école a publié un spécimen de ses doctrines qui a fait grand scandale parmi les initiés, et dont l'Institut est fort embarrassé, ayant été mis en demeure d'émettre son avis sur de pareilles puérilités. C'est qu'à vrai dire le plain-chant a toujours été accompagné avec l'harmonie du temps, appropriée par le goût et le sentiment à la gravité du service divin. Palestrina a fait comme Josquin Després son prédécesseur, Scarlatti comme Pales-

GBITIQUE ET LITTÉRATURE MUSICALES. l>17

trina, et Sébastien Bach comme Scarlatti son contemporain: ils ont fait de la musique religieuse avec les ressources que Vart mettait à leur disposition, ils ont soumis les mélodies grégoriennes à la loi du temps, en leur imprimant un léger coloris de modulation qu*exigeaient l'oreille et la sensibilité des fidèles. Celte proposition est d'une vérité si évidente que Mortimer, l'auteur d'un bon ouvrage sur le chant choral, accuse positivement Sébastien Bach de méconnaître, dans l'harmonie qu'il y ajoute, le caractère des mélodies du plain-chant. C'est que Sébastien Bach était un musicien de génie, vivant au milieu du monde, dont il comprenait les be- . soins, tandis que Mortimer était un reclus associé à la secte des frères moraves, aussi étranger à son époque que les modes grecques, dont il s'est efforcé vainement de définir le caractère moral. Zarlino n'avait pas été plus habile que Mortimer. Les Allemands sont plus heureux que nous : ils ne font pas de théories sur le plain-chant, mais ils chantent juste et font de la bonne musique religieuse.

Je serais resté quelques jours de plus à Bade, si l'affiche du théâtre deCarJsruhe, dont l'orchestre, est .excellent, n'eût annoncé pour le lendemain Vlphigénie m Tmride de Gluck. « Enfin, me suis-je écrié dans ma joie de critique, je verrai donc une fois dans ma vie un opéra de Gluck ! » Par^ est trop encombré de chefs-d'œuvre comme la Magicierme où SacovntcUa pour penser jamais à nous faire entendre un ouvrage de ce grand peintre des passions, qui est venu, il y a plus de quatre-vingts ans> enrichir la France d'un

5i8 CRITIQUE ET LITTËRATURS MUSICALES.

géaie presque à la hauteur de celui de Goroeille! Ah ! que Meyerbeer a bien raison de traiter ces geos^ là comme des mercenaires, et de les enchatner par des traités diaboliques avant de leur livrer une note! Hélas! ma joie fut dé courte durée. Arrivé à Garlsruhe, l'affiche n'annonçait plus le chef-d'ceuvre de Gluck, mais i CapuUti ed i MarOechi de Bellini, avec un troisième acte de Vaccaîl « Je n'ai pas franchi le Rhin, je ne me suis pas soumis à la torture des lits allemands pour entendre un des plus faibles ouvrage» de ce pauvre et délicieux Bellini, me suis-je dit dans ma douleur. Allons nous consoler à Heidelberg! » Et j'ai quitté immédiatement et sans r^rel la capitale du grand-duché de Bade*

Trois endroits sont à visiter dans une ville, si l'on veut saisir promptement la physionomie de la popu* lation et avoir une idée de ses habitudes, de son bien-rètre et de ses moeurs : c'est le marché, l'église et le théâtre. C'est ce que je comptais faire en arrir vaut à Heidelberg, mais j'ai trouvé le théâtre fermé ainsi que l'université. Je me suis contenté de visiter le marché, les églises et la belle nature qui enveloppe de toutes parts cette ville paisible de la science et des souvenirs, et j'ai promené mes loisirs sur cette montagne pittoresque, dont le château en ruine ac-* cuse la politique de Louis XIV, la férocité de son ministre Louvois et de ses généraux. C'est une chose trista à dire, mais pn ne peut faire un pas en Allemagne, en Italie, en Espagne, et dans presque tout le continent de l'Europe, sans trouver les traces désastreuses du passage des armées françaises! Quelle différence avec le peuple et les armées romaines, qui

CRITIQUE ET LlTTEftàTURE MUSICAUSS. 519

fécondaient le sol qu'ils avaient conquis, et laissaient partout sur leur passage des institutions et des monumaits impérissables! On ne s'attend pas que je donne ici une description du château de Heidelberg, qui est suffisamment connu, et où je n'ai pas ren^ centré un éeul Français, mais beaucoup d'Anglais et quelques Allemands. Les Français vont à Bade trouver le bruit, les distractions et la musique de Paris; les Anglais recherchent la nature, qu'ils aio^ent et dont ils comprennent les mystérieuses beautés. Est-il besoin de plus longs discours pour expliquer le caractère des deux nations qui sont à la tète de la civilisation occidentale? Telle est aussi, ce me semble, la différence entre lés chefs- d'œUvre du génie de Sbakspeare, grand, sauvage, tendre, pittoresque, varié et profond comme la pâture, comme la race vigoureuse où il s'est produit, et les tragédies politiques de Corneille et de Racine, qui ne sortent pas de Y atrium ni de la place publique. Encore une fois, on a beau faire, les races persistent à travers les modifications des siècles et les progrès de l'esprit. Pour moi, assis dans une embrasure du vieux château de Heidelberg, ayant en face le Nedcar, qui coule paisiblement vers Mannheim, et dont la rive droite, par* semée de jolies maisons de plaisance, m'a rappelé les rives de la Brenta, je remplissais ces ruines et cet ad^ mirable paysage de souvenirs que j'évoquais, et je' le peuplais à ma fantaisie d'êtres aimés, dignes de com** prendre cette langue dé la nature qu'a si bien parlée Beethoven I C'est là, en fece de cette belle montagne chargée de vignobles, la^ woneog'ne «am«é, Heiligmberg, que j'aurais voulu entendre la symphonie pastorale.

rooverture do FreyschiUz^ l'introduction d'06eron, od Y Été des Saistms du père et créateur de la musique instrumentale! Revenant sur mes pas et parcourant les idlées ombreuses de l'ancien jardin du château, je vis assis sur un banc solitaire, tout près de la fontaine des Princes^ un jeune homme avec une jeune et jolie Allemande, d'une parfaite élégance de manières et de costume. Sans avoir trop l'air de les observer, je passai devant eux en mnrmurant tout bas :

Giovinette, che faite airamore, Non lasciate che passi Tetà....

Ils partirent tous deux d'un joyeux éclat de rire, puis le jeune homme me répondit : /a, ja, sie haben ganz recht^ mein herr; «oui, oui, monsieur, vous avez raison, et nous suivons vos conseils. » Parvenu au bout de l'allée, au moment où j'allais disparaître à leurs yeux, je me retournai en leur criant :

Va bene, va bene in veritàl

puisant toujours mes conseils dans le chef-d'œuvre de Mozart.

Je passai la journée du lendemain dans les ravirons de Heidelberg, chez un dilettante distingué i qui j'étais recommandé, et qui était prévenu de ma visite. Après le dîner, qui a toujours lieu à une heure de l'après-midi, comme si la révolution française n'eût pas fait le tour du monde, on fit de la musique, et je fus particulièrement frappé d'une chanson allemande à quatre parties de Jean Eccard, organiste célèbre du commencement du xvn» siècle, qui a longtemps vécu à Kœnigsberg« puis à Berlin, où il est

mort, je crois. Ce morceau, écrit pour deux voix d*homme«t deux voix de femme, était remarquable par une harmonie déjà travaillée qui annonce Técole des Bach. Il a été fort bien chanté par des amateurs, qui m'ont donné la meilleure idée de l'instinct musical de la nation et du goût exercé du maître de la maison. C'est là toute la musique que j'ai pu entendre à Heidelberg, dont le séjour me plairait davantage> si les femmes n'y étaient, disons le gros mot, affreusement laides. Je n'en ai pas rencontré une , surtolit dans le peuple, qui n'eût au cou le commencement d'un goitre. On dirait même que la figui*e des hommes a quelque chose d'inachevé, et qu'il manque à ces physionomies lourdes un dernier coup d'ébauchoir que la nature leur a refusé.

De Heidelberg, où j'étais descendu dans la plus ancienne maison de la ville, Au Chevalier {ziimRiUer)^ dont le frpnton original porte cette inscription en lettres d'or : Si Jehova non œdificet domum, frustra la-^ borant xdificantes eam, j'allai à Mannheim, toujours à la poursuite d'un opéra de M. Wagner, le Tannhauser ou le Lohengrin. Le théâtre de Maqnheim a été célèbre pendant les vingt dernières années du xvm* siècle, sous le règne de Charles-Théodore, prince magnifique, qui protégea l'art, la littérature et la musique allemande, dont il voulait l'émancipation. Cest sur le théâtre de Mannheim qu^ont été jouées les premières pièces de Schiller, sous la direction d'Iffland, et Mozart vint deux fois y chercher un refuge. L'orchestre de Mannheim était alors le premier de l'Allemagne et célèbre dans toute l'Europe. La ville est propre et jolie, mais d'une régularité désespérante

522 CRrTIQUfi ET UTTEftiTORE MUSKAIJSS.

et d'un style tout moderne. Le jardin du château est grand, plein d'oml»^, de frald^eur ei de mystère. Je m'y suis perdu avec plaisir des heures entières, écoutant chuter les caméristes qui viennent là passer la journée avec les enfants, dont elles barceot limagination naissante avec des contes bleus. Le jour de mon arrivée» on donnait au tbé&tre Mmna de Bam^ hebn, un drame en cinq actes de Lessing* Bien que ee ne fût pas tout à fait ce que j'étais venu chercher, le grand nom deLessing, l'auteur du Loiocoon, un prince de la critique qui a déployé dans cet ingrat métier les facultés d'un homme de génie, méritait que je lui reor disse hommage. Je suis donc allé entendre son drame» dont l'intrigue m'a paru faible, et la sentimentaUté un peu outrée. Il s'y trouve un personnage équivoque, N^ ^ault de La Martinière, qui r^résente la nation française sous un aspect peu flatteur. Lessing n'aimait pas la France ni sa littérature, qu'il a o^itiquée avec une rigueur qui peut passer pour de Tinjustice- Ce fut un grand écrivain, un philosophe hardi, digne da siècle qui a émaneipé Tesprit humain, un des créa^ tears de la prose allemande, avec Luther, Herder éL Gœthe. J'ai vu au théâtre de Mannheim une chose que je croyais possible : c'est un orchestre isans chef visible, sacis batteur de mesure, exécutant des fragments de symphonies avec un efisemble et une justesse que nous avons de la peine k obtenir à Paris, malgré les efforts et les contorsions de ce personnage qui préside aux destinées de trente ou quarante musiciens réunis. Il n'y a pas en France d'orchestre de • cabaret qui ne se croie obligé d'instituer une sorte de dictateur qui, im archet à la main, se donne en spee-

CRlTiaUE ET LITTÉRATURE MUSICALES. 523

tacle k tout le monde par sa pantomiaie ridicule* 1*6,3 Allemands ^ont à la l'ois plus humbles et plus iudé^ pendants.

Darmstadt est, après Mannlieim, la résidence princière dont le théâtreest le^plus suivie Sous le grandduc de Hesse-J)armstadt Lomis I*', qui est mort le 6 avril l Ç30, TOpéra de Darmstadt ^ait fort célèbre et fort couru. C'est dans cette ville paisible et un p^ triste ^e Weber ^ Meyerbeer, sous la direction de l'abbé Vogler, se préparaient, en 1810, à teiff glorrieuse destinée. Le théâtre de Darmstadt occupait alors le premier rang après celui de Vienne ^et de Berlin. L'opéra y était exécuté d'une manière si remarquable que les amateurs accouraient de touteis les villes voisine3. C'était un spectacle curieux que die voir ces jours-là les routes de Francfort, de Mayence et de Mani»beim sillonnées de voitures publiques et de beaux véquipages remplis de voyageurs qui ve^ naient tout exprès k la résidence gr^d-ducale pour entendre un opéra nouveau ou un chef-d'œuvre connu. La société élégante des bords du lUûn se donnait rendez-vous au théâtre de Darmstadt, et l'on se retrouvait avec plaisir dans cette jolie salle, où le prince jouissait avec orgueil du succès de ses virtuoses, car il ne faut pas oublier que le grand<luc contribuait à la prospérité de ee théâtre, non-seulement par la munificence avec laquelle il traitait les artistes, mais aussi par les conseils qu^il leur donnait. Il {H*ésidait à toutes les répétitions générales. Dans les dernières années de son règne, on le voyait aller deson château au théâtre, qui est en face, précédé d'un sous-officier de sa garde qui écartait las curieux» et suivi d'un va-

let de chambre ayant une partition sous le bras. Appuyé sur sa canne à pomme d*or, il se rendait au théâtre» où tout un peuple de musiciens Tattendait avec respect. Il montait sur la scène, où il se fiadsait apporter un pupitre chargé de la partition qu'on alIaK étudier. Armé de son bâton de mesure, il donnait le signal du commandement, que le chef d'orchestre transmettait à son tour à l'armée des symphonistes. Était-il mécontent de l'exécution d*un passage, le grand-duc frappait sur le pupitre en disant de sa voix chevrotante : « Ce n'est pas cela , il faut recommencer, » et l'on recommençait le passage en question jusqu'à ce que le maestro di capella couronné fût satisfait. Lorsque le prince était content d'une cantatrice, il la 'faisait venir auprès de lui, lui pressait le menton de sa main souveraine, et après lui avoir doucement caressé la joue, il lui accordait une gratification. Bien plus habile que le tout-puissant Jupiter, qui n'a jamais pu maintenir le bon ordre parmi les divinités capricieuses de son Olympe, qui passait son temps à réconcilier incessamment Timpérieuse Junon et la tendre Vénus, le grand-duc de Hesse-Darmstadt dissipait d'un mot les orages qui s'élevaient entre les cantatrices rivales, et sous son gouvernement débonnaire la brune et la blonde, Vapera-seria et l'opcracomica faisaient ensemble assez bon ménage.

Au lieu d'un opéra de M. Richard Wagner ou d'un tout autre ouvrage lyrique que j'espérais entendre à Darmstadt, l'affiche annonçait pour le lendemain de mon arrivée un drame de M. Brachvogel, intitulé Narcisse, dont la scène se passe sous le règne de Louis XV. Voici quels sont les principaux personnages de ce

drame, dont^ un juge compétent a parlé dans là Revue des Deux Mondes : Louis XV, Mme dePompadour, Diderot, Grimm, et jusqu'à un M. de Scflvandy^ chevalieF de la marquise de Pompadour! J*avoue que j'aurais été curieux de m'assurer comment Tauteur a pu faire un drame assez sombre avec les noms que je viens de citer. Il n'y avait que Grimm, à mon avis, il n'y avaft que ce froid bel esprit allemand que réchauffait de temps en temps le souffle sympathique de Diderot, qui fût digne de figurer dans ce mélodrame. Les dévots de Jean-Jacques Rousseau, et ils sont nombreux, quoi qu'on écrive et quoi qu'on fasse, ne sauraient pardonner à Grimm tout le mal qu'il a fait au génie malheureux de l'auteur d'Emile et des Confessions. Malgré ses charmantes pages sur Grimm, dont il a cherché à relever le caractère et la moralité, M. Sainte- Beuve ne m'a pas convaincu. Les dévots de Rousseau tiennent compte surtout dé quelques belles pensées de Mme Sand et de l'admirable étude de M. Cousin sur le style du grand écrivain qu'ils admirent. Ceuxlà sont écoutés parce qu^ils sont de la famille. Toutefois, n'oublions pas que Grimm fut un juge excellent des beautés de l'art que nous aimons; il comprit le miracle que révélait l'enfance de Mozart et prédit sa grandeur.

Il me fallut aller chercher à Francfort ce que je n'avais pas rencontré à Darmstadt ni à Mannheim, un opéra quelconque de M. Richard Wagner. A mon arrivée dans cette grande et belle ville libre, qui res-, semble beaucoup au quartier de la Chaussée-d'Antin, je m'empressai d'aller visiter la maison qui a vu naître Gœthe. Chose assez bizarre que le plus grand

5*6 CRIflOtrE ET LlTTÉRAfCRE tftJSKÎALES. poëte de r Allemagne soit venu ati monde dans on carrefour de marchands, au sein d'une ville de trafiquants qui touche aux frontières de la France, dont elle a subi les invasions successives! Après la maison de Goethe, j'ai voulu visiter aussi le berceau d'une autre royauté, la maison où a vécu et où est morte la mère de MM. de Rostchild. Je me rappelle qu'il y a quelques années les journaux répandirent la plaisanterie que MM. de Rostchild, à la tête d'une société d'Israélites, avaient acheté du Grand-Tore la ville de Jérusalem avec la permission d'y rebâtir le temple de Salomon. Eh bien! cette Jérusalem nouvelle.

Qui reliait plu3 charmante et plus belle,

c'est la ville de Francfort, où les juifs sont nialtres ef seigneurs, et dans laquelle MM. de Rostchild bâtissent une immense synagogue de style oriental, qui doit valoir, ce me semble, le temple du ss^é Salomon. Savez-vous ce que l'on donnait le soir au théâtre de Francfort? Don Pasquale, traduit dans la langue du pays! Cette nouvelle mystification du sort n'abattit pas mon courage. J'allai au théâtre, qbi est une fort belle salle à trois rangs de loges, mais mal éclairée, comme toutes celles que j'ai pu voir sui* les bords du Rhin. A mon grand étonnement, l'exécution du joli opéra de Donizetti, que nous avoniS entendu chanter à Paris, par Mlle Grisi, Lablache, Ronconi et Mario, ne fut pas trop mauvaise ; j'ai remarqué dans lé rtAe dé Norina Mlle Weith, qui possède une fort belle voix de soprano, assez étendue et d'une flexibilité suffisante pour une Allemande qui n'est pas Mme Sontag. Mlle Weith, qui a été attachée au Théâtre-Italien de

Paris du temps où M. Hiller dirigeait Torchestre, ne manque ni d'esprit dans son jeu, ni de verra; mais le timbre de sa voix est dépourvue de charme. Elle avait intercalé, ce soir-là, dans don Pasquak, un air de bravoure tf un style baroque, qui doit être le produit de quelque maître de chapelle allemand. Le resté de la troupe, surtout la basse qui jouait le vb]^ de don Pasquale, n'était pas non plus à dédaigner. L'orchestre était vigoureux, trop vigoureux, car il accoifapagnait trop fort dans les ensembles et n'observait pas suffisamment les nuances intermédiaires entre le forte et le piano. En général, les orchestres que j'ai pu entendre en Allemagne accompagnent le chant avec une précision de rhythine qui gêne la voix humaine et la rabaisse au niveau d'un instrument; mais un plaisff réel, c'est celui que j'ai éprouvé à entendre une douzaine de pauvres musiciens errants qui s'étaient groupés sur la place publique où s'élève la statue de Groethe, œuvre médiocre, d'un style prétentieux. Je me suis demandé, en voyant de pareils monuments, si les Allemands peuvent jamais espérer de comprendre et surtout de pratiquer la statuaire.... Je serais disposé à croire que la nature ne les a pas faits pour un art qui exige des qualités qui leur manquent : de la grâce, du naturel et de la simplicité. Je reviens à nies pauvres musiciens, qui jouaient à ravir des valses délicieuses, avec une précision, une justesse et un entrain de bonne humeur que je ne pouvais assez admirer. Puis, alternant avec leurs instruments à vent, ils se mirent à chanter un joli chœur à trois parties, plein d'accent et d'allure, qui se terminait par un écho exécuté par les

»i8 CRITIQUE BT LITTÉRATURE MUSIGâLES.

instruments qu'ils reprenaient avec prestesse. Je iiis enchanté, et je leur témoignai ma satisfaction en jetant une poignée de kreutzers dans le chapeau du chef de la troupe, qui m'apprit qu'ils étaient tous Saxons, et qu'ils faisaient ainsi le tour du monde. Je ne pouvais pas me dissimuler que je ne trouverais pas à Francfort ce qui était l'objet principal de mes pérégrinations, et, après avoir parcouru la ville de long en large en remarquant le singulier français que vous offrent les enseignes publiques, je me sauvai à Mayence, toujours dans l'espoir d'y entendre un opéra de M. Richard Wagner.

On donnait au théâtre de Mayence, le jour de mon arrivée, non pas le Tdmthamer^ ni le Wiengrin, mais le FresyschûtZj avec un nouveau décor .représentant la gorge du toup, disait l'afSche. Je me gardai bi^ de manquer une si belle occasion d'entendre le chefd'œuvre qui a ouvert la voie à la musique romantique, dont M. Wagner est le dernier représentant. Si Weber eût pu se douter des étranges disciples qui viendraient un jour s'autoriser de son génie pour commettre toutes les extravagances dont nous sommes les spectateurs, il serait mort de douleur quelques années plus tôt. Je ne fus pas mécontent de l'exécution du Fr^yschûtz par la troupe de Mayence. Mlle Busch, qui chantait la partie d'Agathe, joint à un très-bon sentiment une jolie voix de soprano, peu flexible, mais étendue, et ne manquant pas de charme dans les andante et les mouvements modérés. Mlle Karg a montré du talent dans le rôle d'Annette, qu'elle a joué avec esprit. Sa voix, soprano étendu, est forte, mais également peu flexible et d'un timbre

rude à Toreille. Les hommes étaient médiocres, les chœurs et Forchestre fort bons, et le public intelligent comme partout en Allemagne. Quand on vient de Paris, où tout est organisé pour étôuflfer la vérité et Topinion des honnêtes gens, pour les contraindre à admirer ce qui est haïssable, à applaudir de misérables productions où la foule , réunie dans une salle de spectacle, se voit dominée par une phalange de claqueurs à gages qui exercent leur ignoble pro-^ fessioD sous Fœil de la police, et qu'on se trouve vingt-quatre heures après dans un théâti*e de la bonne et paisible Allemagne, on respire, on se sent soulagé d*un poids énorme. Ici, l'opinion du public est une vérité ; il applaudit lui-même, d^mis le parterre jusqu'aux loges les plus élevées, faisant trèsbien sentir les différentes nuances de sa satisfaction. Quand il n'est pas content, il se tait, et jamais il n*afflige un pauvre artiste d'un bruit équivoque qui puisse l'humilier. Mais la joie la plus vive que j'aie éprouvée à Mayence, c'est d'entendre enfin une bonne musique militaire, celle d'un régiment autrichien, qui, avec un régiment prussien, garde la forteresse fédérale. Oh ! que nous sommes loin à Paris, même dans les régiments les plus favorisés de la garde, de posséder un pareil ensemble, une si belle et si charmante variété de timbres! M. Adolphe Sax y a mis bon ordre avec ses gros instruments de cuivre, qui 'sonnent jcreux, quand ils ne sonnent pas faux. Le jour où l'on écrira l'histoire de l'instrumentation en France depuis le commencement du siècle jusqu'en 1858, on devra signaler la fâcheuse influence qu'ont eue les instruments de M. Sax sur la composition de nos or-

530 CftlTIfttJE ET LITTÉRATURE MUSICALES.

chestres et de nos musiques militaires, qui se ressemblent totrtes par une grosse sonorité monotone qni enivre roreifle au lieu de la charmer. Telle n'était pas la musique du régiment autrichien que j'ai entendue à Mayence : f ai admiré la justesse parfaite de l'ensemble, la délicatesse des détails et le choix excellent des morceaux qu'on a exécutés. On trouve de la musique partout en Allemagne. Pendant que j'étais à table d'hôte, m'efforçant d'avaler une de ces mixtures de la cuisine allemande dont j'aî déjk parlé, je vis entrer trois hommes aved des instruments et des cahiers à la main. Ils posèrent deux pupitres sur une table dans un coin de la salle, et, sans démander la permission à personne, ils se mirent à jouer des potâ-pourris tirés des opéras de M. Verdi, dont la musique est très^-populaire dans les provinces rhénanes. L'un jouait le premier violon, le second Yalto, et le troisième la basse. Lorsque Fartiste qui dirigeait ce petit concert vînt recevoir sa récompense, je lui dis : « Pourquoi ne jouez-vous pas de la musique allemande, quelques morceaux dé M. Richard Wagner par exemple, que je serais bien aise d'entendre ? — Ach! mein herr, me répondit-il, la musique de M. Richard Wagner.... on ne l'aime pas beaucoup ici; cela n'est pas aussi facile à exécuter que du Haydn, du Mozart et du Beethoven. Je vais cependant essayer de vous satisfaire. » Et ils jouèrent en effet un morceau de je ne sais quel opéra de M. Wagner, qui n'avait ni commencement, ni milieu, ni fin. Us se mirent à rire, en me saluant, à la fin du morceau.

Avant de quitter Mayence, qui n'est pas la ville la plus amusante du monde, j'ai fait une excursion dans

le chômant royaume du duc de Nassau, à Biberidi et à Wiesbade, la capitale. Je n'y ai rien vu de bien remarquable, et n'y ai entendu que la musique d'un régiment prussien, qui ne valait guère mieux que la première venue d'un régiment français. J'eus la curiosité d'entre dans la Kursaal et de m'arréter un instant devant une table de |eu qui était entourée de nombreux amateurs. Parmi les joueurs les plus attentifs, je remarquai une femme, une femme jeune, jolie, vêtue en amazone, avec un chapeau à plumes retroussé par l'un des bords, qui lui seyait à ravir. Elle suivait d'un œil bleu sombre une martmgale en fixant une épingle sur le numéro qui venait jde sortir. Elle paraissait être seule, personne ne lui parlait. Elle avait devant elle, sur le tapis vert, beaucoup d'argent disposé avec symétrie. Je ne pouvais détacher mes yeux de cette belle figure, sur laquelle je n'apercevais aucun signe qui indiquât une émotion extraordinaire. Sa gorge blanche et somptueuse se soulevait sans efi'ort, et je me disais au fond de mon cœur, attristé de voir un pareij emploi de la vie et de la beauté : « 0 donna! il tempo fugge.... e tu fuggir la lasd! le temps s'enfuit et les heures t'emportent loin de la jeunesse dont tu fais un si triste usage! » Je l'observai toujours ,, et je m'aperçus enfin que c'était ^une Juive. Je m'en allai avec moins de regrets.

De Mayence à Gplogne, on quitte le chemin de fer et l'on descend le Rhin sur le bateau à vapeur, qui vous entraîne lentement entre ces deux rives si riches de souvenirs, de beautés indescriptibles et de fruits dont le monde cgnnatt le prix. On salue, en passant

devant Goblentz, le souvenir de Marceau, et un peu plus loin , près de Weissenthurm , celui du général Hoche, rares merveilles de la fidélité et de l'honneur militaire dans un temps d'héroismè et de confusion. Qu'ils ont été heureux de mourir sur le champ de bataille pour l'amour delà France et d'échapper ainsi aux épreuves du 18 bt^umairel Arrivé devant Bonn, je voulus m'arréter dans la ville qui a eu l'honneur de donner le jour, en 1770, au plus grand musicien des temps modernes, en ce qui regarde la symphonie, à Beethoven, génie épique qui peut être comparé sans blasphème à Homère ou tout au moins à Sbakspeare, dont il possède la variété, la tendresse, la fougue, le pittoresque infini, la terreur et la profondeur.... C'est à peine si l'humble maison où est né ce grand homme, qui a suscité de si tristes imitateurs, est signalée au voyageur par une inscription lisible.... Il m'a fallu la chercher longtemps da ns la Rheingasse^ où s'abrite maintenant un marchand devin. Les AUemands parlent beaucoup de leurs grands hommes, ilâ écrivent des encyclopédies sur la vie de chacun d'eux ; mais ils les laissent volontiers mourir de faim, et ne se donnent même pas la peine de conserver le berceau où Dieu est venu les visiter. On ne sait pas encore à Vienne où reposent les cendres de Mozart! La statue en bronze qu'on a élevée à Beethoven sur la place de la cathédrale m'a paru aussi roide, steiff, aussi laide que toutes celles de l'école moderne que j'ai pu voir sur les bords du Rhin. Le sculpteur a représenté le sublime musicien débout, enveloppé d'un grand manteau, dans une attitude théâtrale qui doit signifier l'acte mystérieux, spontané et fugitif

CRITIQUE £T LlTT£RATUaE MUSICALES. 533

de l'inspiration,, et c'est M, Liszt avec ses cantates qui est venu présider ici en 1845 à la glorieuse manifestation de la patrie allemande en l'honneur du musicien qui a traduit par la symphonie ce que Gœthe avait traduit dans son Faust ^ le génie poétique et philosopliique de la Crermanie, avant qu'elle ne fût contaminée par le sourire et la sensualité de la Renaissance. Je me plairais beaucoup dans la jolie ville de Bonn, ville propre, sauvante, gaie, et bien nourrie quant aux productions du sol. Le marché de Bonn m'a été aussi agréable à voir que celui de Mayence, de Mannheim et de Heidelberg.

En face de Bonn, de l'autre côté du Rhin, dans une vallée délicieuse qui se trouve cachée par le groupe de collines qu'on appelle les sept montagnes, le iSiebengebirgcy j'étais attendu depuis des années, dans une maison hospitalière. La maison spacieuse, riante, entourée de beaux jardins, au pied d'une colline chargée jde vignobles qui la préserve du vent du nord, n'a rien de remarquable pour le style de l'architec-ture. C'est une habitation commode où tout annonce le confort, car la maîtresse de ce lieu, d'une beauté splendide et rare, est d'origme anglaise. Je fus accueilli avec l'empressement chaleureux qu'on témoigne à un ami longtemps désiré. Je contai naïvement mes aventures d'auberge et de table d'hôte. « Vous entendez, Félicie, dit tout à coup le mari, nous voulons que notre hôte empwte de céans un meilleur souvenir. — Soyez tranquille, mon ami,» répondit-elle avec un large et beau sourire. Le soir, avant l'heure du souper, on organisa une petite excursion sur le Rhin, dans un grand bateau. La

534 CRITIQUE ET LITTÊR4TDRB MUSICALES.

compagnie était assez nombreuse. Un groupe de femmes et de jeunes filles qui entouraient la maîtresse de la maison, dont la taille ressortait comme un palmier élancé dans une oasis, étaient assises à l'arrière de la barque, que faisaient mouvoir en amont un cheval et à^enx rameurs. Les hommes étaient placés à la proue, et moi entre les deux, tout près du groupe féminin qui gazouillait comme une troupe d'oiseaux au moment de se percher sous la fisuillée. La lune, je l'affirme, elle y était, se balançait coquettement au-dessus de ces ruines et de ces châteaux remplis de souvenirs, qui projettent leur ombre gigantesque dans les eaux de ce grand fleuve dont les rives fécondes ont vu tant de conquérants paraître et disparaître. Saisissant un moment de silence où déjà un peu de mélancolie pénétrait dans le cœur de chacun, une des jeunes filles, qui se dérobait à la vue au milieu du groupe de ses compagnes, se mit à murmurer d'une voix douce et tremblante la barcaroUe de Schubert :

En se jouant sur la vague efndormie, Que ce bateau nous berce mollement 1 Oh 1 puissions-nous sur les flots de la vie Yoguer ainsi tous deux en nous aimant!

J'écoutais cette voix naturelle, mais un peu inexpérimentée, avec ravissement. Lesparolesall^aaades, dont on lit ici 1^ traduction connue, s'harmonisaient encore mieux avec le magnifique paysage que nous avions sous les yeux, particulièrement le second couplet :

Eh! es entschwindet mit thanigem Fliigel Mir auf den wiegenden Weiien der Zeit.

Ce qui veut dire :

Autour de nous, le calme et le silence Sur les coteaux planent mystérieux ; Dans la forêt le vent qui se balance Semble un écho d'un luth harmonieux, etc.

Lorsque la jeune fiUe fut arrivée, non sans quelque accident d'intonation, au passage qui précède la conclusion de chaque couplet, où se trouve cette modulation si neuve et si charmante qui passe rapidement de ré bémol mineur en la bémol majeur :

Ah! près de toi que le rêve est charmant!

la maîtresse de la maison inclina sa belle tête chargée de cheveux blonds.... sans proférer un mot. Le lendemain de cette nuit, que je ne puis oublier, je partis pour Cologne.

Après avoir visité la cathédrale, qui ne sera peutêtre jamais terminée, je fus assez heureux pour rencontrer dans cette ville , aux rues sales et nauséabondes, M. Ferdinand . Hiller , compositeur d*un mérite élevé , qui jouit dans toute l'Allemagne d'une réputation considérable et légitime. Il me dit : « Le moment est mal choisi pour entendre de la bonne musique à Cologne. Le théâtre est fermé , et tout le monde est à la campagne ou aux eaux ; mais si vous voulez me consacrer la journée de demain, — c'était un dimanche, — je vous conduirai dans une ville voisine où doit avoir lieu une fête musicale, Musik^Fest^ qui vous intéressera.» J'acquiesçai avec joie à sa proposition, et je partis le lendemain pour Crefeld.

J'eus beaucoup de peine à trouver l'embarcadère du chemin de fer qui conduit & Crefeld : j'avais ou-

blié le nom de la ville où je devais me rendre, et mon guide de son côté avait laissé passer l'heure du rendez-vous. Parvenu, non sans obstacles, devant le bureau, je demandai un billet de première classe, ce qui parut étonner l'employé à qui je m'adressai, ainsi qu'un ecclésiastique qui se trouvait là présent.

« Prenez, monsieur, un billet de troisième classe, me dit l'ecclésiastique en bon français et presque sans accent, on y est bien, et personae dans ce pays^ci n'use de la permission d'aller s'ennuyer tout seul dans les beaux v^agons bien rembourrés où l'on ne peut pas fumer. »

Je suivis son conseil, et j'eus leplaistr de me trouver dans un wagon en bois à côté de lui. Après quelque minutes de silence, il s'engagea entre l'ecclésiastique et moi un dialogue dont je veux rapporter quelques traits.

« Vous venez, sans doute, de Paris, monsieur? me dit l'abbé en se rapprochant de moi avec bonhomie.

— Oui, monsieur l'abbé, lui répondis-je, et j'y retourne.

— £h bien! que dit^on dans cette grande, belle et folle cité? Se croit-elle toujours la capitale de la civilisation et le centre du monde, comme les Gérées le pensaient d'Athènes?

^ On dit à Paris beaucoup de choses, cela dépend du point de vue où l'on se place pour observer, et il y a encore à Paris des gens assez naïfs pour croire que les opinions qui se forgent dans la capitale de la France ne sont pas indifférentes à l'Europe, ni au reste du monde civilisé.

— Mais enfin que veut Paris et que veut la France, maintenant qu'elle a le repos?

GHlTiaUE ET LITTÉRATURE MUSICALES. 537

— Toujours la môme chose, et, depuis trente ans que je l'habite, elle n'a pas changé d'avis : elle veut la liberté.

— Belle chimère qu'elle poursuit là ! Il n'y a pas de liberté possible pour im peuple hors du christianisme et de l'Église, qui te représente.

— Hors du christianisme, c'est possible; inai^ vous me p^mettrez de douter que l'Église, c'est-à-dire le cathoUcisme, soit un protecteur bien zélé de la liberté. Il la réclame pour lui quand le pouvoir séculier la lui conteste; mais il se hâte de la mettre sous le boisseau dès qu'i) se croit le plus fort. Voyez ce que le catholicisme fait à Rome, à Naples, en Espagne, en Autriche, et ce qu'il essaye vainement de faire en France.

— Voulez-vous donc, monsieur, que l'Église laisse discuter à côté d'elle le principe môme de son exis^ tence, et qu'elle écoute patiemment toutes les folies et les aberrations qu'il plaît d'inventer à ce que vous appelez la raison?

— Pourquoi pas? Puisque l'Église se croit en possession de la vérité, qu'a*t-elle à craindre de l'erreur ? Pourquoi ne vivrait-elle pas de nos jours, comme elle a toujours vécu, de luttes et de discussions?

— Mais nous ne repoussons pas la discussion, me répondit l'ecclésiastique avec vivacité, nous l'admettons sur toutes les questions qui ne sont pas du domaine de la foi ; il n'y a que les franc^^maçons qui prétendent le contraire, et qui ne veulent aucune limite à la puissance de l'esprit.*

— J'ignore ce que vous entendez par cette qualification de franc-maçon ; mais si cela voulait désigner

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des esprits éclairés et indépendants qui respectent la liberté de l'Église et son autorité morale, tout en repoussant sa tutelle intellectuelle, je vous avertis que la France est remplie de ces espri4s-là, et que l'œuvre du xvm* siècle est irrévocablement accomplie. Permettez-moi d'ajouter que le catholicisme s'est engagé dans une voie dangereuse^ Il me semble que nous sommes arrivés à une période historique qui a beaucoup de raiforts avec celle où vivait Julwn dit l'A'postat : on veut l'impossible, et tout pourrait bî@i s'écrouler sous de vains efforts pour donner la vie à ce qui n'existe phis. Alors, monsieur l'abbé, l'Église serait bien heureuse de trouver ces libres esprits contre lesquels elle n'a pas assez d'anathèmes aujourd'hui, esprits modérés et sages, tout prêts à n'épargner aucun effort pour la protéger contre la'démagogie triomphante, qui ne veut pas plus du christianisme que du catholicisme.

— Basta^ vedremo, n me répondit l'abbé avec un fiourire malin qui m'apprit que j'avais eu le plaisir de m'entretenir avec un jésuite italien, c'est-à-dire avec un homme de parti, un virtuose du pouvoir.

J'étais arrivé à ma destination,.à Grefdd, presque sans m'apercevoir de la longueur du chemin. Je fus accueilli avec courtoisie par un amateur de la ville, M. Schramm, à qui M. Hiller m'avait recommandé par une dépêche télégraphique, et par M. BIschcrf, écrivain distingué, qui publie à Cologne un très-bon journal de, musique, Nùckrrkekdsche Miisik^Zeitung. J'eus le plaisir de dîner avec M. Bischof et quelques autres personnes chez Mi Scramm, dont la cordiale hospitalité, l'esprit et l'exquise politesse m'ont large-

ment dédommagé des mauvais incidents de mon voyage. A six heures, nous nous rendîmes au concert, dans ime salle agréable et spacieuse récemment bâ-* tie. Toutes les fenêtres de la ville étaient pavoisées de: drapeaux, et la population était disséminée dans lès rues pour voir passer des essaims de jeunes filles qui faisaient partie de la masse des exécutants. Bs étaient au nombre de quatre cents, ainsi distribués : quatrevingt-douze voix de soprano, soixante-deux seconds sopranos, cinquattte-six ténors, cent dix basses et quatre-vingt-quatre instrumentistes, le tout dirigé par M. H. Wolf, maître de chapelle de la ville de Crefeld. C'était le chef-d'œuvre d'Haydn, les Saisons ^qa^on avait choisi pour remplir la première séance, qui a eu lieu le 12 septembre. L'exécution a été parfrite, principalement en ce qui regarde les chœurs, qui ont chanté avec un ensemble, une justesse et une observation des nuances dont le Conservatoire de Paris ne se doute pas. Les solos ont été rendus avec distinction, celui de soprano par Mlle Deutz de Cologne, le ténor par M. Goebbels d'Aix-la-Chapelle, et la basse a été remplie par M. Dumont-Fier de Cologne, qui a de la tenue dans le style. Tout ce monde de chanteurs était composé d'amateurs, de jeunes filles appartenant à toutes les classes de la société, les filles des millionnaires à côté des moins fortunées,, sans morgue, sans prétention, les unes venant (te Cologne, les autres de Dusseldorf, d'Aix-la-Chapelle, et des petites villes environnantes. Oh ! que nous sommes Imn de ces mœurs-4à en France, surtout dan^ les villes de province, où la vanité joue un rôle si désastreux et empoisonne la vie qu'on y mène ! C'était un spectacle dé-

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' licieux que de voir cette salle de concert remplie de quinze cents personnes, les unes écoutant et les autres exécutant une œuvre de génie avec* ua respect religieux ! Après le concert, tout ce monde joyeux se réunit dans un casino où étaient préparés les éléments d'un bon souper qui se prolongea jusqu'à deux heures du matin. Je ne saurais trop remercier M. F. Hiller de m'avoir procuré un des plaisirs les plus vifs et les plus purs que j'aie éprouvés dans ma rapide excursion sur les bords du Rhin.

Je ne veux pas quitter ces villes populeuses et riches qui bordent la rive gauche du Rhin sans dire un mot de l'esprit qui anime les populations. M. Victor Hugo a dit d'elles : < Toute cette rive du Rhin nous aime.... j'ai presque dit : nous attende » Gela pouvait être vrai en 1839, lorsque la France avait la liberté à leur offrir; cela ne l'est plus en 1858. Tai eu l'honneur de m'entretenir, à Hayence, à Goblenlz, à Bonn et à Cologne, avec des hommes distingués de tous les partis, et je les ai trouvés à peu près contents du gouvernement prussien, qui est modéré, économe, très-édairé. Toutes ces villes jouissent d'une grande liberté municipale qu'elles x^ sont pas disposées à sacrifier pour le prétendu bonheur de faire partie de la grande unité française. Elles espèrent d'ailleurs voir se développer les germes du gouvernement représentatif, qui s'implante peu à peu dans les mœurs de la nation, et s'attendent à des améliorations, lorsqye le prince de Prusse, qui est un soldat, et non pas un bel esprit ni un théologien, aura la di-

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