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Critique littéraire [microforme]

L'avenir de la critique--Nos origines littéraires —Nos monuments historiques—Les chansons populaires et l’art épistolaire—Notre littérature moderne—Le premier groupe littéraire — L'abbé Holmes.

La littérature canadienne est aujourd'hui sortie de l'enfance. Les progrès étonnants qu'elle a faits depuis 1860 assurent son avenir.

Les talents littéraires ne se comptent plus : etchaoue année en voit maître de nouveaux.

Si nous n'avons pas encore d’écrivains de génie, nous pouvons citer une foule de littérateurs distingués, de plumes habiles à manier l’histoire, la poésie, le roman, la polémique.

La gaucherie, en littérature, n’est plus permise : elle a fait place à l’expérience. On sait maintenant faire un livre; et surtout on sait être soi-même. Nos auteurs ont appris à voler de leurs propres ailes : ils osent penser par eux-mêmes. Îls n'ont plus besoin d’avoir, comme jadis, un livre de littérature française sous les yeux pour décalquer quelque passage ou retracer une

réminiscence avec plus ou moins d'habileté.

On s’est passionné pour notre histoire; on a fouillé nosadmirables annales (les plus riches de l'Amérique) ; on a observé notre peuple, ses mœurs, ses souvenirs ; on a admiré notre nature ; et, tout épris de ces mâles beautés, on les a fait ressortir dans des pages inspirées, on en a tracé des tableaux qui resteront.

D'autre part, lé public littéraire s'est formé, et s'agrandit chaque jour. Ilest avide de lectures canadiennes, et le temps n'est pas loin où chaque journal sera tenu, comme condition de vie, d’exclure de son rez-de-chaussée la littérature étrangère, et d'y étaler les

fleurs écloses sur notre sol. La génération qui vient après nous, nourrie de fortes études, est impatiente de prendre part à ce mouvement intellectuel.

Déjà la littérature, devenue rémunérative, est presque une carrière ; et l’on pourrait citer plus d'un auteur dont les productions ont été dignement rétribuées ; tandis que d’autres ont acquis, en peu d'années, une influence qui leur a ouvert l’entrée de positions honorables. Ce qu'il faut aujourd’hui pour favoriser ce mouvement, pour développer le goût et fortifier la pensée des écrivains, c’est une critique saine et vigoureuse, qui ne craigne pas de porter hardiment le scalpel dans les écrits de nos

auteurs, de les analyser froidement et librement, d'en montrer, sans crainte, les défauts à côté des beautés véritables,

Le temps est passé des panégyriques littéraires : ces ménagements, ces critiques à l’ean de rose qui avaient leur utilité, qui étaient même nécessaires 11 y a quelques années, quand les lettres canadiennes en étaient à leur début, seraient fatales aujourd'hui. Ils n'auraient pour effet que d’endormir nos hommes de lettres dans une fausse sécurité, de les faire reposer sur des lauriers éphémères trop facilement conquis ; tandis qu'une vigoureuse critique qui signalerait bravement leurs falblesses aussi bien que leurs quali-

tés, stimulerait leur ardeur, épurerait leur goût, élargirait leurs idées, en éclairant le jugement des lecteurs.

Chacun déplore cette absence de critique; mais personne n'ose entreprendre cette tâche difficile et ingrate. Si quelqu'un hasarde un mot de réserve dans une page d’éloges, il redoute de scan:

dalise: le public. Telle est l’habitude sur ce point, qu’il s’est formé, sans préméditation, parmi ceux qui s'occupent de lettres, une critique d'intimité qui réduit les choses à leurs justes proportions, qui appréeie les hommes et leurs œuvres à leur valeur réelle.

Pourquoi ne pas dire tout haut ce que chacun dit tout bas? N'est:

il pas temps de séparer l’ivraie du

CRITIQUE LITTÉRAIRE. il

bon grain, de distinguer l'or du chnquant ?

Nousavons essayé dernièrement ce genre de critique dans la biographie d'un étranger, l'historien Parkman ; sous une forme bienveillante, elle contient de dures vérités. Mais nous devons dire, à la louange de l'écrivain, qu’il a parfaitement compris notre pensée : il a été le premier à nous applaudir, et à nous remercier de notre franchise.

La littérature américaine, qui date d'hier comme la nôtre, a acquis cette virilité qu’on lui connaît, précisément en donnant à la critique ses coudées franches, en laïssant aux juges littéraires le même franc parler qu’ils ont en Europe.

Le tempsest venu, croyons-nous, d'agir avec la même liberté, d’apprécier nos écrivains non pas à leur valeur relative, mais à leur valeur absolue ; non pas entourés de circonstances qui les étaient pour un temps, maïs dans l’isolement de l'avenir, alors que leurs œuvres n'auront pour se soutenir que leurs propres forces.

Nous n'avons pas la prétention de pouvoir réussir dans cette tentative ardue et semée d’écuüeils ; mais nous aurons posé quelques jalons qui marqueront la direction à suivre. D’autres viendront après nous, qui déblayeront le terrain, et traceront, large et lumineuse, la route de la critique.

IT

L'histoire littéraire du Canada est encore à faire; et l’on ne saurait trop souhaiter qu'elle s’écrive ; car il y aurait de fort belles choses à dire sur ce sujet encore vierge, La littérature canadienne, qui a germé sur un sol neuf, s’est nourrie d'une sève nouvelle : elle possède sa vie propre, son caractère particulier, original.

Ce jeune sauvageon, greffé sur le vieil arbre de la littérature française, épanoui au grand soleil d’Amérique, étale déjà plus d’une fleur, plus d’un fruit que la France ne dédaignera pas de cueillir tôt ou tard.

14 CRITIQUE LIT TÉRAIRE,

Notre histoire littéraire se divise naturellement en deux parties distinctes : nos origines littéraires, et notre littérature proprement dité.

Il y aurait une étude, aussi curieuse qu'intéressante, à écrire sur nos monuments historiques. La culture intellectuelle des fondateurs de la colonie française a laissé dans l'esprit de nos ancêtres une empreinte qui ne s’est pas effacée, et qui peut être de nouveau mise en relief à l’aide de ce travail.

Au premier rang, figureraient les œuvres de Champlain, qui seraient étudiées au point de vue de l’art, sous l'aspect du style et de la langue, alors que celie-ci subissait sa transformation définitive. Ces œuvres importantes, pré-

sentées avec leurs descriptions ébauchées, avec leurs réeits naïfs, leurs tournures pittoresques, avec leurs expressions gauloises ou romanes, montreralent ce grand homme, aussi remarquable par ses pensées que par ses actions. A la suite, apparaitraient les lettres de la Mère de l’Incarnation, exquises de délicatesse et de sentiment, d'un spiritualisme si élevé, viriles comme son caractère et sa vie, Dans les Relations des Jésuites, on ferait observer lesécrits du père Le- Jeune,qui renferment ce qu’il ya de plusdigne de remarque, au point de vue des lettres, dans cette vaste collection, et qui dénotent un esprit supérieur et un talent d'écrivain.

Chacun de ces sujets formerait la matière d'autant de chapitres qui

prêteraient à des aperçus nouveaux, à des rapprochements inattendus.

Les chants populaires et l’art épistolaire offriraient ensuite des sources aussi fécondes que faciles à exploiter, pour faire voir la marche des intelligences pendant cette période de notre histoire, durant laquelle l’action avait absorbé la pensée. On connaît déjà nos chansons, sur lesquelles des travaux importants ont été faits.

Il subsiste un bon nombre de mémoires et une foule de lettres inédites, où l’on trouve des indices d’esprits cultivées, d'éducation excellente, d'intelligenceset de cœurs élevés.

Il serait même facile de réunir et de publier une collection de ces

lettres, dont plusieurs serviraient de modèles de goût et de naturel. Quelques-unes, écrites par des femmes, sont de petits chefsd'œuvre de saillies spirituelles, de gräce et de bon ton. L'esprit de la femme française s’y est conservé dans toute sa fraicheur et sa vivacité.

On observe qu’à cette époque, l'influence des femmes canadiennes fut particulièrement sensible. Durant ces années d’agitation, les hommes n'avaient guère que le temps de tenir l'épée, de œuerroyer contre l’[roquois, ou l'Anglais : les femmes, plus isolées, souvent laissées seules au logis avec leurs enfants, prenaient parfois, mais rarement, la plume pour consigner,

dans des lettres, les nouvelles de la famille, quelques détails de vie intime, l'anecdote du jour, etc.

Elles confiaient ces missives aux voyageurs qui allaient les porter à un père, à un mari, à une famille lointaine, aux soldats en garnison dans les forts de l’intérieur, ou qui faisaient partie de quelque expédition guerrière. Des fragments de ces correspondances ont été conservés, et dorment aujourd’hui parmi les papiers des anciennes familles, L'exploitation de cette mine inexplorée aurait de quoi tenter plus d’un chercheur de trésors, plus d’une plume vaillante

Enfin un coup-d’œil jeté sur le journalisme complèterait l’histoire de nos origines littéraires.

Le littérature canadienne est née avec la liberté. Toutes deux, filles du patriotisme et de la religion, ont eu le même berceau. On dirait que la littérature, à peine éclose, s'est hâtée d'ouvrir ses ailes et d’essayer ses premiers accents pour chanter la délivrance de la patrie.

Ses premières inspirations sont toutes vibrantes d'émotion et d’amour national. Ne serait-ce pas le contact de cette flamme sacrée qui a fait éclore les plus beaux talents que nous ayons eus ?

La première période de notre littérature, qui s'étend de 1840 jusque vers 1860, a eu la rare bonne

fortune de produire un penseur comme Étienne Parent, un historien comme (rarneau, un poète comme Orémazie. Ces-trois écrivains forment, avec l'abbé Ferland, Taché, Chauveau et Gérin-Lajoie, ce qu'on «est convenu d'appeler notre premier groupe littéraire.

On n'aurait pas dû oublier d’y ajouter un autre nom, moins connu de la génération actuelle, mais non moins digne de l'être: nous voulons parler de l'abbé Holmes, prêtre du séminaire de Québec, mort en 1852. Américain de naissance, doué de talents supérieurs, d’une imagination incandescente, versé dans toutes les connaissances humaines, philosophe, écrivain, orateur, ce prêtre Yankee a apporté ici l'esprit

d'entreprise et de progrès qui caractérise sa race, Il a.eu, par sa parole, par son activité et par ses écrits, une influence décisive sur les intelligences de son temps. Devançant de loin son époque, il a créé une révolution dans les esprits. Au séminaire de Québec, qui, de tout temps, a été le centre de l'intelligence en ‘Canada, il a réfondu entièrement et transformé le système des études classiques.

Il a infiltré un sang nouveau dans cette antique institution, et inprimé aux intelligences un ébranlement qui, de là, s’est communiqué aux autres parties du pays.

Orateur puissant, réunissant tous les dons de l’éloquence, doué d’une pensée élevée, d'une inspiration

toute de feu, d’unc ‘voix sympathique,d’une parole vive et colorée, d'un geste savamment étudié, ses discours rassemblaient autour de la chaire de Notre-Dame de Québec, l'élite de la société canadienne, Les conférences qu'il a prêchées en 1848-49, et que venait entendre Ja ville entière, sont restées dansles souvenirs comme un événement.

Publiées en 1850, ces conférences méritent d’être connues davantage, quoiqu'elles ne soient plus que la parole morte de cette âme enflammée ; elles seront l'objet d’une étude spéciale,

L'abbé Holmes a été le génie inspirateur de la plupart des hommes qui appartiennent au groupe de 1850.

Enfin l'abbé Holmes a terminé

sa carrière par la plus belle œuvre de sa vie: c’est lui qui, par ses lettres éloquentes et persuasives écrites à ses collègues, du fond de sa cellule de l’Ancienne-Lorette où ses infirmités le tenaient renfermé, décida la fondation de l'Univer- sité Laval.

Par son influence et par ses écrits, l’abbé Holmes a donc droit de prendre place parmi la pléiade littéraire de 1850.

Dans cette série d'articles, nous nous proposons de détacher chacun des noms de ce groupe, et d'apprécier chaque auteur avec ses œuvres, 1

1. Nous espérons compléter, plus tard, cette étude par l’appréciation de quelques autres litté.

rateurs de mérite, qui appartiennent à cette époque.

Qu'on ne s’attende pas d’y trouver de grands éloges : Le répertoire de la louange est épuisé. La critique occupera la plus large part ; mais elle sera tou;ours impartiale :

bienveillante sans flatterie, ferme sans passion, et sérieuse dans la mesure de nos forces.

Au reste, le lecteur sera toujours en demeure de juger par lui-même. Aucune opinion ne sera hasardée sans preuve ; l'éloge, comme la critique, seront appuyés de citation.

Si, malgré les obstacles qui nous rendent tout travail intellectuel singulièrement long et pénibie, nous parvenons à mener à bonne fin cette entreprise, nous aurons lieu d’espérer avoir rempli une tâche sinon agréable pour nous, du moins consciencieuse et utile au

public.

Le Répertoire National.—M. Chauveau.—$Ses poésies—Charles Guérin—Genre de l’ouvrage— Style—Couleur locule— Ecrits divers—Conclusion.

Quel est donc ce poète italien qui, à l'aspect du printemps;— cette jeunesse de l’année—sentait renaître en lui-même, et chantait la jeunesse—ce printemps de la vie ?

Oh primavera ! gioventu dell anno.

Oh gioventu ! primavera della vita.

Tout ce qui, dans la nature ou dans l'âme, respire printemps ou jeunesse, a le don d’émouvoir et de captiver.

C’est cette pensée qui me venait, ce matin, à l'esprit en ouvrant le premier recueil de notre littéra.-

ture—le Répertoire National. Tout humble et imparfait que soit ce recueil, 1l s'en échappe une fraicheur de jeunesse, une odeur de printemps, de fleurs à démi écloses —fleurs des champs, fleurs des bois, si vous le voulez, —pâles et parfois étiolées, mais dont la vue fait du bien à l’âme, parce qu’elle fait naître l'espérance. Ces fleurs hâtives annoncent la saison printanière, la prochaine floraison.

Les quatre volumes du Répertoire National contiennent peu de pages vraiment remarquables.

“ Les chefs-d'œuvre sont rares, dit son épigraphe, et les écrits sans défauts sont encore à naître.” Cependant ce recueil aura toujours du prix aux yeux des lecteurs canadiens, parce qu'il renferme les

premiers essais de ceux qui ont été les créateurs de notre littérature.

C’est la pensée flottante, vaguement ébauchée, d’un peuple qui se replie, pour la première fois, sur lui-même.

L'enfant qui, au sortir du berceau, balbutie’ quelques paroles, entre un sourire et une larme, a des grâces naïves qu'en vain on lui cherchera plus tard. Le peuple tout jeune qui parle, qui chante, qui pense dans le Répertoire National, ressemble à cet enfant qui se regarde, et s'écoute vivre. Les larmes du passé sont essuyées par les espérances de l'avenir ; et il prête l'oreille aux sons de sa voix qu'il entend revenir des échos voisins. Il y a, dans les paroles qui

tombent de ses lèvres, un ton d’inexpérience, une aimable gaucherie, dans ses expressions des naïvetés d'enthousiasme, dans son chant des éclats de voix qui font sourire, mais qui aussi font aimer,

On aime cette ardeur de patriotisme, cette fierté de sentiment, cette dignité nationale ; mais, audessus de tout cela, on aime et on admire cette {oi chrétienne, cette moralité d’âmes vierges, sources de tout génie et de toute inspiration. Le Âéperloire Nalional est un choix de lectures sereines qui témoigne hautement des principes et de l'honneur de notre peuple.

Comme à l’origine de toutes les littératures, la poésie occupe une

large part dans ce recueil. L’homme admire et chante, avant de raisonner sa pensée,

s IT

Parmi les noms de poètes qui fiœurent dans le Répertoire National, se trouve le nom de M. Chauveau dont nous voulons aujourd’hui étudier le talent, C’est aussi par ses poésies que nous allons commencer l’analyse et la critique de ses écrits.

Naturellement, il ne faut pas être sévère pour ses premières pièces de vers: l’auteur s’'ignorait encore luimême. Mentionnons seulement L'Insurrection, les Adiceux à Sir

John Colborne, et l'Union des Canadas, pour indiquer le commencement de cette dernière pièce, qui malheureusement a le tort de ne pas se soutenir. Ælle débute par

quelques vers remarquables :

C’est le jour des banquiers ! Demain sera notre Aujourd aui l’oppression demain la liberté ; [heure. Aujourd’hui l’on fustige un peuple entier qui pleure, Demain l’on voit debout tout un peuple ameuté ; Aujourd’hui le forfait, et demain la vengeance ; Aujourd’hui c’est de l’or, et demain c’est du fer; Aujourd’hui le pouvoir, et demain l’impuissance ; Aujourd’hui c’est l’orgie, et demain c’est l'enfer. Demain n’est pas à vous, il est à Dieu qui veille,

Et Dieu donne toujours son brillant lendemain Aux pauvres nations qu’on maltraitait la veille.

Quand il prend une cause etc.

La fin de la pièce manque d'in.

spiration. lle est loin cependant d'arriver à des chütes aussi profondes que les précédentes qui ne résistent pas à la critique.

On y lit des vers tels que ceux- Ci :

De tes séides Jiers la fureur désarm’e, N'exalte-t-elle plus les crimes qu’ils ont faits ? Loin de cela, bien loin ; ce que fut ta clémence,

On ne le sait que trop, et tes lâches amis,

Qui du sang des vaincus per toi furent nourris, En te reconduisnt bénissent ta démence.

Mais le peuple, vois-tu, ne s’émeut plus de rien, Et tout ce qu’on lui fait, que ce soit mal ou bien, Le laisse au mêine état, le laisse triste et sombre, Des proconsuls méchants, il ne sait plus le nombre, Qui passèrent sur lui comme un glaive acéré,

Et, stupides, l’ont tous froidement lacéré,.

Voilà comment, voilà, sans qu’un long cri de joie, N'éclate dans les airs, etc.

LELLLELRERER ELLE DELELEEREEE ET ELLE ETAT PET ET LEE EEE EEE EET IT ILITIII1I] Voilà, Colborn, voilà, comment tu peux partir.

Ils mirent au cachot sans forme de justice,

Sans rien vouloir entendre et sons motif aucun, Tous ceux qui n’avaient pas le talent de leur plaire ! En vain prétendras-tu qu’un effroi salutaire Résulte de ces faits et stul sauve l’état.

Et s’il est des méchants, s”i/ en est que l’on ôse Envoyer devunt Dieu chercher leurs châtiments : Ceux qui passent la vie à forger des tourments Pour des hommes par euæ coutraints à {a révolte ; Du bourreau qui criait : J’ai soif, donnez du sang Ou de l’épouse en pleurs, qui pour sauver le père Du fruit qu’elle portait dans scn malheureuxflanc,

Embrassait tes genoux sur le point d’être mère ; Qui des deux méritait un dédaigneux refus ?

Pourtant, (et sans frémir, on dit que tu le pus,) ete.

Hätons-nous d'arriver aux Jotes Naïves, la plus jolie des sept ou huit pièces de vers, auxquelles M.

Chauveau ait attaché son nom.

Elle a été trop souvent citée, pour qu'il soit nécessaire de la reproduire.

Détachons-en seulement une des meilleures strophes :

Oh! qu’on glisserait bien sur tous ces beaux nuages, Qui, l’hiver, sont si blancs ! Je les crois des rivages De neige épaisse et dure, et de brillants glaçons Que chez lui, dans le ciel, le bon Dieu nous fait Pour y laisser jouer les bons petits garçons, [/faire, Tu dis que pour marcher le Seigneur nous éclaire, Et que nous irons là, si nous faisons le bien : Oh! qu’onglissera bien !

À part quelques rimes insuffsantes, telles que celles-ci:

Où l’on n’avait jamais de bois pour se chauffer, Ni rien pour se couvrir, ni de pain pour manger.

et quelques hémistiches faibles, comme les suivantes :

Que l'on croirait qu'un ange épand dela farine Pour donner des gâteaux à nous petits enfants,

Et puis, maman, j'en fais des bonhommes tout Lt j'élève des forts etc. [blancs ; il y a peu de fautes à relever dans les Joies Naïves. C’est une fraîche composition, qui exprime une pensée enfantine, en vers simples et naturels, avec des sentiments déli-

cats et touchants.

Dans la poésie de Donnacona, qui fut publiée d’abord dans les Soirées Canadiennes, M. Chauveau n’a pas été heureux. La délicatesse de la langue françeise ne se plie pas à certaines consonnances barbares, Elle rejette des strophes comme celles-ci :

Cependant il avait la menace à la boucho, Lis se tournait fiévreux sur sa brûlante couche Le roi Donnacona !

Dans un demi-sommeil, péniblement écloses, Voici, toute la nuit, les fatidiques choses, Que le vieux roi parla :

LERELERBELELLLELELLEEEELELEEEELEEEEEEELEEEEEELEEEEEEELCEEEELELELELELLELLLE)]

Nos jongleurs ont brûlé toutes les médecines Que renfermait leurs sac !

Cudoagny se tait ; etc.

LARLRELELELELELELLEEEEREELELLEEEEEELEELRLLELLLIREEEENL EE AEEETLELLLELELEL])

Donnacona ramène au pays des ancêtres, Domagaya \assé de servir d’autres maîtres,

Aussi Taiguragni. , LLRELELELELEELELELLLLELEELEELLEEEELLIELLELINTENLLLLLLELETILILIELIEELLLLE),]

Et l’écho sur les monts, dans les bois, les savannes Répète : Agohanna !

En résumé, nous croyons que M. Chauveau n'a pas méconnu son talent en se livrant de préférence à la prose. Il aurait pu devenir, avec le temps et l'étude, un versificateur ingénieux, très - habile même ;

Mais son astre, en naissant, ne l’a pas fait poète.

Du moins, les quelques poésies

qu'il a publiées, ne révèlent pas le génie inspirateur, le mens divinior d'Horace, ce souflle poétique qui enlève sur les cimes, d’où jaillit la véritable poésie,

Toutefois les heures que M.

Chauveau a consacrées aux muses, ont été loin de lui être inutiles ; elles ont servi à donner de lélévation à ses pensées, de l'élégance à son style, et à sa phrase la souplesse et le nombre qu’elle a acquis plus tard.

M. Chauveau n'avait pas trouvé cette forme définitive de sa pensée, lorsqu'il a composé Charles Guérin. Ce roman est l’œuvre de sa jeunesse, et son coup d'essai en prose. Il n’est donc pas étonnant d’y rencontrer les traces d’inexpé-

rience que nous avons relevées dans ses premiers vers.

Mais avant d'entrer dans l’analyse de ce livre, disons, tout d’abord, qu’il continue bien les traditions de notre littérature. Au point de vue de la morale et des principes, il est digne de figurer à côté du Répertoire National.

Le vent du doute, qui, dans ce siècle, s'élève de tous les points de l'horizon, et dessèche toute croyance en sa fleur, n’a point soufflé sur cette âme ; et l’on aime à voir que chaque conviction religieuse y est restée debout.

Puissent les écrivains de ce pays toujours garder intact cet héritage de nos ancêtres, et ne jamais tremper leur plume que dans les eaux vives de la vérité.

L'auteur de Charles Guérin a été heureux dans le choix de son sujet.

Il a su reconnaitre et adopter la manière qui lui convenait.

‘4 Ceux, est-il dit dans la préface, qui chercheront dans Charles Guérin un drame terrible et pantelant,.…..., seront bien complètement désappointés. C’est simplement l’histoire d’une famille canadienne comtemporaine que l’auteur s’est efforcé d'écrire... , C’est à peine s’il y a une intrigue d'amour dans l’ouvrage : pour bien dire, le fonds du roman semblera, à bien des gens, un prétexte pour quelques peintures de mœurs...

Les scènes de vie paisible et douce, les étude de mœurs, les tableaux de genre, étaient, en effet, plus conformes à la nature de son talent que les grands effets dramatique, les coups de théâtre, les déploiements énergiques. Ni Charles Guérin avait été publié par l’auteur à l’époque de la maturité de son talent, il aurait pu devenir

une bonne peinture de la vie et du caractère de notre peuple.

Nous croyons rencontrer la pensée de l’auteur aussi bien que le sentiment public en disant que c’est une composition un peu hàtive. Ila manqué à l’auteur des études et des uobservations préalables.

Le lecteur va constater par luimême les deux défauts saillants du roman de Charles Guérin : je veux dire les faiblesses de style et de couleur locale. Afin de laisser à l'ouvrage toute sa valeur et mieux faire ressortir les qualités à côté des défauts, nous choisirons pour terme de critique les deux chapitres du livre qui sont regardés à bon droit comme les mieux touchés : Un coup de Nord-Est, et

La Mi-Caréme. Le premier chapitre nous servira comme étude de style, le second comme étude de mœurs et de couleur locale.

La description du vent de nordest, qui ouvre le troisième chapitre de Charles Guérin, est excellente de vérité, mais très-faible de style.

On voit que, dès son enfance, l’auteur a été en rapports inthnes avec notre vent du golfe, ce roi du Saint- Laurent ; mais en même temps on s'aperçoit qu'il n’est pas encore initié aux secrets du style. Dans cette description, il n’y a pas moins de dix phrases qui commence par ce ou cela; tandis que le même pronom reparait ailleurs en treize endroits différents. L’habitude d'écrire aurait fait disparaitre fa-

cilement cette monotonie. Au reste, la page de Charles Guérin est sous les yeux du lecteur,

C’est pour le district de Québec un véritable fléau que le vent de nord-est. (C’est lui qui pendant des semaines entières, promène d’un bout à Vautre du pays les brumes du golfe. C’est lui qui au milieu des journées les plus chaudes et les plus sèches de l’été, vous enveloppe d’un linceul humide et froid, et dépose dans chaque poitrine le germe des catarrhes et de la pulmonie. C’est lui qui interrompt par des pluies de neuf ou dix jours, tous les travaux de l’agriculture, toutes les promenades des touristes, toutes les jouissances de la vie champêtre. C’est lui qui, durant l’hiver, soulève ces formidables tempêtes de neige qui interrompent toutes les communications et bloquent chaque habitant dans sa demeure. C’est lui, enfin, qui chaque automne préside à ces fatales hour. rasques, causes de tant de naufrages et de désolations, à ces ouragans répétés et prolongés qui à cette saison rendent si dangereuse la navigation du golfe et du fleuve Saint-Laurent.

Dès qu’il commence à souffler, tout ce qui, dans le paysage, était gai, brillant, animé, velouté, gazouillant, devient terne, froid, morne, silencieux, renfrogné. Un ennui, un malaise décourageant ae tout ce qui vous touche et vous environne,

ientôt des brumes légères, aux formes fantastiques, rasent en bondis:ant, la surface du flsuve. Ce n’est que l’avant garde de bataillons beaucoup

plus formidables, qui ne tardent pas à paraître. Alors vous chercheriez en vain ua rayon du soleil, un petit coin de ce beau ciel bleu, si limpide, qui vous plaisait tant. Sur un fond de nuages d’un gris sale, passent rapides comme des flèches, ces mêmes brumes, qui se succèdent avec une émulation, une opiniâtreté désolante, On dirait tantôt la blanche fumée du canon, tantôt la fumée noire d’un bateau-à-vapeur. Tantôt elles dansent comme des fées capricieuses, aux vêtements d’écume, sur la crête des vagues, tantôt elles passent dans l’air d’un vol assuré, comme d’immenses oiseaux de proie. Quelquefois leur vitesse semblent se ralentir, elles paraissent moins nombreuses ; déjà vous croyez entrevoir en quelques endroits une lumière vive, comme celle du solcil, vous apercevez même à la dérobée quelque chose de bleuâtre qui ressemble au firmament, vous vous dites que les brumes s’épuisent, que vous allez bientôt en voir la fin : vous vous trompez, elles passeront toujours. Le golfe en contient un inépuisable réservoir.

Une journée maussade, quelquefois deux, s’écoulent ainsi. Puis vient une pluie froide et fine, qui va toujours en augmentant, jusqu’à ce qu’elle se transforme en véritable torrent, poussée qu’e le est par un vent impétueux. Tout le jour et toute a nuit, et souvent plusieurs jours et plusieurs nuits, ce n’est qu’un même orage, uniforme, continu, persévérant. Pendant tout ce temps la pluie tombe comme dans les plus grandes averses, la fureur du vent se maintient à l’égal des ouragans les plus terribles. 11 semble que le désordre est devenu permanent, que le calme ne pourra jamais se rétablir. Cependant ce/a cesse ; mais alors recommence l’ennuyeuse petite pluie froide, plus désagréable et plus malsaine que tout le reste,

Enfin, un bon jour, sur le soir, éclate une épouvantable tempête : ce n’est plus le vent de nord-est seul ; tous les enfants d’Eole sont conviés à cette fête assourdissante. C’est ce que l’on nomme le coup du revers. Cela termine et complète la neuvaine de mauvais tEMpPBRs., versssroresvosenenresoses es vue

Inutile d’insister davantage sur le style: s’il n’est pas sans mérite, iln’est pas sans défaut.

Passons à l'appréciation de la couleur locale.

Le chapitre intitulé : La Mi-Carême commence par la conversation suivante entre.un groupe d’habitants de la campagne.

‘6 Ecoutez donc, vous autres, savez-vous que j’avons un grand personnage dans la paroisse ?

— Quoi, c’te p’tite jeunesse que Jacques Lebrun a amenée de la ville ?

—Justement, on dit qu’il va s’marier avec Marichette.

—Pas si bête, Lebrun'! d’aller comme ça chercher un mari à sa fille ............ soso oe ss réesve ….

—Qu'’est-ce qui sait c’que c’est que c’te trouvaille que son père a été faire en ville ?

— Après tout, c’est p’t’êtr’ ben rien d’hon.

—Queuqu? p’tit commichon 1!

—Queuqu” sauteu d’escaliers |

—Queuqu? polisson |

—L'fils de queuqu’ banquerouquier anglais |!

—Queuqu? restant de la ville

—Queuqu’ mauvais sujet dont les parents n’savent qu’en faire |

—Queuqu? rien qui vâille |

—-J’allons voir ça tantôt.

— Vous les avez invités père Morelle, n’est-ce

as ?

—C'est bien sûr. Faut-il pas avoir toute sorte de monde pour s'amuser comme il faut ?

—C’est ça. S'ils pensent faire des gestes, par exemple, je promets ben que j'leu-z-en f’ron rabattre un peu.

—Soyez tranquille vous aut’, je les mettrai à leur place.

—Et moé aussi !

—Epi moé itout!

—Epi moé d’même | IA EN RIETIILL COELELLELCELELLEZLT]

Le lecteur se demande si ce dialogue n’est pas une charge contre le langage de nos habitants ?

Le peuple canadien a le droit d’être fier de sa langue. Nulle part, en France, elle n’est mieux parlée par le peuple des campagnes. L’auteur de cette critique a eu l’occasion d’en faire l'observation per-

sonnelle. Il a parcouru la France dans toutes les directions, du nord au midi, de l’est à l’ouest. Il a observé le paysan français; il a conversé avec lui, et il est revenu avec la conviction que, sous le rapport de la langue, le Canada peut soutenir avantageusement la comparaison avec les paysans des provinces où le français est parlé Je plus correctement. Notre classe instruite est, à cet égard, inférieure à notre peuple.

Ni M. Chauveau avait vécu sous le toit de l'habitant de nos campagnes, il n'aurait pas mis sur ses lèvres le dialogue qui vient d’être cité. Il aurait appris que sa conversation, loin d’être triviale, est habituellement digne, correcte, avec un arôme d'originalité qu'une

demie instruction fait trop souvent perdre.

Veut-on des modèles du genre ?

qu'on lise les conversations du père Michel, dans les Forestiers et Voyageurs de M. Taché ; celle de José Dubé, dans les Anciens C'anadiens. Le dialogue du père Romain Chouinard avec M. de Gaspé, dans les Mémoires de ce dernier, est un chef-d'œuvre de vérité.

Le défaut qui vient d’être indiqué dans les dialogues que M.

Chauveau prête à nos hahitants se rencontre naturellement dans les scènes de mœurs de Charles Guérin.

L'auteur a bien une connaissance générale des habitudes de la campagne ; mais cette connaissance manque de précision. On s’aper-

çoit qu'il l’a acquise par oui-dire, et non pas de visu. Il n’a pas habituellement, comme M. de Gaspé, comme M. Taché, serré la main calleuse du peuple, partagé son modeste repas, causé avec lui.

Il n'entend pas résonner à son oreille l'expression populaire. En un mot, 1l n’a pas vécu avec notre peuple.

Pour suppléer à cette lacune, il lui a fallu inventer : il a chargé ses couleurs; mais il n’a pas toujours touché juste. Citons, comme preuve, un dernier passage du chapitre de La Mi-Carëéme :

« Les deux salles, celle où se donnait le repas, et celle où se faisait la tire, prirent bientôt l’aspect le plus gai et le plus animé. Dans l’une, c'était le choc joyeux des verres et des assiettes, les bons mots, les saillies heureuses, les bonnes vieilles histoires et les bonnes vieilles chansons du bon vieux temps. Dans l’autre, c'était les éclats de rire des

jeunes garçons et des jeunes filles qui, tout barbouillés de melasse, se poursuivaient et s’agaçaient avec les long'ies filasses de tire, semblables à des échevaux de fils d’or et d’argeut. On se poussait, On se pinçait, on se jetait de la neige, qu’on allait Chercher dehors, on se faisait des niches de toute espèce, on se donnait des chiquenaudes et des Coups à rompre bras et jambes ; et plus on s’aimait, plus on se maltraitait; car c’est ainsi quo l’on comprend l’amour dans nos campagnes.”

La lecture de pareilles scènes ne donnerait pas, croyons-nous, une idée flatteuse des habitudes de nos Canadiens. Ils ont cependant raison d’être fiers de leurs mœurs, autant que de leur langue.

L'urbanité, la politesse de leurs manières sont devenues proverbiales : et leur morale ne serait pas aussi pure, si la réserve et la modestie chrétienne ne régnaient pas dans leurs réunions.

De toutes ces critiques, faut-il conclure que le roman de Charles

Guérin soit sans mérite littéraire ?

Nous ne le pensons pas. Il contient un bon nombre de jolies pages que deux au trois retouches rendraient irréprochables,

En résumé, si l’on nous demandait notre jugement définitil sur Charles Guérin, nous dirions que c'est une ébauche, une étude inachevée de mœurs canadiennes,

Il nous reste à examiner maintenant cette variété d'articles que M. Chauveau a semés le long de sa carrière publique. Désormais sa manière est trouvée : le style a la forme et l'expression qu'il gardera. Il est pur, facile, élégant

sans recherche, ample sans emphase. Ilse prête toujours avec souplesse à cette multitude de sujets divers qui viennent se placer sous la plume du journaliste, La fibre nationale a toujours été sensible chez l’auteur ; elle s'émeut facilement, et lui a souvent inspiré des pages éloquentes qui seront ses titres en littérature,

Parmi les plus remarquables, on peut citer l'éloge funèbre de M.

Garnean, dont la péroraison est touchante.

‘“ Le nom de François-Xavier Garneau est célèbre partout où le Canada lui-même est connu : il est inséparable de la renommée de notre pays : il eût donc été bien pénible que celui qui a élevé à notre patrie le plus beau des monuments, n’eût pas lui-même une pierre tumulaire sur le sol dont,

oëte, il avait chanté les beautés, historien, céléré les héros.

‘“ Poëte, voyageur, historien, François-Xavier Garneau a été, en même temps, un homme d’ini-

tiative, de courage, d’héroïque persévérance, d’indomptable volonté, de désintéressement et de saerifice. Une idée fixe, ou mieux que cela, une grande mission à remplir s'était emparée de tout son être ; il lui a tout donné : cœur, intelligence, repos, fortune, santé; sa grande tâche, son œuvre, un moument national à élever, à compléter, à retou“her, à embellir une fois qu'il fut terminé; voilà à ses yeux toute SR VIG. sesssees sonsonus envoi se sonores cesenenne

“ci vos restes mortels repsseront sous cette pierre tumulaire, sur ce champ de bataille que vous avez célébré, non loin de cet autre monument que vous ayez eu la joie de voir élever à nos héros, au milieu de cette grande nature que vous avez si bien appréciée. Ces grands pins qui vous entourent conserveront en votre honneur leur sombre verdure, et les oiseaux d’hiver, sujet d’une de vos poésies, viendront y gazouiller sur votre tombe. Ces lumières errantes de notre ciel boréal, que vous avez aussi chantées, se réuniront au-dessus de vous en couronnes aux milles couleurs. Les restes des héros qui vous entourent, tressailleront peut-être auprès des vôtres, les derniers indigènes dont vous avez produit la plainte erreront autour de cette enceinte ; vous entendrez peut-être ces bruits étranges, et vous direz encore comme en vos vers harmonieux :.

Perfide illusion, au pied de la colline, C’est l’acier du faucheur !

& Cette foule religieusement émue va s’écouler ; le silence va se faire en ces lieux ; la nuit va descendre ; mais à votre égard le silence et la nuit ne se feront jamais dans nos âmes !

« Adieu, encore une fois, adieu ! ”

M. Chauveau a rédigé le journal de l’Instruction Publique depuis sa fondation jusqu'en 1867.

Ses revues mensuelles forment un bon résumé de l’histoire de ces onze années. Elles sont écrites avec le calme et la sobriété de l'écrivain parvenu aux limites de son talent.

L’œil attentif de la critique n’y découvre qu'une préoccupation parfois exagérée des transitions pour lier ensemble des événements et des choses qui ne se tiennent pas. Cet art ingénieux, poussé trop loin, dégénère en mignardise, et fait perdre à la pensée une partie de sa vigueur et de sa concision.

Enfin, pour conclure cette cri-

tique que nous avons faite aussi franche que bienveillante, ayant en vue, avant tout, l'utilité, nous dirons à M. Chauveau qu’il se doit à lui-même et à la littérature de réunir en volumes un choix des pages qu'il a semées un peu partout depuis vingt ans. Elles sont la meilleure part et l’âme de sa carrière publique ; elles résument la pensée de sa vie. Mais, dispersées dans les journaux et dans les revues périodiques, elles ne sont pas d’un accès facile, et courent risque de se perdre.

Ecrites, d’ailleurs, au lendemain des événements, elles ont besoin d’être retouchées à loisir, pour en retrancher ce qui n’a plus d’actualité, modifier ce qui manque d'à

propos ; en un mot, pour recevoir leur forme définitive.

Que M. Chauveau imite, sur notre petite échelle, les modèles européens, les hommes politiques qui ont été, en même temps, des hommes de pensées, comme M.

Guizot, en France, comme M. Disraëli, en Angleterre, Ces hommes éminents ont compris que l’histoire de leur action sur la société, écrite par eux-mêmes, était le monument le plus durable de leur vie.

On sait quel oubli profond succède à la plupart de ces réputations politiques qui font tant de bruit lors de leur passage. Celles qui n’ont d'autre appui que les passions du moment, disparaissent

avec elles. Le matin, elles surgissent du flot populaire, et, le soir, elles sont englouties sans retour.

. Ces hommes qui, la veille, conduisaient le char de l’état, qui se faisaient suivre par un peuple de courtisans avides de faveurs, qui, sur leur passage, écrasaient tout de leur insolente nullité, sont perdus dans la foule, le lendemain de leur chüte ; et l’histoire ne mentionne pas même leurs noms.

Quelnombre on en peut compter dans notre pays, seulement depuis un quart de siècle! Pendant qu'ils passaient fiers et triomphants sur la voie publique, comme ils toisaient de haut cet homme modeste et pauvre qui cheminait dans la oule, le front penché, l'œil pensif, Et si, par hasard, le nom de

cet homme montait jusqu’à leurs oreilles, ils haussaient les épaules de pitié, et laissaient tomber, avec dédain, de leurs lèvres, les épithètes de rêveur, de songe-creux, de poète inutile. Et pourtant cet homme qui ne se penchait pas pour ramasser leurs faveurs, allait assister à leurs funérailles : cet homme c'était leur juge, c'était leur maitre ; car il s'appelaient : l'historien ; il avait nom, si vous le voulez :

Garneau. Comme ce nom en a déjà enseveli de ces réputations retentissantes ! comme :il en ensevelira encore de ces renommées d’un jour! Ah! c’est qu’une page de son histoire est plus utile à la patrie qne toutes les stériles agitations de ces meneurs publics.

M. Chauveau a bien eu raison de s’écrier dans l'éloge funèbre de M. Garneau :

‘“ Nous pleurons la mort des grands hommes, mais pour eux plus que pour les autres, n’est-il pas bon que... .cette pauvre vie finisse un jour ? Car ce jour-là commence la grande réparation !

‘“ Leur gloire s'élève et va toujours grandissant comme ces merveilleux édifices que le voyageur voit s’élevor et grandir au-dessus des villes en les quittant et en perdant do vue tout ce qui les entoure,

‘ Les générations nouvelles apprennent leurs noms, et les redisent avec amour, et de tout le fracas, de toutes les ambitions, et les prétentions, et les intrigues d’une société, tout ce qui reste, ce sont quelques modestes et sereines réputations aussi dédaignées pendant la vie que belles après la mort ! ”

Que M. Chauveau se souvienne de ces paroles. Qu'il n'oublie pas que la part la plus précieuse de sa vie, est sa pensée, et que, pour compléter le bien qu'il a voulu faire, il doit la léguer à l'avenir.

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