SUR LES TRAGEDIES
J'avoue que nous excellons aux ouvrages de théâtre ; et je ne croirai point flatter Corneille, quand je donnerai l'avantage à beaucoup de ses tragédies sur celles de l'antiquité. Je sais que les anciens tragiques ont eu des admirateurs dans tous les temps, mais je ne sais pas si cette sublimité dont on parle est bien fondée. Pour croire que Sophocle et Euripide sont aussi admirables qu'on nous le dit, il faut s'imaginer bien plus de choses de leurs ouvrages qu'on n'en peut connaître par des traductions ; et selon mon sentiment, les termes et la diction doivent avoir une part considérable à la beauté de leurs tragédies.
Il me semble voir, au travers des louanges que leur donnent les plus renommés partisans, que la grandeur, la magnificence, et la dignité surtout, leur étaient des choses fort peu connues : c'étaient de beaux esprits resserrés dans le ménage d'une petite république, à qui une liberté nécessiteuse tenait lieu de toutes choses. Que s'ils étaient obligés de représenter la majesté d'un grand roi, ils entraient mal dans une grandeur inconnue, pour ne voir que des objets bas et grossiers, où leurs sens étaient comme assujettis.
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Il est vrai que les mêmes esprits, dégoûtés de ces objets, s'élevaient quelquefois au sublime et au merveilleux ; mais alors ils faisaient entrer tant de dieux et de déesses dans leurs tragédies, qu'on n'y reconnaissait presque rien d'humain. Ce qui était grand était fabuleux ; ce qui était naturel était pauvre et misérable. Chez Corneille, la grandeur se connaît par elle-même : les figures qu'il emploie sont dignes d'elle, quand il veut la parer de quelque ornement : mais d'ordinaire, il néglige ces vains dehors ; il ne va point chercher dans les cieux de quoi faire valoir ce qui est assez considérable sur la terre ; il lui suffit de bien entrer dans les choses, et la pleine image qu'il en donne fait la véritable mpression, qu'aiment à recevoir les personnes de bon sens.
En effet, la nature est admirable partout, et quand on a recours à cet éclat étranger, dont on pense embellir les objets, c'est souvent une confession tacite qu'on n'en connaît pas la propriété. De là viennent la plupart de nos figures et de nos comparaisons, que je ne puis approuver si elles ne sont rares, tout à fait nobles et tout à fait justes ; autrement, c'est chercher, par adresse, une diversion, pour se dérober aux choses que l'on ne fait pas connaître. Quelque beauté cependant que puissent avoir les comparaisons, elles conviennent beaucoup plus au poème épique
qu'à la tragédie. Dans le poème épique, l'esprit cherche à se plaire hors de son sujet ; dans la tragédie, l'âme, pleine de sentiments et possédée de passions, se tourne malaisément au simple éclat d'une ressemblance.
Ramenons notre discours à ces anciens, dont il s'est insensiblement éloigné ; et, cherchant à leur faire justice, confessons qu'ils ont beaucoup mieux réussi à exprimer les qualités de leurs héros qu'à dépeindre la magnificence des grands rois. Une idée confuse des grandeurs de Babylone avait gâté plutôt qu'élevé leur imagination ; mais leur esprit ne pouvait pas s'abuser sur la force, la constance, la justice et la sagesse, dont ils avaient tous les jours des exemples devant les yeux. Leurs sens dégagés du faste, dans une république médiocre, laissaient leur raison plus libre à considérer les hommes eux-mêmes.
Ainsi rien ne les détournait d'étudier la nature humaine, de s'appliquer à la connaissance des vices et des vertus, des inclinations et des génies. C'est par là qu'ils ont appris à former si bien les caractères, qu'on n'en saurait désirer de plus justes, selon le temps 011 ils ont vécu, si on se contente de connaître les personnes par leurs actions.
Corneille a cru que ce n'était pas assez de les faire agir ; il est allé au fond de leur âme chercher
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le principe de leurs actions ; il est descendu dans leur cœur, pour y voir former les passions et y découvrir ce qu'il y a de plus caché dans leurs mouvements. Quant aux anciens tragiques, ou ils négligent les passions pour être attachés à représenter exactement ce qui se passe, ou ils font les discoureurs au milieu des perturbations mêmes, et vous disent des sentences, quand vous attendez du trouble et du désespoir.
Corneille ne dérobe rien de ce qui se passe : il met en vue toute l'action, autant que le peut souffrir la bienséance ; mais aussi donne-t-il au sentiment tout ce qu'il exige, conduisant la nature sans la gêner, ni l'abandonner à elle-même. Il a ôté du théâtre des anciens ce qu'il y avait de barbare ; il a adouci l'horreur de leur scène par quelques tendresses d'amour judicieusement dispensées ; mais ^ n'a pas eu moins soin de conserver aux sujets tragiques notre crainte et notre pitié, sans détourner l'âme, des véritables passions qu'elle y doit sentir, à de petits soupirs ennuyeux, qui, pour être cent fois variés, sont toujours les mêmes.
Quelques louanges que je donne à cet excellent auteur, je ne dirai pas que ses pièces soient les seules qui méritent de l'applaudissement, sur notre théâtre. Nous avons été touchés de Marianne, de Sophonishe, d'Alcionée, de Venceslas, de Stili-
con, d'Androî?iaque, de Britannicus, et de plusieurs autres à qui je ne prétends rien ôter de leur beauté pour ne les nommer pas.
J'évite autant que je puis d'être ennuyeux ; et il me suffira de dire qu'aucune nation ne saurait disputer à la nôtre l'avantage d'exceller aux tragédies. Pour celles des Italiens, elles ne valent pas la peine qu'on en parle ; les nommer seulement est assez, pour inspirer de l'ennui. Leur Festin de Pierre ferait mourir de langueur un homme assez patient, et je ne l'ai jamais vu, sans souhaiter que l'auteur de la pièce fût foudroyé avec son athée.
Il y a de vieilles tragédies anglaises, où il faudrait, à la vérité, retrancher beaucoup de choses ; mais avec ce retranchement, on pourrait les rendre tout à fait belles. En toutes les autres, de ce temps- là, vous ne voyez qu'une matière informe et mal dirigée, un amas d'événements confus, sans considération des lieux ni des temps, sans aucun égard à la bienséance. Les yeux avides de la cruauté du spectacle, y veulent voir des meurtres et des corps sanglants ; en sauver l'horreur par des récits, comme on fait en France, c'est dérober à la vue du peuple ce qui le touche le plus.
Les honnêtes gens désapprouvent une coutume établie par un sentiment peut-être inhumain ;
mais une vieille habitude, ou le goût de la nation en général, l'emporte sur la délicatesse des particuliers. Mourir est si peu de chose aux Anglais qu'il faudrait, pour les toucher, des images plus funestes que la mort même. De là vient que nous leur reprochons, assez justement, de donner trop à leur sens sur le théâtre. Il nous faut souffrir aussi le reproche qu'ils nous font de passer dans l'autre extrémité, quand nous admirons chez nous des tragédies par de petites douceurs qui ne font pas une impression assez forte sur les esprits. Tantôt peu satisfaits, dans nos cœurs, d'une tendresse mal formée, nous cherchons dans l'action des comédiens à nous émouvoir encore ; tantôt nous voulons que l'acteur, plus transporté que le poète, prête de la fureur et du désespoir à une agitation médiocre, à une douleur trop commune. En effet, ce qui doit être tendre n'est souvent que doux ; ce qui doit former la pitié fait à peine la tendresse ; l'émotion tient lieu du saisissement, l'étonnement de l'horreur. Il manque à nos sentiments quelque chose d'assez profond ; les passions à demi touchées n'excitent en nos âmes que des mouvements imparfaits, qui ne savent ni les laisser dans leur assiette, ni les enlever hors d'elles-mêmes.