‹ Critique littéraireChapitre 18 sur 24 · A UN DE SES AMIS · texte numérisé non relu

A UN DE SES AMIS

Vous me demandez mon opinion sur les sciences où peut s'appliquer un honnête homme ; je vous le dirai de bonne foi, sans prétendre que personne y doive assujettir son jugement. Je n'ai jamais eu de grands attachements à la lecture. Si j'y emploie quelques heures, ce sont les plus inutiles : sans dessein, sans ordre, quand je ne puis avoir la conversation des honnêtes gens et que je me trouve éloigné du commerce des plaisirs. Ne vous imaginez donc pas que je vous parle profondément de choses que je n'ai étudiées qu'en passant, et sur lesquelles j'ai fait seulement de légères réflexions.

La théologie me semble fort considérable, comme une science qui regarde le salut ; mais, à mon avis, elle devient trop commune, et il est ridicule que les femmes même osent agiter des questions, qu'on devrait traiter avec beaucoup de mystère et de secret. Ce serait assez pour nous d'avoir de la docilité et de la soumission. Laissons cette doctrine tout entière à nos supérieurs, et suivons avec respect ceux qui ont le soin de

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nous conduire. Ce n'est pas que nos docteurs ne soient les premiers à ruiner cette déférence, et qu'ils ne contribuent à donner des curiosités qui mènent insensiblement à l'erreur. Il n'y a rien de si bien établi chez les nations, qu'ils ne soumettent à l'extravagance du raisonnement. On brûle un homme assez malheureux pour ne pas croire en Dieu ; et cependant on demande publiquement, dans les écoles, s'il y en a un. Par là, vous ébranlez les esprits faibles, vous jetez le soupçon dans les défiants ; par là, vous armez les furieux, et leur permettez de chercher des raisons pernicieuses, dont ils combattent leurs propres sentiments, et les véritables impressions de la nature.

Hobbes, le plus grand génie d'Angleterre depuis Bacon, ne saurait souffrir qu'Aristote ait tant de crédit dans la théologie ; il se prend à ses subtilités de la division de l'Église.

C'est, peut-être, par ces sortes de raisonnements que les théologiens ne sont pas quelquefois les plus dociles ; d'où est venu le proverbe, que le médecin et le théologal croient rarement aux remèdes et à la religion. Je n'en dirai pas davantage. Je souhaiterais seulement que nos docteurs traitassent les matières de religion avec plus de retenue et que ceux qui doivent y être assujettis, eussent moins de curiosité.

Comme la philosophie laisse plus de liberté à

l'esprit, je l'ai cultivée un peu plus. Dans ce temps, où l'entendement s'ouvre aux connaissances, j'eus un désir curieux de comprendre la nature des choses, et la présomption me persuada bientôt que je l'avais connue : la moindre preuve me semblait une certitude ; une vraisemblance m'était une vérité, et je ne vous saurais dire avec quel mépris je regardais ceux que je croyais ignorer ce que je pensais bien savoir, A la fin, quand l'âge et l'expérience, qui malheureusement ne vient qu'avec lui, m'eurent fait faire de sérieuses réflexions, je commençai à me défaire d'une science toujours contestée, et sur laquelle les plus grands hommes avaient eu de différents sentiments. Je savais, par le consentement universel des nations, que Platon, Aristote, Zenon, Épicure, avaient été les lumières de leur siècle. Cependant, on ne voyait rien de si contraire que leurs opinions. Trois mille ans après, je les trouvais également disputées : des partisans de tous les côtés, de certitude et de sûreté nulle part. Au milieu de ces méditations, qui me désabusaient insensiblement, j'eus la curiosité de voir Gassendi, le plus éclairé des philosophes et le moins présomptueux. Après de longs entretiens, où il me fit voir tout ce que peut inspirer la raison, il se plaignit « que la nature eût donné tant d'étendue à la curiosité et des bornes si étroites à la con-

naissance ; qu'il ne le disait point pour mortifier la présomption des autres, ou par une fausse humilité de soi-même, qui sent tout à fait l'hypocrisie ; que peut-être il n'ignorait pas ce que l'on pouvait penser sur beaucoup de choses, mais de bien connaître les moindres, qu'il n'osait s'en assurer ». Alors une science qui m'était déjà suspecte, me parut trop vaine pour m'y assujettir plus longtemps ; je rompis tout commerce avec elle, et commençai d'admirer comme il était possible à un homme sage de passer sa vie à des recherches inutiles.

Les mathématiques, à la vérité, ont beaucoup plus de certitude ; mais quand je songe aux profondes méditations qu'elles exigent, comme elles vous tirent des actions et des plaisirs, pour vous occuper tout entier, leurs démonstrations me semblent bien chères, et il faut être fort amoureux d'une vérité, pour la chercher à ce prix-là. Vous me direz que nous avons peu de commodités dans la vie, peu d'embellissement dont nous ne leur soyons obligés. Je vous l'avouerai ingénument, il n'y a point de louange que je ne donne aux grands mathématiciens, pourvu que je ne le sois pas. J'admire leurs inventions, et les ouvrages qu'ils produisent : mais je pense que c'est assez aux personnes de bon sens de les savoir bien employer ; car, à parler sagement, nous avons

plus d'intérêt à jouir du monde, qu'à le connaître.

Je ne trouve point de science qui touche plus particulièrement les honnêtes gens que la morale, la politique et la connaissance des belles-lettres (a).

La première regarde la raison, la seconde la. société, la troisième la conversation. L'une vous apprend à gouverner vos passions. Par l'autre, vous vous instruisez des affaires de l'État et réglez votre conduite dans la fortune. La dernière polit l'esprit, inspire la délicatesse et l'agrément.

Les gens de qualité, chez les anciens, avaient un soin particulier de s'instruire de toutes ces choses. Chacun sait que la Grèce a donné au monde les plus grands philosophes et les plus

(a) Le mot de science, appliqué aux belles-lettres, pourrait étonner à cette date et sous cette plume. Mais savant et science n'ont pas alors la valeur, ni la portée de maintenant. Si l'on veut s'en assurer, on n'a qu'à lire les Conversations de Méré, contemporain de Saint-Evremond, où l'on trouve ceci : « Je crois que le meilleur moyen pour se rendre « habile et savant n'est plus d'étudier beaucoup, mais de « s'entretenir souvent de ces choses qui avivent l'esprit. » (éd. de 1687). Bien que non datée, on peut admettre qu'elle soit du même temps, cette profession de foi que Saint-Evremond glisse incidemment dans une lettre à M. de Lionne : « Je vous dirai... que j'écris aux gens de « guerre et de cour comme un bel esprit et un savant ; et « que je vis avec les savants comme un homme qui a vu « la guerre et le monde. » (Giraud, III, 65). Des deux parts, on le voit, le mot savant est pris dans une acception que nous avons abolie.

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grands législateurs ; et l'on ne saurait nier que les autres nations n'aient tiré d'elle toute la politesse qu'elles ont eue.

Rome a. eu des commencements rudes et sauvages ; et cette vertu farouche, qui ne pardonnait pas à ses enfants, fut avantageuse à la république, pour se- former. Comme les esprits se rendirent plus raisonnables, ils trouvèrent moyen d'accommoder les mouvements de la nature avec l'amour de la patrie. A la fin, ils joignirent les grâces et l'ornement à la justice et à la raison. On a donc vu, dans les derniers temps, qu'il n'y avait personne de considération qui ne fût attaché à quelque secte de philosophie, non pas à dessein de comprendre les principes et la nature des choses, mais pour se fortifier l'esprit par l'étude de la sagesse.

Touchant la politique, il n'est pas croyable combien les Romains s'instruisaient de bonne heure de tous les intérêts de l'État, comme ils s'appliquaient à la connaissance de la police et des lois, jusqu'à se rendre capables des affaires de la paix et de la guerre, sans expérience.

Les moins curieux savent de quelle sorte ils étaient touchés des belles-lettres. Il est certain qu'on voyait peu de grands, à Rome, qui n'eussent, chez eux, quelques Grecs spirituels, pour s'entretenir des choses qui regardent l'agrément.

Parmi cent exemples que je pourrais apporter, je me contenterai de celui de César, et ce sera assez faire, pour mon opinion, que de l'appuyer de son autorité.

De toutes les sectes qui étaient alors en réputation, il choisit celle d'Épicure, comme la plus douce et la plus conforme à son naturel et à ses plaisirs : car il y avait de deux sortes d'épicuriens. Les uns, philosophant à l'ombre, et cachant leur vie, selon le précepte ; les autres, qui, ne pouvant approuver l'austérité des philosophes, se laissaient aller à des opinions plus naturelles. De ces derniers ont été la plupart des honnêtes gens de ce temps-là, qui savaient séparer la personne du magistrat, et donner leurs soins à la république, en telle sorte qu'il leur en restait, et pour leurs amis et pour eux-mêmes. Il serait inutile de vous expliquer la connaissance qu'avait César des affaires de l'État, non plus que la politesse et la netteté de son esprit : je vous dirai seulement qu'il pouvait disputer de l'éloquence avec Cicéron ; et, s'il n'en affecta pas la réputation, personne ne saurait nier qu'il n'écrivît et ne parlât beaucoup plus en homme de qualité qu'en orateur.

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