L'HABITUDE ET LES RÉVOLUTIONS
Gomment changer les habitudes d'un peuple? ce problème singulièrement ardu ne parait pourtant pas insoluble, quand on le pose à propos d'une tribu encore peu étendue et développée, ou d'une de ces petites républiques indépendantes, comme on n'en trouve plus que dans l'histoire^ dont Jes citoyens participent à peu près au môme état de culture et obéissent aux mêmes causes modificatrices qui viennent à se produire. L'habitude^ si puissante chez l'homme individuel, a plus de force encore au sein d'une peuplade : c'est elle qui en constitue pour ainsi dire l'existence distincte, au défaut des lois écrites et de toutes règles ou conventions fondées sur une délibération du genre rationnel, et rattachées à des principes. Et cependant quelles diversités intellectuelles et morales n*observe-t-on pas entre les tribus disséminées en Afrique, par exemple, quelles variations dans Tune d'elles quand on la visite à différentes époques! Combien il est facile à un chef, à un devin, à un conquérant, de changer du tout au tout Thumeur, les maximes et les usages des gens I On connaît le trait plaisanl, d'autant plus instructif que la caricature y confine étroitement à la réalité : un chef de sauvages marchant à la file vient à broncher sur le sentier ; tous s'empressent de broncher à son exemple, au môme endroit^ et celui qui s'en dispense est maltraité : a Crois-tu donc valoir mieux que le chef 7» lui demande-t-on avec colère. M. Bagehot qui cite^ après d'autres auteurs moins sérieux que lui, celle anecdote, en a, on peut le dire, construit toute la philosophie, dans son beau livre des Lots scientifiques du développement des nations; car il a su placer, en regard de la coutume imposée et de la discipline terrible, l'agent contraire, le mobile de toutes les variations : l'inspiration individuelle chez l'homme en crédit La cause des changements dans une nation, dit ce penseur si perspicace, et si éloigné^ cette fois, du préjugé commun de l'école de révolution, qui tient pourtant à le compter parmi les siens, la cause est a le renouvellement du modèle des caractères», et il suffit de peu d'individus pour amener le changement du «type favori » et du <x type détesté » du caractère, dans une société
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donnée. Il suffit d'un seul, dans une petite société» dans une tribu^ et la conséquence n'en est pas moindre que le passage rapide des mœurs pacifiques aux mœurs guerrières, ou vice versà^ du patriarcat régulier aux r^ztas et à la chasse à rhommci de la prospérité k là dispersion, de la vie à la mort(l).
Ainsi, là où les habitudes sont le plus puissantes^ là aussi elles peuvent être le plus mobiles, et il n'y à nulle contradiction à cela^ dès qu'il n'existe point d'autre principe de direction de Tentendement ou de la vie, et que, d'une autre part, la mobilité de Timagination et des passions donne crédit aux suggestions ou aux commandements de ceux que l'habitude elle-même investit d'une grande autorité.
Considérons maintenant, au lieu de ces tribus dont les membres ne sont pas sans doute aussi dénués d'intelligence que des voyageurs prévenus ou trop prompts se sont plu à les représenter (2), mais qui enfin ont coutume de motiver leurs déterminations par des raisons tout autres que tirées de l'examen du bien et du mal sous un aspect universel, considérons les nations à idéal, les petites républiques de l'antiquité. Là également des mouvements très-rapides ont pu entraîner les hommes en divers sens, des réformes profondes ou de grandes innovations ont été possibles, des législations entières, tout d'une venue et pour ainsi dire aprioriques, ont été demandées à des particuliers, à des étrangers, à des oracles, et se sont implantées, quoique souvent en opposition avec
(1) 0 U y a souvent une énorme différence d*un village à l'autre . Dans celui-ci tout annonce la prospérité : les cases sont grandes et bien faites, les vivres abondent, on y fabrique l'étoffe ; les habitants odt la figure ouverte, ils sont généreux , honnêtes et vendent leurs denrées avec plaisir ; tandis qu'à côté les gens sont défiants^ mal nourris, mal logés, à peine vêtus, n^ont aucune obligeance, et rien à vendre, bien que leurs terres ne soient pas moins fertiles que celles de leurs voisins. » {Exploration du Zambèse et de ses affluents par David et Charles Uvingstone, trad. de M"« Henriette Loreau, p. 340.) On trouve à toutes pages dans cet ouvrage, ainsi que dans les Explorations dans Vintérieur de l'Afrique Australe^ la preuve des modifications rapides et profondes que subissent les tribus, et, conune dit M. Bagehot, du renouvellement du modèle du caractère par l'action des hommes influents k chaque génération. De là viennent la prépondérance acquise à telle race, ou sa ruine. Naturellement, le commerce des esclaves, introduit ou favorisé par les Européens, et les guerres , les trahisons , les assassinats que ce commerce fomente, plongent toutes ces tribus dans un abtme commun de barbarie. H faut les observer à des moments où le travail et le trafic y jouissent d'un cerlaine sécurité, au moins relative.
(2) Ce n'est pas du moins le cas de l'admirable voyageur, du héros missionnaire que nous citions tout à l'heure. Après s'être moqué de l'habitude qu'ont les Européens de défigurer à plaisir leurs propres idiomes, pour répondre à ce que les « sauvages» leur ont dit dans leurs langues à eux, fort belles et sans aucun patois — plus souvent eneore pour répondre à ce que ceux-ci n'ont point dit — Livingstone ajoute ceci: « Quand on interroge les Africains de manière à s'en faire comprendre, ils vous répondent^ soyez en sûr, avec non moins de bon sens, si ce n'est avec plus de justesse, que ceux de nos compatriotes qui n'ont pas reçu d'éducation. Pour se figurer que notre intelligence est d'une autre nature que la leur, il faudrait oublier qu'en Europe nos arrière-grands-pères n'étaient pas plus éclairés qu'on ne l'est aujourd'hui en Afrique. Les mobiles qui font agir les noirs sont 9 il est vrai, peuélevés ; mais on les retrouve fréquemment chez les valets, et même chet les classes supérieures de race blanche. » {Exploration du Zambèse , p. 65.)
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des mœurs antérieurement élablies, ou avec celles dont se contentent les sociétés qui n'apportent dans leurs institutions aucun esprit de sys*^ tèmcy aucune pensée organique inspirée par le désir de mieux.
Ces changements d'habitudes des peuples leur sont intérieurs et pro» tèdent de leur autonomie) tantôt désordonnée, tantôt réglée. D'autres changements, de nature plus lente, leur viennent du dehors, soit par la conquête militaire, soit par cette autre conquête que constitue une religion importée, soit, a fortiori^ par la double invasion matérielle et spirituelle suffisamment prolongée. Sous les conditions forcées auxquelles on la soumet ainsi, une nation modifie graduellement ses manières de penser et de vivre. Mais nous n'avons ici en vue que les change^ ments d'origine interne el> de plus, assez rapides pour se bien distin** guer d'une évolution produite au cours des siècles et due à des causes nécessairement très-complexes.
De tels changements sont difficiles dans nos vastes sociétés modernes, fin dépit de tout ce qui a été fait si heureusement pour les rapprocher des petits Etals de l'antiquité, en leurs manières d'être et de se conduire, il faut bien avouer que ces sociétés sont plutôt de l'espèce dos grands empires. Le trait principal qui les en rapproche, c'est l'absence d'une éducation publique des citoyens; d'où vient le partage de chaque nation européenne en deux classes, dont Tune» en tous les progrès qu^elle fait ou peut faire, est obligée de traîner l'autre comme un poids mort. Gelle-ci, trente ou quarante fois plus nombreuse que la première, en est tenue éloignée par la culture générale de l'esprit, par le langage, par les mœurs sociales, souvent aussi par les croyances, et en un mot n'appartient pas à la même société et n'y est pas reçue. Si la société polie venait à dispal*altre) le peuple tomberait par ce fait mémo dans la barbarie : aucun fSlergé au monde ne rempêcherait de faire cette chute, au moins en tant qUô clergé et comme enseignant un catéchisme et distribuant des sacre* ments, car la religion n'a absolument rien de commun avec le fonds d'idées, de connaissances et d'usages qui dirigent la vie civilisée. On conçoit d'après cela combien il est difficile que la classe d'élitCi si elle vient à changer de sentiments et de pensées, à embrasser de nouvelles vues morales ou politiques, lire sérieusement à sa suite la classe la plus nombreuse, dont les habitudes sont plus fortement enra** cinées et souvent se rattachent à des croyances de l'espèce la plus ré*> sislante.
On dira peut-être que les nations progressives de l'antiquité tratnaient^ elles aussi, un poids mort à leur suite, et pire que le nôtre: l'esclavage. C'est parfaitement vrai, et c'est cela m.ême, ou en très-grande partie, qui a causé leur ruine à la fin. li y avait toutefois, de ce cas au nôtre, cette différence, que les esclaves n'ayant ni les droits ni les obligations des citoyens, non-seulement on n'était pas tenu, dans les anciennes repu-
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bliques, de les admettre à la participation de la culture civique, de leur donner l'éducation des hommes libres et de les recevoir dans la société des gens bien élevés, mais qu'au contraire on se sentait obligé à n'en rien faire, pour ne pas compromettre les institutions et coutumes de la liberté. Nous qui nous vantons de n'avoir plus d'esclaves, nous devrions être assez logiques pour procurer aux familles de la classe inférieure que nous disons libre Véducation libérale, et assurer à tous ceux que nous déclarons citoyens le minimum des idées et connaissances indispensables au citoyen. L'éducation libérale ne signifie pas à cette place un certain bagage de grec et de latin, ou, ce qu'il faut pour prétendre à l'une des professions appelées libérales, mais simplement la communication de cet ensemble de sentiments et de bonnes manières qui fait que des hommes se reconnaissent égaux dans un cercle et non pas seulement devant le scrutin. Tant que cette espèce d'égalité sociale qui n'a nul rapport aux conditions et ne fait acception ni de riches ni de pauvres n'existera pas entre tous les citoyens d'une cité, entre tous les membres d'un État, on n'aura pas complètement le droit de se dire affranchi des mœurs et des institutions serviles.
L'éducation donnée au nom de l'État, ou du moins des principes de l'État, qui sont la raison et la morale, peut seule chez les nations modernes ce que n'a pu le catholicisme, dont il semblait pourtant que ce fût la mission et l'esprit d'unir les hommes, au-dessus même des barrières des patries, dans les mêmes sentiments, c'est-à-dire en Christ et dans la charité. Ni au déclin des sociétés antiques, ni pendant le moyen âge ni depuis, la religion que les Pères et docteurs de l'Église ont faite n'a tiré de Christ et de la charité des fruits d'égalité morale, de respect mutuel des hommes et de liberté de l'esprit. Ce que le protestantisme a pu de considérable pour les individus et pour les peuples qui l'ont embrassé, c'est en affranchissant les consciences et l'État, rendant la foi personnelle en principe, reconnaissant ainsi, que ce fût ou non clairement voulu, la primauté et l'universalité de la raison et de la justice, la compétence morale delà juridiction civile, et inspirant à chaque personne un sentiment puissant de sa responsabilité directe à Dieu. Mais partout où se sont maintenus le confessionnal et le sacrement conféré par le prêtre, la religion s'est montrée impuissante à moraliser les masses et à communiquer aux personnes de conditions différentes un même fonds de notions et d'habitudes d'esprit et de cœur, de nature à leur faire sentir leur égalité devant la dignité et le respect. Loin de là, il est assez visible aujourd'hui à qui se rend compte des mœurs d'un village en France, et de l'espèce et du ton des instructions morales de la chaire et du confessionnal, que le prêtre est presque toujours incapable de moraliser les adultes, ne donne à l'enfance que des leçons destinées à s'effacer — à s'effacer souvent pour leur plus grand avantage — ne se préoe-
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cupe que médiocrement d'apprendre à chacun à se condattre, à scruter sa conscience ; bref que l'éducation cléricale ne modifie en rien l'immoralité régnante, le mensonge perpétuel de tous à tous, Tinexactitude à remplir les devoirs, les abus de confiance, le manque de dignité. Nous ne parlons pas de maux encore plus graves, heureusement moins universels : Tabsence de toute protection pour la femme et pour les enfants dans certaines familles accuse nos lois autant que l'éducation ou ceux à qui elle est confiée. Mais à ne considérer que les mœurs communes, on peut affirmer absolument qu'elles restent, sous l'action du clergé, dans un état d'infirmité et de bassesse nuisible aux progrès généraux de la civilisation ei incompatible avec la fondation d'un régime démocratique sérieux et durable. On pourrait ajouter que les IcQons directes ou indirectes des prêtres tendent le plus souvent à mettre ou à confirmer les esprits dans les dispositions les plus contraires aux principes et aux mœurs de la démocratie. De toutes manières, l'éducation donnée au nom des principes de l'Etat est la principale sur laquelle il y ait à compter pour agir sur les habitudes des masses.
Cette éducation ne serait pas très-difficile à organiser si on le voulait fermement, mais il est difficile qu'on le veuille, parce que celle des classes sociales de qui tout dépend, et qui forme comme un peuple civilisé superposé à un peuple barbare beaucoup plus nombreux, qu'il s'agirait d'élever jusqu'à elle, cette classe est elle-même divisée. Elle comprend dans son sein, par un phénomène commun à toutes les nations qui tendent plus ou moins vers les institutions démocratiques, un groupe rempli d'énergie et de bonne volonté, et un groupe constamment résistant ou réagissant et, h bien des égards, mieux muni et mieux armé que l'autre pour l'emporter à la longue. Le premier a pour idéal l'accession de tous les hommes à la dignité, et la réalisation par l'action de l'État des conditions générales de la bonne vie et de la vie morale pour tous. Le second maintient, sous tous les régimes possibles que lui amène Thistoire, un principe de servitude qu'il croit nécessaire, se refuse à comprendre un état social où n'existerait pas l'opposition de l'esclave et du maître, du vilain et du noble, de l'homme mal élevé et de l'homme bien élevé, un état social dans lequel la fleur de l'humanité ne serait pas obtenue en réduisant la masse humaine elle-même à la condition de fumier. Cette masse — car elle fait masse, elle aussi — des classes supérieures qui travaillent ardemment, et très-ordinairement avec succès^ à conserver ou à rétablir tout ce qui se peut d'inégalités et privilèges à chaque époque, compose le parti oligarchique. On nommerait ce même parti à bon droit, et en termes vraiment philosophiques, le parti de l'esclavage, même dans un État sans esclaves, si Ton avait égard à sa passion dominante et à la manière dont il entend une société ; car une société à ses yeux n'est pas une certaine solidarité des biens et des maux, des travaux et des jouissances,
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entre des agents essentiellement libres, mais un lien surtout de eoQ'^ trainte entre le grand nombre qui sert et qui souffre et le petit nombre qui se fait servir et lAcbe de jouir. L'existence de cette basse philosophie politique, ou plutôt du grand parti qui semble s'en inspirer, des intérêts et positions prises dont il se fortiOe, et des armes intellectuelles et maté* rielles dont il dispose, Tignorance et l'inertie de ceux qu'il a à mainte* nir dans la soumission, puis l'imprudence ou la précipitation de ceux qui proposent de les émanciper, mais par«dessus tout la pente commune à revenir, en chaque occasion, à ce qui est connu et éprouvé, font qu'il n'y a rien de si malaisé pour un peuple que de passer du système des ha« bitudes oligarchiques à un autre système, tel qu'une démocratie sérieuse le voudrait. Ce changement exige une éducation nouvelle, capable d'éle* ver la classe inférieure et dirigée au niveau moral de la partie généreuse de la classe dirigeante; mais voilà précisément ce qu'il est le plus difficile d'obtenir. Aux difficultés qui proviennent de la mauvaise volonté du parti oligarchique, ajoutons et de la volonté insuffisante ou trop peu éclairée du parti des réformes, il se joint aujourd'hui d'autres difficultés encore. L'opinion des hommes avancés se préoccupe de l'instruction, croit que l'instruction est tout, quoique à vrai dire elle ne soit qu'un instru^ ment dont on ne fait pas toujours un bon usage. Il suit de là qu'on ne songe pas à fonder l'éducation républicaine. L'éducation, ou ce qu'il et\ existe, est donnée d'après les maximes anciennes, et les prêtres sont les seuls qui la donnent ou Tinspirent, au moins, en dehors des familles. Enfin le préjugé économique et politique du laisser-faire absolu est cause que Ton compte sur l'œuvre de la liberté individuelle pour remplir le devoir dont se dispense l'État, et cette liberté n'agit pas, ou même ne peut pas agir, et l'État, qui pourtant voudrait avoir des citoyens, reste dénué d'éducation publique pour les former.
S'il est tellement difficile, dans nos grandes sociétés plus semblables aux anciens empires qu'aux anciennes républiques, de changer le fond des habitudes populaires, et soit de fonder pour cela une éducation nouvelle, soit de s'en passer, on se demande comment une révolution aussi profonde que le fut en somme la révolution fraççaise a été possible, et comment son esprit peut lutter encore aujourd'hui, après quatre-vingts ans d'efforts de toutes les réactions coalisées, après tant de trahisons des siens, après tant de fausses et dangereuses démarches, contre la tendance persistante, invincible, de tous les gouvernements et d'une si grande masse du peuple à revenir à l'état d'équilibre politique stable de l'ancien régime.
Quant à la première question, l'histoire de France depuis la mort de Louis XIV y répond clairement, car la difficulté a toujours été de comprendre comment la révolution aurait pu être évitée, et non pas comment elle a été possible. L'ancien régime avait cessé d'être viable. Un
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historien sympathique & Tautorité, hostile à tous les sentiments révolu-» tionnaires, qualifie lui-môme en ces termes le principe où ce régime avait eu son point de départ, et le résultat auquel il était parvenu en 1780 : oc Le régime féodal considérait le pouvoir politique comme la propriété de celui qui en était investi ; d'où il résultait naturellement que oelui*-oi pouvait l'employer, comme toute autre propriété, à servir ses vues particulières et en profiter pour faire tourner le travail des autres à son avantage. Ce système avait eu pour résultat dans Taneienne France l'exploi* talion des basses classes par les classes élevées, c'est-à«dire la misère d'un côté et la démoralisation de l'autre. Cette situation était trop éTidente pour que l'Assemblée nationale ne hâtât pas la chute d'un pareil système (1).» En effet, la Constituante hâta la chute et ne la fit point s les émeutes populaires et la décomposition avérée de la discipline militaire ne pouvaient manquer à la fin de faire éclater une anarchie dont les signes précurseurs dataient du règne de Louis XV (2) et que les assemblées de la Révolution atténuèrent quand elle se produisit, bien loin qu'elles l'aient causée. Quel esprit réfléchi et de bonne foi, connaissant les allures de l'autorité en tout temps, peut croire que si les conseillers écoutés de Louis XYI avaient senti dans les mains de ce roi et des officiers de sa cour une force réelle, avec un lendemain seulement supposable pour le coup d'État une fois fait, ils eussent permis que le monarque subtt la volonté des états généraux, au lieu de se délivrer d'eux à l'exemple de tous ses prédécesseurs, et plus expéditivement, pavoe qu'ils étaient plus insoumis ! Mais tout en France était désorganisé par la eotm ruption des sentiments liés à l'exercice du pouvoir, et par l'effet du con^ traste des faits avec l'idéal nouveau que répandait la philosophie. Bn tai^ cun pays Texploitation dont parle M. de Sybel et qui est le résultat de Tassimilation des fonctions politiques à la propriété, selon le principe féo^ dal, n'avait produit ni tant de misère ni tant de démoralisation, parée que nulle part la noblesse n'avait si complètement séparé ses intérêts de ceux des autres classes, et sa vie de la vie commune^ ni si complètement livré au roi tous les droits de la nation : l'impôt, l'armée^ la liberté indivis duelle ; que, d'un autre côté^ deux rois absolus dont les règnes occupent ensemble plus d'un siècle avaient tari les sources de la fortune publique et détruit le prestige royal par l'étalage de leur monstrueux égoïsme 6| de leurs vices ; et qu'enfin le clergé, après avoir conservé tous ses biaBf
(i) De Sybel, Histoire de PEurope pendant la Hévotutiofi fmnçaise^ (rii<|. ie l'iD, p^t H"* Maria Dosquet, U I, p. 212.
(2) Voyez le Journal de Barbier, particulièrement aux années 1725, iTà^, 1750, 1751. 1757, et remarquez le chapitre des enlèvements d'enfants pour peupler le Canada (novembre 17Â9). — Le bon peuple de France, le plus attaché de tous à set rois, d^vot k U ■OO" narchie depuis douye cents ans, rit et chante à Tenterrement de Louis XIV {cfû^nin de la Révolte) ^ Arrivé à Louis XY, i\ accuse ce roi de faire enlever des enfants pour se rajeunir en se baignant dans leur sang.
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et obtenu rentière extermination des protestants, faisait sentir son poids plus que ses services et rendait sa domination insupportable à la majorité de ses propres membres. La jouissance des privilèges devenait donc moralement impossible aux privilégiés à cause du sentiment universel qu'on avait d'être exploité sans aucune compensation^ et de l'extrême misère qui rendait tout changement préférable au repos. La puissance de l'habitude ne suffisait plus à maintenir les choses dans leur ensemble. Elle était seulement assez grande pour opposer un obstacle t)ermanent aux tentatives qui se feraient en vue de donner la stabilité à un régime nouveau.
Les réformes qui datent de 1789, et que les gouvernements de la France ont maintenues plus ou moins volontairement depuis lors, donnent la mesure de ce qui était devenu intolérable à la nation et que Thabitude ne pouvait plus ni défendre ni restituerai soit qu'il s'agit de choses qui une fois détruites ne demandent pas à être remplacées, ou de choses dont le remplacement bien ou mal entendu se trouve toujours, sans exiger de changements trop graves dans le moral des hommes. Ainsi régalité civile fut établie, les droits seigneuriaux abolis, avec les taxes les plus impopulaires, l'Eglise anéantie comme pouvoir politique, tout Tancien ordre judiciaire renversé, l'université supprimée ; et ce ne fut pas un problème insoluble, après quelque temps d'anarchie, d'imaginer un système empirique de finances, d'instituer des magistratures quelconques, et de fonder une autre université dans l'ordre des idées régnantes. Tout cela réuni compose une réforme immense, qu'on n'apprécierait pas à sa valeur en la nommant plutôt négative que positive, car c'est un bien très-positif que d'être délivré d'une mortelle injustice; mais tout cela est encore loin de représenter l'esprit même et l'entière portée des principes de 1789.
L'impuissance qui s'est révélée dans la longue suite des tentatives faites pour introduire ou soutenir fermement les principes de 1789 dans l'ordre politique, puis pour les appliquer à celles des institutions sociales où ils peuvent s'étendre ; les résistances jusqu'ici invincibles opposées par les gouvernements et par certaines classes de la nation à l'extension légitime de ces principes, quoique avoués; enfin les révolutions qui ont renversé ces gouvernements, et les réactions qui ont ramené en peu de temps d'autres gouvernements semblables ou pires, donnent la mesure des habitudes perpétuées en France depuis l'ancien régime et rebelles à l'idée fondamentale du nouveau. En partie aggravées depuis le premier empire, diminuées d'un autre côté par l'action persévérante des nouvelles lois civiles et la constance héroïque du parti républicain à travers tous ses désastres, on ne peut attendre pour ces habitudes toujours persistantes une modification définitive et profonde que de l'effet d'une éducation nationale enfin organisée, et de
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l'action des institutions démocratiques mêmes qu'elles empochent de prévaloir.
II n'y a pas lieu de s'étonner si le cercle vicieux qui se montre partout dans le cours de l'histoire des réformes des institutions et des idées ressort encore plus clairement des épreuves de la révolution française et la rend comme interminable. Il ne s'agit de rien moins que de fonder l'autonomie humaine, d'en trouver le jeu dans une constitution politique, et de faire porter à cette constitution tous ses fruits en matière de règlements sociaux du ressort de l'autorité. Comme il est bien certain que les institutions n'ont jamais de valeur qu'en raison de ce que valent les hommes chargés de les appliquer et de les faire vivre, et que ceux-ci dépendent en grande partie de leurs habitudes et de leur éducation, il est également clair que Téducation et les habitudes doivent changer; mais comment changeraient-elles, s'il faut qu'elles soient changées déjà pour que s'établissent les conditions nécessaires de leurs changements? Quelles réformes sont possibles ou durables, quand on en demande l'initiative ou le maintien à ceux dont l'esprit aurait dû être préalablement modelé par une action prolongée de ces mêmes réformes? Il n'est pas impossible de s'affranchir à la fin de ce cercle vicieux, en comptant sur Tinfluence éducatrice nationale de certaines circonstances une fois changées dont on ne revient pas, puis sur des actions individuelles ou trèspuissantes^ ou nombreuses et répétées, surtout sur le long temps écoulé dans un même ordre de revendications et d'infatigable propagande. Mais ce qui parait impossible, quand c'est un changement profond des habitudes politiques et sociales qui est en jeu, c'est d'échapper aux mouvements d'action et de réaction, aux oscillations violentes, révolutions et coups d'Etat, guerres civiles ou religieuses, auxquelles donnent lieu les entreprises des partis pour pousser de force la nation dans les voies où l'on avance, ou dans celles où Ton rétrograde.
La France en a fait depuis 87 ans non-seulement la dure expérience, mais Texpérience plus dure que de raison, pourrait-on dire. Quel peuple en révolution a subi un tel écart de l'effort produit et du résultat obtenu? Lequel a réalisé une si faible partie des aspirations politiques de ses esprits les plus éminents et les plus généreux, ou rencontré des résistances plus aveugles et des coalitions plus immorales du côté des réacteurs? Plusieurs gouvernements ont été renversés qui tendaiient à divers degrés, autant qu'ils le pouvaient au moins, à la restauration de l'ancien régime, et cependant on oserait à peine dire que le pays a perdu l'habitude de demander un chef, un maître, et de préférer à une représentation parlementaire un représentant unique tel qu'était Napoléon l*'.
Le suffrage universel direct a été institué, mais il a fonctionné vingt ans sur vingt-huit pour confirmer l'usurpation la plus criminelle, et ceux qui lui demandent des plébiscites sont précisément ceux
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qui regardent les plébiscites comme de simples accessoires des coups d'Etat.
L'armée sort des entrailles de la nation, sans doute, mais le soin principal et la grande inquiétude des gouvernements est de Tentenirséparée; et il n'y en a pas un seul qui n'ait songé en l'organisant à se préparer un instrument pour un cas de guerre civile, instrument que presque tous ont employé d'ailleurs, les uns avec succès et les autres non.
L'ordre judiciaire devrait émaner des justiciables ; ainsi le veulent les principes ; mais il est du haut en bas la créature du pouvoir exécutif, et l'esprit de la magistrature est, comme l'esprit militaire, opposé aux tendances modernes et démocratiques, favorable à Toligarchie, et bien plus semblable à l'esprit de caste qu'on ne croirait cela possible dans une société après tout sans castes. Et l'on ne nous accusera pas d'outrager les magistrats, si nous disons que, dans les causes politiques Ja justice cesse, on peut presque dire fatalement, d'ôtre la justice ; car nous pou* vous ajouter qu'en aucun lieu, en aucun temps, l'impartialité du juge n'a été une condition facilement compatible avec la mission de défendre par des arrêts le pouvoir auquel il doit son institution.
La proportionnalité de l'impôt est inscrite en principe dans dix constitutions, mais il s'en faut que nos impôts soient réellement proportionnels aux facultés des contribuables, et pas une commission du budget ne s'est proposé la recherche sérieuse des moyens d'approcher, si ce n'est d'atteindre un idéal qui ne parait pourtant pas au-dessus des forces humaines. La routine a trouvé des raisons pour s'en dispenser, môme dans les temps où il était le plus facile de tenter des innovations.
Enfin ce ne sera bientôt plus qu'un sujet de risée en Europe, ces entraves variées auxquelles restent soumises nos libertés de réunion, d'association et de la presse, tous ces droits débattus sur le champ de bataille accoutumé de nos révolutions et de nos réactions, et dont il semble que nous devions presque désespérer d'user jamais honnêtement et régulièrement, tandis que la vaste association cléricale exerce seule parmi nous une liberté réelle, se glisse dans toutes les fonctions et forme un État dans l'Ëtat.
Est-ce bien surtout par la faute ou l'infirmité de la masse de notre nation que nous sommes restés tant en arrière de nos vœux et de nos espérances les plus modestes? Peut-être l'habitude seule n'aurait point paralysé à ce point, après chaque révolution, le peuple même qui l'avait faite ; peut-être les craintes excitées par les procédés révolutionnaires, et pav les menaces déclamatoires qui en accompagnent les exhibitions vaines, n'auraient pas suffi pour rendre toute réforihe impossible ou inefficace. Mais on sait que les réformes durables, accomplies avec les moyens et dans les proportions voulues pour les rendre durables, ne peuvent être l'œuvre que des conservateurs, c'est-à-dire d'une classe assise
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sur les traditions^ et en posgession incontestée du gouvernement. Cette classe éclairée et animée de bonnes intentions n'a pu se formerouprér valoir chez nous. La remarque en a été faite souvent, car la vérité en est frappante. La même fatalité d'égoïsme et d'intérêt mal entendu qui a fait de la classe dirigeante aristocratique^ après la guerre de cent ans et après la Réforme, une caste ennemie du peuple, et par là indigne de gouverner sous les rois et incapable de les contenir, a porté la classe dirigeante bourgeoise à renier ou combattre tout ce qui de la révolution n'était pas à son avantage, entendu de la façon la plus étroite. Nous par* Ions de la majorité de ces classes, puisqu'il y a eu quelques brillantes ex« ceptions dans la noblesse française, et que la bourgeoisie a fourni et ne cesse de fournir abondamment de quoi combattre ses propres tendances, et peut-être à la fin les vaincre. Mais il n'en est pas moins vrai que les gouvernements qui ont cherché successivement son appui ont spéculé sur ses plus basses passions. Tous ont manqué à la mission de continuev et d'accomplir la révolution par les réformes ; tous ont violé ses prin* clpes, alors même qu'ils ne les ont pas reniés; tous ont trahi leurs propres intérêts en se rendant odieux au peuple ou ne s'attirant sa faveur quq grâce h ses vices.
Napoléon I" par ses guerres de conquête, son administration absolu* tiste, la centralisatidn et le concordat, a rendu le peuple français pour trois quarts de siècle incapable d'exercer la moindre des libertés que suppose une constitution démocratique.
La Restauration trouvait un terrain admirablement préparé pour la conciliation de la « légitimité » et des droits populaires. Elle a travaillé de son mieux et réussi à faire que légitimité signiflÀt négation de ces droits, au lieu de tradition d*autorité pour les mesurer et les développer.
Le gouvernement de Louis-Philippe était appelé par la plus étonnante et la moins contestable des analogies historiques à fonder la monarchie constitutionnelle. Mais quand il pouvait ouvrir une ère française de 1830, semblable à Tère anglaisée de i688, il a préféré à la mission glorieuse d'un Guillaume III le rôle ingrat d'un rusé marchandeur de libertés, qui trouve à la fin sa perte dans les moyens qu'il prend pour la conjurer.
Après la révolution de février et la défaite des insurgés de. juin 1848, les hommes des classes dirigeantes, qui disaient tous alors avoir aperçu des vérités nouvelles à la lueur des éclairs de cette année funeste, se hft* tèrent de retournera l'ancien obscurcissement. La France qui tenait en* core la tête du mouvement démocratique mentit à son passé, s'allia à la réaction européenne. Elle-même fut livrée aux entreprises d'un scélérat maniaque : effet fatal de la coalition qui tuait la seconde république ; de la même coalition qui^ n'ayant pu empêcher la troisième de naître, s'efforce aujourd'hui de l'empêcher de vivre, et prépare aveuglément le troi« sième empire.
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Napoléon III lui-même, s'il n'eût eu l'âme foncièrement basse do parjure^ s'il avait dédaigné i'oripeau impérial, si, s'estimant homme providentiel, comme le prétendent ses panégyristes^ l'infirmité de ses vues politiques et ses irrésolutions lui avaient permis d'appliquer sa puissance à quelque autre chose qu'à démoraliser pour régner, Napoléon III pouvait terminer la révolution à meilleure enseigne que ne l'avait voulu le premier Napoléon. Il pouvait user de l'espèce de légitimité nouvelle acquise à son nom pour mettre au service du régime démocratique à fonder le principe d'autorité sous la seule forme désormais populaire. Le rôle d'un dictateur de république pouvait se comprendre. Celui d'un César dynastique marquait le dernier degré de la décadence. Ce César lui-même» par son caractère et ses aventures^ symbolisait assez bien la partie la plus corrompue de ces classes dirigeantes qui n'avaient plus, qui n'ont plus le crédit de restaurer le trône et l'autel dans leur sincérité, dans leur dignité, et sont obligées de confier leurs intérêts à des spéculateurs en coups d'État et à des fabricants de miracles.
La situation actuelle, après avoir côtoyé des abîmes qu'on ne remonte pas, est incontestablement meilleure. Le pouvoir exécutif n'a peut-être point toute l'intelligence qu'on voudrait, mais on lui croit de la loyauté. Nous ne pouvons pas dire que nous possédons, dans la personne du président de la République, l'homme vainement demandé à tant de gouvernements successifs, qui, investi de la confiance des conservateui^, ait à la fois la compréhension du but et la volonté de l'atteindre, et les qualités requises pour être aimé du peuple. Mais nous ne saurions assurer non plus que le maréchal de Mac-Mahon ne sera pas ce que des gens avisés ont prédit qu'il serait, le fondateur définitif et réel d'un régime républicain pour lequel il n'a jamais témoigné sa prédilection. Ce qui est certain, c'est que Taveuglement bientôt séculaire des conservateurs est toujours le même. Le parti clérical et les trois partis dynastiques travaillent avec une ardeur extraordinaire à diviser la France en deux partis inconciliables, et à mettre toutes choses au point que de nouvelles révolutions et finalement une incurable anarchie en soient l'unique issue possible. Toutefois il y a de tels signes de faiblesse d'esprit et démence senlle dans les discours de certains coryphées de la droite des chambres, et tant d'insuffisance, une telle pauvreté de raisons dans les arguments d'orateurs plus sérieux du même côté, qu'il se mêle aux inquiétudes que cause l'état mental des classes conservatrices, une espérance fondée sur le peu de chances que doivent avoir des partis si décrépits de rester les maîtres de la direction sociale. Au contraire, ce qu'on voit de talents, de bonne volonté, d'idées rationnelles et de sagesse aux républicains, non-seulement dans les chambres, mais dans tous les conseils où ils ont pénétré depuis quelques années, eslfait pour donner confiance en l'avenir. Mais le vieux parti révolutionnaire, en se transformant pour devenir lé-
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galiste et constitutionnel, doit se garder d'être jamais transigeant à la manière de ceux qui transigent avec le devoir, opportuniste comme ces hommes d'État de Tavis desquels on sait que le moment opportun ne viendra jamais. Agent du progrès encore plus que croyant, qu'il se méfie de IVt;o/u/tonm.smtf d'une école où l'on croit le progrès un fait naturel qui a lieu par tous les chemins et prend les hommes pour instruments. Qu'il con serve pieusement les traditions de l'apriorisme moral et politique, en dehors duquel la philosophie du xviii' siècle et la révolution n'ont plus de sens. Qu'il ne cesse de mettre en avant les réformes et se préoccupe de celles-là mêmes dont il ne peut croire le jour prochain. Qu'il les tienne toutes en vue pour l'éducation et l'encouragement du suffrage universel, que l'oligarchie abuse si aisément. C'est à ces conditions et par un heureux mélange de résolution et de modération, d'esprit pratique et d'idéal, de légalisme et de constant effort pour le perfectionnement des lois, qu'on peut s'affranchir de ce cercle vicieux de l'habitude qui semble exiger que le progrès d'un peuple soit déjà accompli dans ce qu'il a de plus décisif, avant de devenir réellement possible. Renouvibrj^
A L'tSAGB DES ÉCOLES PRIMAIRES LAÏQUES
— SUITE
Parmi les idées que l'éducation fournit aux jeunes gens, celles-là portent plus particulièrement le nom de connaissances, qui se réunissent en de certains groupes appelés des sciences, telles que les sciences de ta nature, physique, biologie, etc.; ou la géographie, l'histoire, l'étude des langues, etc. Une partie notable des connaissances de cette espèce a des applications dans plus de professions ou de fonctions qu'on ne s'y attendrait tout d'abord, et peut quelquefois y être indispensable. C'est ainsi que l'arithmétique^ la géométrie et le dessin servent aux menuisiers , maçons, charpentiers, sculpteurs ; la géographie et les langues étrangères aux voyageurs, agents des postes, marchands, etc. D'autres branches de l'instruction n'ont pas précisément un emploi dans la vie, mais ne sont pas moins d'une incalculable valeur, comme servant à l'éducation de l'esprit en général. Contentons-nous de nommer les langues anciennes, la haute littérature, l'histoire dans ses parties reculées, les mathématiques supérieures. Que les parents ne disent pas : « Mon fils sera ouvrier, qu'a-t-il besoin d'apprendre la grammaire, la géographie ou l'histoire. Il a bien assez des quatre règles. » D'abord, «n ne sait jamais avec certitude à quoi on arrivera dans le courant de la vie. L'artisan peut devenir un homme riche ou tomber dans l'indigence ; dans les deux cas il lui serait
Utile d*dn Bavoir plus long que ne lemblait Texi^or l'état auquftl on le deatioAit. De pins, tout le monde sait que rhomme cultivé et instruit^ à conditions égales, est mieux reçu partout qut Thomme sans éducation» Il peut trouver des emplois tion'-seulement honorifiques mais même rétribués, pour peu que ses talents tour^^ nent àla pratique. Et s'il arrive que Tenfant auquel vous n'avei pas refusé ce sup^ plément de connaissances que vous étiez tenlé de juger inutile montre une Téritable aptitude, une vocation, ce que vous ne pouvez savoir qu'en le mettant à Tessai, ne pourra-t-il pas devenir un de ces hommes qui honorent leur pays et leur siècle dans les sciences, dans les beaux-arts, par leurs découvertes, par leur action politique même. N'en aves-vous pas mille exemples dans Thistoire des grands hommes, et dans ce qui se passe aujourd'hui en Amérique, où les carrières s^ouvrent les unes après les autres à des jeunes gens qui semblaient devoir rester dans les plus basses?
Tonte connaissance est utile ou le sera demain. Tonte connaissance est le chemin d^une autre et d'une infinité d'autres : et celles qni ne sont pas utiles aux individus pris séparément le sont à tout le monde, aux nations et à \eviîi progrès, et cela souvent de la manière la plus impossible à prévoir.
Véducation du cœur, — On comprend sous ce nom la formation du caractère et la discipline des passions, sous Faction d'une volonté que la raison guide. Cette partie de l'éducation est de toutes la plus importante, car la valeur réelle la plus haute d'un homme réside en ce qu'iZ veut et non en ce qu'il sait. La volonté doit s'employer à bien faire, et par ce moyen à nous rendre nous-mêmes bons. I/instructiou et le travail peuvent procurer richesse et honneur, mais les vertus seules apportent la coosidération personnelle et la tranquillité de l'âme, et seul un bon caractère attire l'affection d'autrui. C'est pour cela que les parents doivent considérer comme leur plus saint devoir de former leurs enfants à la vertu. La maxime vulgaire leur est bien souvent applicable, qui dit : Les fautes sont imputables pre^ mièremerif à ceux qui les commettent; secondement à ceux qui les ont rendues possibles. Une autre maxime exprime bien la supériorité du caractère et de l'éducation sur la simple instruction qui ne fait rien pour le cœur : Homme ignorant vaut mieux que mal appris.
La méthode de la vertu est la méthode de la raison. L'homme qui a été élevé à suivre cette méthode est celui qui a appris à régler sa conduite sur des principes d'action au lieu de se livrer sans examen à l'impulsion de ses désirs, ai cet homme, considérant le cas avec tranquillité, est indécis sur ce qui vaut le mieux, à cause d'un partage des opinions dans le monde, et de maximes contraires ayant cours, il tâchera de voir clairement ce que la raison dicte pour la circonstance, se demandant aussi comment ont agi les sages de tous les temps et de tous les êiges. Notre pensée propre peut se trouver insuffisante dans les cas de doute. Pourtant il faut que chacun pèse tout avec elle, ne serait-ce que pour se rendre à la pensée des autres : cela ne se peut pas autrement. Il importe seulement d'écarter de ce jugement les motifs trop intéressés ou les passions trop peu clairvoyantes qui fausseraient la balance des appréciations.
lebittdB l'éducation eêt Ame ia ^ierlu. ^ LH devoirs des psiMts Mil rtM-
met dafas cette s^ûtence. Mais il reste à définir les moyeos. Beaucoup d'enfantti s'ils sont livrés à eux-mêmes, inclinent au mal. Il est donc bien certain qu'il faut s'Occuper de les diriger au bien dans la pensée et dans l'acte. Mais sachons bien que les exhortations, les prières, les menaces, les punitions et tous les moyens de oe genris n'ont qu'une efficacité faible et courte en cette affaire ; il faut même dire qu'elles n'en ont aucune dans certains cas. Une tieille maxime dit : Epargner les remontrâmes c'est volei' l'enfant; et même nos anciens ne se contentaient pas des remontrances, ils ajoutaient le fouet. Nais ils n'obtenaient pas avec ces honteui moyens de meilleurs résultats qu'avec n'importe lequel de ceux qui ne visent pas directement le but. Ne battei jamais l'enfant, si ce n'est le plus méchant dans les oas extrêmes où sa propre brutalité appellerait la leçon instantanée du talion. Cela est en dehors de toutes règles. Que vos exhortations et vos remontrances ne soient pas d'ennuyeux sermons^ mais de brèves et nettes déclarations de ce qui se doit, en comparaison d'une conduite à blâmer. Que vos prières s'adressent au cœur de l'enfant, mais seulement quand il peut voir réellement votre chagrin et que vous apercevez qu'il y est sensible. Enfin les meîiaces et les punitions ne doivent point porter sur des assujettissements ou des privations de nature à nuire au développement de l'enfant (tels que la prison ou la plupart des pensums) ; elles n'auront d'efficacité qu'autant qu'elles tendront à changer les habitudes en bien, et c'est ce qui n'arrive guère à la suite de ces afflictions passagères dont le souvenir gardé né suffit pas pour empêcher le sujet de retourner à sa pente à la prochaine occasion.
Changer les habitudes en bien c'est former de nouvelles habitudes ; en former de bonnes tout d'abord^ c'est s'épargner la peine et la difûculté de les changer. Il dépend de l'éducateur d'agir sur les premières inclinations et d'instituer des habitudes premières. Comme la jeune tige est inclinée Varfn*e penche. Ce que r homme a V habitude de faire, il le fera facilement^ volontiers^ et dans preêque toutes les circonstances. Établir l'habitude, voilà ce qu'on peut appeler viser directement le but; c'est le moyen universellement convenable et efficace de l'éducation du cœur. Pour le bien employer, il ne s'agit pas tant de discout*fi et d*actes, ou préventifs ou répressifs, de la part de l'éducateur, que de tenif autant que possible et en tout temps l'élève dans des conditions où il me se fasse qu^à de bonnes manières de penser et d'agir, n'entendant que de bonnes paroles et ne recevant que de bons exemples.
L'habitude doit donc commencer de banne heure, ou, pour mieux dire, Avee l'exercice même en chaque chose, attendu que si elle ne s'établit pas de suite, en on sens que veut l'éducateur, elle s'établit, et très-vite^ en un autre qu'il né voulait pas. Il ne faut pas que les jeunes gens aient à rompre avec des vices pour contracter des vertus. Les parents ne sont pas assez pénétrés de cette vérité fondamentale : que l'éducation commence avec l'âge le plus tendre. Il y en a qui disent : a Quand mon fils arrivera à l'âge de raison il se défera lui-même de ses défauts. » Ces idées-là ont fait autant de mal aux hommes que leurs crimes, et que la guerre qui en est née. C'est une peste morale. Aujourd'hui le mal, demain le bien, disent la paresse et la lâcheté. On se résigne à ses propres vices, sous le prétexte qu'un tempe viendra pour s'en corriger. Si l'on était plus sûr de sa mora •
Hté à soi-mêmey on trouTerait plut nécessaire et plus aisé d'établir sur de bons fondements celles de ses enfants.
Il ne faut donc pas que les parents connwent par faiblesse avec les défauts de leurs enfants. Et ce n'est même pas assez qu'ils les instruisent tendrement, ou avec sérérité, infatigablement, de ce qui est bien. Les exemples qu'ils leur donnent ont des effets plus grands et plus profonds que toutes les leçons n'en peuvent avoir. Les enfants sont extrêmement portés à imiter leurs parents et les gens de l'entourage, en tout ce que ceux-ci font de bien ou de mal. Aussi, toute parole inconvenante ou déplacée, toute action mauvaise, fût-elle de l'espèce la plus légère, ou apparente plutôt que réelle, qu'on se permet en présence d'un enfant est sérieusement répréhensible : c'est pécher contre l'humanité. Si des parents n'ont pas mené ji^u'à ce moment une vie régulière, que du moins, dès qu'ils se voient appelés à donner l'éducation à leurs enfants, ils prennent envers eux-mêmes l'engagement solennel de rompre avec leurs mauvaises habitudes.
(A suivre,)
JOURNAL DES ÉCONOMLSTES
Revue mensuelle de la science économique et de la statistique; rédacteur en chef : H. Joseph Gamier^ membre de l'Institut.