‹ Critiques diversesChapitre 2 sur 41 · GÉRARD DE NERVAL · texte numérisé non relu

GÉRARD DE NERVAL

un changement dans la philosophie d'un siècle dépassé en métaphysique par ceux même qui auraient dû le diriger? Ainsi, par exemple, quel illuminé était-ce donc que cet aventurier d'abbé de Bacquoy dont Gérard de Nerval nous raconte la vie, que ce païen Quintus Aucler, plus Grec et plus Romain, à lui seul, que tous les révolutionnaires, et qui voulait, dans un pays chrétien de tradition séculaire, rétablir officiellement le culte de Jupiter? Quel autre illuminé que ce Restif de la Bretonne, dont l'immoralité tua le génie en le souillant? Étaient-ce de pareils hommes dont nous attendions les biographies, quand l'illaminisme a pour représentants dans le monde des esprits de la force de Raimond Lulle, d'Albert le Grand, de Roger Bacon, de Paracelse, de Cardan, de Van Hel mont, d'Agricola, du Cosmopolite, de Price, de Swedenborg, de Bœhm, de Saint-Martin, etc., etc. ? La vie seule de Raimond Lulle est un sujet magnifique, oi^i tout ce qui concerne cette question, obscure et brillante tout à la fois, de l'illuminisme, que la science n'a pas encore osé poser, mais qui attire et qui tourmenL(3 l'imagination moderne, trouverait aisément sa place. Rien n'a manqué à Raimond Lulle. Chimie, physique, médecine, théologie, il a passé la main d'un maître sur tout l'écartement du clavier. A l'heure qu'il est, sa méthode étonne : « C'est lui qui chercha la pierre philosophale par la voie humide, — dit Dumas, très opposé à l'alchimie, en professeur qu'il

est, — mais, en employant la distillation comme moyen, il a fixé l'attention sur les produits volatils de la décomposition des corps. » On en conviendra, quelle haute et quelle intéressante étude que celle de l'illuminisme, se produisant dans de tels cerveaux ! Nous nous étions laissé dire que Gérard de Nerval étudiait avec amour les sciences occultes et reprenait, pour savoir ce qu'elles contiennent encore, ces vieilles méthodes du Moyen Age que Bacon et Descartes ont écrasées sous leur mépris de novateurs. Eh bien, le croira-t-on en le voyant passer si loin et si près d'un travail qui eût également passionné l'imagination et la science?... Et notez qu'en parlant ainsi nous ne posons ni ne pressentons môme aucune conclusion à l'avance sur ce sujet, d'autant plus actuel que les questions, irrépudiables maintenant, de somnambulisme, d'électricité, de magnétisme, se nouent par plus d'une racine à la question de 1 illuminisme. Tout ce que nous voulons dire, c'est qu'il y avait trois manières d'en parler et que Nerval les a manquées toutes les trois. Ou bien on croit à Filluminisme, on en cherche et on en montre les causes dans l'esprit humain et les traditions chez les peuples. On tente une science déjà tentée par des esprits pleins d'audace. On reprend, en la fortifiant des découvertes des sciences naturelles, la thèse spiritualiste et rehgieuse du Moyen Age, qui, en face de la science de Dieu, dressait, avec sa logique catholique, la science du

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diable, quand la philosophie moderne a nié Tune et l'autre du même coup. Ou bien on ne croit pasàl'illuminisme, et on dit ses raisons pour n'y pas croire. On fait une œuvre de démonstration négative et non pas de négation pure et simple, ce qui est bien différent et, de plus, le procédé de l'ignorance. Alors, on se colleté avec les difficultés qui subsistent. On répond aux questions qui vous pressent et auxquelles personne n'a répondu, ni les philosophes, qui n'ont pas encore écarté par une théorie le supernaturalisme, comme ils l'appellent, qui appuie de toutes parts sur leur malheureux cerveau révolté des faits écrasants et surnaturels, ni les historiens de la philosophie, qui ne sauraient infirmer sur ces faits les actes de tant de conciles qui les supposent ou qui les attestent I Ou enfin, troisième parti, on ne sait qu'en penser. On s'avoue sceptique. Mais du moins il faut l'être avec une telle désinvolture, avec une telle verve, avec un tel style, que, l'œuvre d'art dominant tout, le livre ne soit plus qu'une forme, une arabesque de la pensée, une volupté littéraire, et non une prétention à la science et à l'aperçu.

Gérard de Nerval est-il un sceptique? Sait-il ou ne sait-il pas ? Croit-il ou ne croit-il pas ? Voilà ce qu'on se demande quand on l'a lu. Mais toujours est-il que, s'il est sceptique comme le siècle dont il est le fils, il n'a pas le style qui doit embaumer cette misérable larve d'un esprit qui n'ose pas vivre, puisqu'il n'ose

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affirmer, et qu'il faut pourtant avoir si on est sceptique, sous peine... de n'être même pas.

On comprend Montaigne quand il doute. Il nous saisit aux cheveux de sa main inspirée et nous balance dans le vide agité de ses doutes. Le plaisir qu'on ressent est dangereux, d'autant plus dangereux qu'il est immense. Mais douter en termes d'une élégance vulgaire, c'est faire un bien petit bruit au bord du néant, pour, après, obscurément y retomber.

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