Dentu
en France sur cette chose plus forte qu'elles et contre laquelle toutes, en définitive, ont été impuissantes. 11 y a eu des législations positives, émanées des pouvoirs, qui avaient droit et devoir de les promulguer, et il y a eu aussi des législations d'initiative individuelle et de bonne volonté.
Ce livre-ci est une de ces dernières. L'auteur du Nouveau Code du Duel^ ancien officier supérieur de cavalerie dans l'armée piémontaise, le comte du Verger de Saint-Thomas, qui, en matière de question d'honneur et de duel, a tout à la fois l'expérience et l'autorité, a voulu traiter et réglementer à sa manière ce difficile sujet du duel, si profondément ancré dans nos mœurs qu'il a résisté à toutes les législations, et même aux plus terribles... En ces derniers temps, le comte de Saint-Thomas a été précédé par le comte de Château villars, qui a écrit aussi un Code du Duel, et je crois bien que, dans l'avenir, il pourra être suivi de quelque autre codificateur encore ; car le duel, en France, a la vie assez dure pour enterrer plus d'une génération d'ambitieux codificateurs.
Et Verger de Saint-Thomas doit le savoir, du reste. Avant de légiférer pour son propre compte et en son privé nom, il nous a donné, en abrégé, l'histoire du duel en France, et cette histoire démontre, à toute page, l'inanité des législations quand il s'agit de changer et de modifier des mœurs toujours victorieuses d'elles... L'esprit moderne, dont la manie est
de croire aux constitutions, qui sont les créations de son orgueil et que le vent de cette girouette a bientôt emporté, Tesprit moderne, qui méprise si outrageusement et si sottement le passé, apprend ici, une fois de plus, que tout dans l'histoire ne se fait pas de main d'homme, et que les coutumes ne s'arrachent pas du fond des peuples comme une touffe de gazon du soi... Saint-Thomas, dont le bon sens (heureusement pour lui) ne mè fait point Teffet d'être dévoré par Tesprit moderne, semble l'avoir compris. Soa livre implique, en effet, l'impossibilité d'atteindre actuellement à la racine de ce mal social qu'on appelle le duel; et même il en reconnaît la nécessité, puisque, législateur par supposition, dans son livre il le codifie au lieu de le supprimer.
Il a accepté la coutume sans la discuter. Ce législateur, pratique et d'une application immédiate, n'a fait du duel qu'une question d'histoire, — et peut-être , à bien y regarder, n'est-il que cela?... Il n'a mis en tête de son livre aucun prolégomène philosophique sur la légitimité ou l'illégitimité du duel. Il l'a pris simplement où il l'a trouvé, c'est-à-dire dans des mœurs incorrigibles, et il n'a pas songé — ce n'était pas à lui, d'ailleurs, d'y songer, — à couper cette queue de monarchie qui traîne fièrement encore dans ce siècle de république si peu fîère. 11 ne s'est pas soulevé de l'indignation vertueuse, qui pouvait bien cacher une épouvante, contre la bête féroce^ comme ce pied-plat
philosophique de Rousseau. Il n'est point, lui, un philosophe, cet officier de cavalerie, qui contient très bien sa philanthropie dans son ceinturon militaire. C'est un homme d'épée et de bonne maison, élevé dans cette idée, dont Montesquieu a fait un dogme : c'est que la monarchie est fondée sur Vhonneur, comme les républiques sur la vertu^ — ce qui est moins sûr, car cette vertu-là n'a pas encore remplacé l'honneur monarchique, sur lequel des républicains, sans vertu, vivent toujours!
Spectacle étrange ! n'est-il pas vrai? et frappante leçon! Ils ont beau, en effet, s'obstiner à vouloir être des républicains de pied en cap, c'est-à-dire des hommes de la chose publique, ils restent les hommes de la chose très particulière qui se nomme la fierté, la dignité, l'honneur, — sentiments individuels qui tiennent aux racines même de l'homme, et qui furent absolument inconnus à l'Antiquité. Lorsque à Rome les Horaces se battaient contre les Curiaces, ils se battaient pour la patiie; ce n'était là nullement un duel à la façon du duel au Moyen-Age, où la personnalité humaine s'était agrandie et accomplie sous l'influence de ce christianisme qui a rejeté au creuset et refondu le monde déformé et usé par les siècles. Il faut bien en convenir, quelque horreur qu'il inspire à présent, le christianisme a mis dans le monde ce qui n'y était pas, c'est-à-dire des âmes. Jusqu'à lui, il n'y avait que des forces, qui s'absorbaient les unes
dans les autres. Il n'y avait que le nombre, — le nombre, qui s'efforce, par ce temps de suffrage universel et de matérialisme rétrograde et païen, de reprendre la place des âmes. Mais l'âme ne se tue pas si vite qu'il n'en demeure encore dans les hommes quand on croit qu'il n'y en a plus! Voilà pourquoi les républicains impies de l'heure présente gardent, en eux et malgré eux, non seulement quelque chose de l'honneur monarchique, mais quelque chose de chrétien, qu'ils ne sont pas capables de législativement exterminer. Ils vont essayer. Eh bien, nous allons voir !
Auront-ils plus de force, ces républicains nés d'hier dans notre histoire? atteindront-ils un résultat plus heureux et plus durable que les tout-puissants rois de France, avec l'action une et continue d'un pouvoir, sur cette question éternellement désobéie, pendant une succession de siècles? Justement effrayés du développement que prenait cette coutume du duel, d'origine religieuse, — puisque les jugements de Dieu, qui furent les premiers duels, partaient de l'idée (mal entendue, il est vrai), mais de l'idée de sa justice, — les rois, en France, ne cessèrent, depuis Louis IX jusqu'à Louis XIV, de s'opposer à ce développement
et de le combattre. Ce fut inutile. Ils ue réussirent pas à le supprimer. Une fois plantée dans les mœui*s d'une race militaire, de cette race mêlée de Gaulois et de Francs, guerrière des deux côtés, cette coutume du duel, chrétienne au début, ne s'affaiblit pas quand la France, Tardente chrétienne du Moyen-Age, peu à peu se déchristianisa... Devenu mondain, le duel s'exaspéra, au contraire. L'homme fut plus implacablement batailleur quand il ne se crut plus le bras vivant et visible de Dieu et quand on n'eut plus affaire qu'à son orgueil. Le point d'honneur devint tout l'honneur; — et, pour peu qu'un homme mît bravement sa vie au bout d'une épée, il avait assez d'honneur comme cela... Ce n'était pourtant pas assez, en réalité, pour qui pense ; mais c'était l'illusion d'une race si profondément militaire qu'à ses yeux la magie du combat et d'un duel brillant couvre tout encore, fait trembler le châtiment sur la tête du coupable et empêche le mépris, même mérité!
Et il n'y avait pas là que l'instinct militaire de la race dans cette persistance de la coutume du duel, en un pays où la crânerie, en toutes choses, est la poésie de l'action et du caractère. Il y avait aussi la vanité aristocratique du peuple le plus aristocratique et le plus égalitaire, par fureur d'aristocratie, qui ait peutêtre jamais existé. Il y avait encore cette disposition contradictoire et indisciplinée de l'esprit d'une nation qui aime à se moquer de tout pouvoir établi, et qui
fait de la France le pays de la terre le plus facilement anarchiqiie. Tel était le faisceau de sentiments innés qu'eurent à briser les législateurs. Tous s'y efforcèrent, mais tous n'y déployèrent pas la môme énergie. Même en sévissant contre le duel, ces âmes, amoureuses plus ou moins de la guerre, se sentaient pour cette coutume guerrière des entrailles. 11 ne fallut rien moins que la mort de son favori La Gliasteigneraie, tué par Jarnac dans un combat auquel Henri II et toute sa cour avaient solennellement assisté, pour que ce prince — tué lui-même plus tard dans un tournoi — défendît expressément le duel... Défense bientôt foulée aux pieds î Charles IX la renouvela, mais ce forgeur d'épées ne put pas les briser, et Henri III, cette reine amazone de ses mignons, leur laissa tout faire, et on sait s'ils furent des duellistes enragés. Henri IV, plus ferme, publia l'édit de Blois contre les duels, mais ne pouvant s'empêcher d'être tendre aux braves, même quand ils abusaient de la bravoure, il inflrma son édit par des lettres de grâce qui suivaient les condamnations. Depuis 1589 jusqu'en 1608, on expédia seulement sept mille lettres de grâce, ce qui suppose la mort de sept mille gentilshommes. Le règne d'après, si Richelieu, moins sentimental que Henri II, et qui n'avait pas perdu de favoris parmi les sept mille tués sous Henri IV, frappa plus cruellement le duel que personne, ce fut moins sagesse et moralité du législateur que politique à la
Tarquin, qui abat les têtes de pavot aristocratiques, non plus avec une baguette, mais avec la hache du bourreau. Dans la pensée de Richelieu, le cardinal équestre du siège de la Rochelle, dont l'âme était certainement belliqueuse, le duel ne fut guères qu'un prétexte pour casser des épées toujours prêtes à sortir du fourreau contre la royauté. Seul de tous les souverains, Louis XIV, dont Richelieu et Mazarin avaient préparé la besogne de roi absolu, fut noblement désintéressé dans son action contre le duel, et seul il se montra, dans toute la prudente et sévère beauté de cette fonction auguste, un véritable législateur!
En effet, il en fut un sublime. Son édit de 1679, daté de Saint-Germain-en-Laye, est un acte législatif d'une magnificence incomparable. Rien de plus médité, d'une raison plus haute, plus politique et en même temps plus chrétienne dans la pensée. Rien de plus ample et de plus élevé dans l'exposition des motifs, rien de plus généreux et de plus vigilant pour prévenir ce ravage du duel qui, depuis le xv*' siècle surtout, trouait la société française à la poitrine, et finalement rien de plus nettement résolu, de plus
terrible mais de plus justifié, que le châtiment. Les peines édictées, qui sont « la mort et la confiscation des biens » au profit des hôpitaux, pour les DEUX combattants, pouvaient être d'autant plus sévères que, dans cet édit de 1679, le législateur créait ce fameux tribunal d'honneur composé des maréchaux de France, qui devaient juger en dernier ressort et punir les injures de l'honneur outragé... Le législateur avait fait de sa loi une espèce de filet, tissé de précautions et de peines, dans lequel il pût prendre tous ceux qui participaient à un duel d'une manière quelconque : combattants, seconds, témoins, porteurs de cartels ou d'appels^ même jusqu'aux laquais qui, le sachant, porteraient une lettre de provocation de leurs maîtres, — condamnés par ce fait seul au fouet et à la fleur de lys, et, si récidive, aux galères à perpétuité ! — même jusqu'aux spectateurs volontaires du duel, privés pour toujours de leurs dignités et pensions s'ils en possédaient ! Il faut lire dans le livre de Saint- Thomas tout cet édit de 1679, qui donne plus que n'importe quel acte de sa vie la mesure de la grandeur de Louis XIV... Jamais loi ne fut plus complète, plus largement assise, plus bâtie à chaux et à sable, à ce qu'il semblait, puisque c'était Louis XIV qui tenait la truelle I et cependant, malgré sa puissance et la splendeur de sa loi, malgré cette superbe invention d'un héroïque tribunal d'honneur qui, la France constituée comme elle l'était alors, était une idée de
génie, ce tribunal d honneur n'empêcha pas ce qu'il devait empêcher, et les épées incoercibles passèrent à travers cet édit, qui est un chef-d'œuvre, et qu'elles déchirèrent. Le duel immortel résista sous Louis XIV, qui mourut, lui... et sous Louis XV et sous Louis XVI, et jusqu'à la Révolution française, on se battit, comme si l'édit de Saint-Germain-en-Laye n'avait jamais existé !
La Révolution ne put rien non plus contre ce duel vivace. Il est vrai qu'elle en avait un avec toute l'Europe, et qu'entre ses batailles à la frontière et ses échafauds dans le cœur du pays elle était trop occupée pour penser au duel d'homme à homme, grêle chose pour elle qui tuait en masse ! Mais la patrie, qu'elle croyait avoir inventée et dont elle parlait toujours avec une si grande bouche, n'absorbait pas si bien les âmes que l'honneur, le vieil honneur à la manière de la vieille France, ne passât quelquefois pardessus la patrie ! Quand il s'agissait de l'honneur, on n'économisait pas sa vie, on ne la gardait pas pour le service exclusif du pays, et même en face de l'ennemi les officiers et les soldats de la République se battaient très bien entre eux, comme les officiers et les soldats de la Monarchie. Révolutionnaires dans tout le reste, indestructiblement monarchistes en cela!... Quand les grandes préoccupations d'échafaud cessèrent, —- sous le Directoire, par exemple, — la politique fut une cause nouvelle de duels, et depuis ce temps-
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là elle le fat toujours et elle Test encore; mais ce n'est pas pour la politique qu'on se battait, en ces duels soi-disant d'opiniony c'était pour Finjure qui s'adressait à la personne, et dont la politique n'avait été que l'occasion. On se battait pour son honneur à soi; pas pour autre chose! Dans ce pays, qui en avait fini avec cet abus des ancêtres, — qui se vantait de n'avoir plus d'ancêtres, — dans ce pays qui voulait tuer l'histoire du passé avec l'histoire du présent, on se battait comme les ancêtres, et pour les mêmes raisons que ces ancêtres méprisés !
Et, contradiction qui dure toujours et qui n'est pas près d'être finie! on se battra comme eux longtemps encore, malgré les progrès, philosophique, philanthropique et patriotique, et, ce qui est une meilleure raison pour ne plus se battre que le dévouement de tout son être à la République, malgré l'affaiblissement de l'esprit militaire, depuis si longtemps insulté, et la décadence même physique de la race, visible maintenant à tous les yeux. C'est que, si décadente qu'elle soit, cette race a en elle (nous l'avons dit plus haut) ce qui ne périt pas sur les ruines de tout : la vanité, — la vanité aristocratique, et égalitaire par aristocratie, qui veut jouer encore de l'épée parce qu'il n'y avait autrefois que les gentilshommes qui pussent la porter et en jouer... Or, il n'est pas d'idée philosophique, philanthropique, patriotique, il n'y a pas d'amour de la patrie et d'amour de la République
auxquels on puisse immoler cette grande ou cette petite vanité. Voilà pourquoi le duel, cette barbarie d'un siècle de ténèbres, comme disent les philosophes, subsiste et résiste dans un siècle de lumières et de progrès. Il s'y pratique moins violemment, à coup sûr, que sous la monarchie détruite. Nous n'en sommes plus aux sept mille tués du règne de Henri IV! On se blesse maintenant plus qu'on ne se tue. On a le geste de l'épée, mais l'épée va moins à fond. Seulement, frottée par les journaux, cette bague au doigt d'un duel reluit, et on veut l'y mettre! et les républicains de cet âge de raison ne sont ni assez conséquents ni assez virils pour se passer de ce bijou-là !
Et, s'il en est ainsi, l'auteur du Nouveau Code du Duel a eu raison de ne voir dans le duel qu'un fait historique qui défie toute législation et qui a vaincu les plus puissantes. Or, ce n'est pas à présent, quand les pouvoirs publics perdent de leur autorité et en sacrifient chaque jour davantage, ce n'est pas quand le droit criminel, si sévère autrefois, est presque devenu, à force de s'adoucir, le droit au crime, quand des législateurs collectifs ont remplacé par l'irrespon-
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sabilité du nombre la responsabilité du législateur unitaire, qu on peut espérer contre le duel la loi efficace qui, en France, a toujours manqué. Serait il même possible de prévoir Fespèce de loi qu'ils décréteraient contre le duel, pour rester modernes et républicains, dans ce temps si béatement humanitaire et si pourri d'indulgence, qui a aboli la confiscation comme trop dure, et qui va peut-être demain abolir la peine de mort contre les assassins?... Aux époques, lointaines déjà, où le point d'honneur était tout et l'emportait sur tout, des penseurs qui se préoccupaient du duel, comme Verger de Saint-Thomas, inventaient contre le duel, pour le supprimer, des pénalités qu'ils infligeaient au sentiment de l'honneur même. Il y en eut, par exemple, qui proposèrent de faire souffleter l'homme qui s'était battu par la main du bourreau. Mais l'opinion et les mœurs, dans ce tempslà, auraient effacé l'infamie du soufflet et de la main qui l'aurait donné, et on l'eût porté sur sa joue comme une glorieuse balafre. Mais à une époque oij le point d'honneur, qui s'obstine, a perdu néanmoins du rayonnement qu'il avait autrefois, et où l'argent, par exemple, cet instrument de toutes les jouissances et de toutes les corruptions, est plus fort que lui et règne en maître, l'amende peut-être, mais l'amende dans des proportions énormes et ruineuses, — car si elles n'étaient pas énormes l'amende ajouterait la vanité du luxe à la vanité du duel, — pourrait avoir
l'efficacité si difficile à trouver et que la confiscation n'eut pas, dans un temps où l'exaltation du point d'iionneur dominait toutes les autres considération s de la vie. Seulement, qu'on y prenne garde ! précisément en raison de l'importance sacrée de l'argent dans nos mœurs actuelles» avides et dépensières, les législateurs, qui sentent le bonheur d'en avoir et qui ont si peur des peines sévères, oseraient-ils jamais se servir de la seule peine laissée maintenant au législateur pour réprimer et pour punir?... L'auteur du Nouveau Code du Duel a-t-il bien agité ces questions au fond de lui-même avant de le rédiger? S'est-il bien rendu compte des difficultés inouïes qui cernent le problème du duel?... Il ne le dit pas ; mais c'est bien probable. Aussi, démantelé de tout ce qui faisait la force des législateurs dupasse, appartenant, hélas ! à une époque irréligieuse qui ne s'appuie plus sur l'autorité de l'Église, laquelle est péremptoire comme la vérité et a condamné le duel, sans rémission et sans fléchissement, par la voix de son concile de Trente, il a, lui, abandonné comme impossible la suppression du duel, et s'est réfugié dans fempirisme consolateur de ceux qui voient que l'absolu, en tout, n'appartient qu'à Dieu!
Il n'a donc été qu'un empirique, mais avec les q ualités d'observation des empiriques qui savent leur métier. Son Code du Duel est de la médecine expectante appliquée à ce mal du duel, qu'il ne pense pas à
ç,uérir, mais à diminuer. Ce mal, qu'il étudie, d'ailleurs, n'est pas particulier à la France, et il en donne la nosographie partout où il existe, en Angleterre, en Belgique, en Autriche-Hongrie, en Italie, en Prusse, en Russie, et même en Amérique, où les Européens, dont elle est la fille, l'ont porté. Le remède que l'auteur du Code nouveau emploie contre ce mal du duel, qu'il étudie dans ses développements historiques et dans son état actuel, est aussi général que le mal lui-même. Le livre de Verger de Saint-Thomas, qui n'a point visé à l'extraction du duel, n'est que Teffort courageux d'un excellent esprit pour atténuer les férocités de cette coutume qui fut souvent féroce, et pour diminuer la fatalité des conséquences qu'elle peut avoir. C'est enfin, comme le code du comte de Chàteauvillars, dont il invoque parfois l'autorité, un essai de moralisation par une organisation supérieure de cette institution primitivement barbare du duel, qu'il s'agit, pour l'honneur de la civilisation, de civiliser. Toutes les questions relatives au duel et qui le constituent : l'offense, l'appel, la nature des armes, les témoins et leurs devoirs, les différentes espèces de duels, les duels ordinaires et exceptionnels, sont examinées et discutées dans ce livre avec une compétence profonde.
L'idée, du reste, qui plane au-dessus du livre tient dans l'épigraphe d'un des plus importants chapitres . C'est un de ces aperçus, frappés comme une médaille
par ce moraliste aigu et mordant d'Alphonse Karr, qui en a gravé ainsi quelques-uns, jetés par lui dans la circulation et qui ne doivent plus jamais en sortir. « Ce ne sont pas les épées et les balles qui tuent, ce sont les témoins. »
Cette phrase à la Montesquieu résume, en effet, tout le livre du comte de Saint-Thomas, et donne Vesprit des lois qu'il a écrites dans son Code du Duel. Verger de Saint-Thomas, qui n'est pas Louis XIV pour imposer sa législation, a ramassé en pièces ridée de Louis XIV et Ta appliquée, comme il a pu, à une société qui n'a plus les hiérarchies sociales du temps de Louis XIV, et qui est nivelée et rongée par Tégalité et l'individualisme modernes. Il a cherché à reconstituer, avec les témoins de nos duels, le tribunal d'honneur que Louis XIV avait constitué avec les maréchaux de France... Certes! on tombe rudement de haut, quand on tombe de ces maréchaux et de la fonction dont ils étaient investis par le Roi à l'intervention, sans caractère public et obscurément paternelle, de témoins choisis par les combattants qui se fient à eux; mais, il faut bien le dire, c'est encore le meilleur moyen de moraliser le duel et d'en prévenir les conséquences désastreuses... Pour mon compte, à moi, j'aime à voir refaire la seule législation qui soit possible sur le duel au xix° siècle, libéral et républicain, avec les miettes de la législation brisée de ce despote de Louis XIV, comme on fait une petite
maison avec les débris d'un palais... Mirabeau disait un jour, à propos d'un duel qu'il avait refusé : « J'ai refusé mieux ! » Mais ici, en matière de législation sur le duel, il n'y a pas mieux ..
L'homme qui a écrit ce livre n'est plus vivant, et ce livre même n'est pas achevé. 11 a été tué avec l'auteur, mort sous les murs de Metz pendant la dernière guerre, et c'est par son frère qu'ont été publiés ces fragments qui, si l'auteur avait vécu, auraient certainement fait un tout superbe. Seulement, tels que les voilà, ces fragments, ils ont trois ou quatre beautés différentes pour les esprits sensibles à tous les genres de beauté. Il faut les remarquer. Ils tirent l'œil et l'âme. Les Études sur le Combat (2) sont un livre sur la guerre, c'est-à-dire sur la plus grande chose, et, malgré les Trissotins des congrès de la paix, la plus
d. Éludes sur le Combat {Consiiiutionnel, 30 août 1880]. 2. Hachette.
immortelle qui soit, depuis la création, parmi les hommes! C'est un livre sur la guerre, écrit par un homme qui s'entendait à la guerre, qui Tavait faite et qui avait pensé sur elle. C'est un livre d'observation mâle et perçante, et, avec la très nette supériorité qu'il atteste, beaucoup plus élevé et beaucoup plus vrai dans son élévation que les idées actuelles, qui, dans la guerre comme partout, d'ailleurs, ne sont plus que le matérialisme envahissant et triomphant sous lequel, dans un temps donné, tout doit immanquablement périr de ce qui est la force et la gloire de la vie 1... Ce n'est que des fragments, mais assez finis par un côté pour qu'on devine ce que serait le côté qui n'est pas fini, si la mort de Fauteur ne l'avait pas laissé pendant .. Enfin, ces fragments d'une œuvre militaire à travers lesquels l'imagination perçoit un beau livre complet en puissance, sont signés du plus beau nom militaire qu'un homme puisse porter et que la Providence ait pu écrire, comme l'ordre de sa vocation et de sa destinée, sur le front et le cimier d'un soldat 1
Et voilà les raisons pour lesquelles je parlerai de ce livre, qui, tout en étant un livre de métier et d'instruction pratique pour les officiers de l'armée française, entre pourtant par l'esprit qui l'anime dans la philosophie du temps ; mais. Dieu merci ! pour la souffleter! et par sa forme, pour l'honorer, dans la littérature. Je ne sais rien personnellement du colo-
nel Ardant du Picq, sinon qu'il est un colonel, et cela me suffit, tant j'ai de goût pour les colonels I D'un autre côté, la seconde partie de son ouvrage, qui traite des manœuvres devant l'ennemi, ne peut êlre discutée et jugée que par un homme de guerre comme lui, — et j'ai le malheur de n'en être pas un, — compétent comme lui en ces matières spéciales. Mais, en fin de compte, tout livre, quel qu'il soit, donne après tout l'esprit d'un homme dans le plus pur de sa subs- ^ tance, à quelque chose qu'il l'ait appliqué, et c'est par l'esprit et la forme qu'il imprime toujours et forcément à la pensée que ce livre appartient à la critique générale telle qu'on s'efforce d'en faire ici... En critique, il ne s'agit jamais que de prendre la mesure d'un homme, et les livres ne servent guères qu'à cela. Dans ses Études sur le Combat, le colonel Ardant du Picq nous apparaît comme un esprit doué tout à la fois de réflexion et d'initiative, et, tour à tour, comme un historien, et, en matière de science et d'art miUtaire, comme un homme d'idées et un réformateur. Il est historien quand il raconte les batailles de l'antiquité, celle de Cannes et celle de Pharsale, et quand il dit par quels moyens, par quelles manœuvres elles furent gagnées ou perdues ; et il est homme d'idées et réformateur quand il dit par quelles modifications dans les manœuvres on pourra gagner les batailles dans l'avenir; mais là l'auteur des Études sur le Combat se montre un historien encore. Gomme tous les
hommes d'idées, et que leurs idées mènent ou entraînent, le colonel Ardant du Picq ne verse jamais dans Tulopie, ce mal ordinaire des penseurs enivrés de leurs propres pensées. Il s'en garde, lui, comme de l'ennemi, et c'est là l'ennemi, en effet!... L'expérience, le passé, les réalités qui en sortent, ces choses éternelles contre lesquelles l'homme, eût-il du génie, n'est pas le plus fort et ne le sera jamais, maintiennent et affermissent davantage dans son équilibre ce ferme esprit, — disons-le à sa gloire I — encore plus historique qu'il n'est historien.
Car il ne faut pas s'y méprendre, et on s'y méprend tous les jours, il est tel historien — et c'est le plus grand nombre des historiens de l'heure présente — qui n'a pas l'esprit historique, et qui ne touche à l'histoire que pour misérablement la troubler. Historien ? L'est qui veut, sans doute! C'est une fonction qu'on choisit et qu'on se décerne; mais, si l'on n'a pas ce que j'appelle « l'esprit historique », c'est une fonction qui se retourne contre celui qui ose la remphr avec des facultés indignes d'elle 11 y a même de très grands écrivains, de très grands artistes, qui emploient leur talent et leur art à fausser Thistolre et à faire d'elle la servante ou d'un système ou d'un parti ; par cela seul se déshonorant de ce qu'ils l'ont déshonorée... Michelet est de ceux-là, par exemple, et la critique peut pleurer sur lui, parce qu'elle sait tout ce qu'en le perdant la vérité y a perdu. C'est qu'en lui,
Miclielet, comme dans tous les autres, l'esprit hislorique n'était pas assez fort pour maîtriser et gouverner l'historien. Eh bien, c'est cet esprit-là, — l'esprit historique, — si rare dans ce siècle, où le passé est traité insolemment de vieille barbe et de vieille guitare par des polissons qui auraient méprisé le sénat romain dans sa majesté, comme les Gaulois leurs ancêtres ! c'est cet esprit-là qui ne défaille jamais dans le livre du colonel Ardant du Picq. C'est là ce qui donne à son livre une signification et une portée bien au-dessus de la signification et de la portée qu'il semble viser avec son simple et modeste titre : Études sur le Combat. C'est que le combat, ce n'est pas seulement la bataille ! ce n'est pas seulement le champ limité et physique d'une action oii l'on manœuvre pour vaincre ! Le combat, c'est le monde et c'est l'âme du monde, se manifestant dans toutes les sphères de son activité comme dans la sphère de la guerre, et y dominant, à travers toutes les résistances et toutes les luttes, pour les mêmes raisons et par les MÊMES MOYENS ! C'cst enfin ce fait immense, sur lequel on n'a pas assez réfléchi, et qui prouve l'universelle et l'absolue supériorité de l'homme de guerre, que même les plus grands politiques, en histoire, c'est encore et toujours les plus grands généraux ! L'homme d'État sans épée n'est jamais qu'un homme d'État de second ou de troisième ordre. Louis XVI, ce pauvre roi qui fait honte à la royauté, ne connut jamais
d'épée que le glaive innocent de son sacre ; mais le cardinal de Richelieu, tout prêtre qu'il fût, en avait une, et au siège de la Rochelle il la portait.
Thèse qui se pose d'elle-même, mais impopulaire maintenant, mais inacceptable, et que ne manquera pas de discuter ou de méconnaître tout ce qui a plume, dans un temps d'engins de guerre perfectionnés où tout tremble devant la matière toute-puissante, et 011 l'idéal, c'est la paix entre les nations désarmées. Le colonel Ardant du Picq ne la pose pas, cette thèse, altièrement, dans ses Études sur le Combat; mais elle en résulte et elle en sort pour les esprits qui savent déduire. Elle en sort comme le boulet du canon ! L'homme de guerre ne veut être ici que l'homme spécial, le catéchiste du combat. Mais sa manière de comprendre le combattant donne la manière dont il comprend la nature humaine, et qui la comprend comprend tout. Le colonel Ardant du Picq n'est ni un philosophe qui rêve sur elle ni un philanthrope qui en est bêtement épris. 11 a toute sa vie trop touché à l'homme; ill'a trop manié, trop commandé, surtout dans ces terribles moments où, sous la foudre du danger, il se déchire, s'entr'ouvre et se montre jus-
qu'aux racines de son être, pour ne pas le connaître à fond et pour ne pas appuyer sur cette connaissance impitoyable de la nature humaine un système de discipline qui doive la rendre héroïque, de lâche qu'elle est ordinairement devant la mort. L'auteur des Études sur le Combat excepte, il est vrai, un très petit nombre d'âmes, nées impassibles comme le bronze, et rares comme des aérolithes, car elles semblent venir directement du ciel; mais cet homme de batailles, qui a pratiqué les batailles et qui n'est dupe d'aucune poésie faite après coup, ne croit guères aux héros que sous bénéfice d'inventaire, et sous l'action déterminée et décisive d'une discipline qui crée l'énergie et fait d'un homme cette force qu'on appelle un soldat... Observateur aiguisé par toutes les expériences de sa vie, le colonel Ardant du Picq sait que la puissance des armées est toujours en raison, non seulement directe, mais unique^ de la puissance de leur discipline, et il le prouve, par tous les témoignages de l'histoire, chez les peuples que la guerre a le plus illustrés. Cette discipline transformatrice de l'homme, qui solidifie la nature humaine devant le danger et la destruction, et met une âme et une volonté à la place des frémissements et des tressaillements de la chair, tous les génies militaires qui ont paru dans le monde et y ont laissé une trace de leur passage, depuis Xénophon jusqu'à César et depuis César jusqu'à Napoléon, ont voulu la réaliser, l'exalter, la pousser
jusqu'au plus haut point de perfection, — quelquefais par des moyens atroces. Et Fauteur des Études sur le Combat, en faisant comme eux aujourd'hui, n'invente pas, mais reste dans la tradition inexpugnable de tous ces génies. Seulement, dans un temps où la philosophie émet sur la nature humaine les notions les plus orgueilleusement fausses et la pousse à toutes les indépendances et à toutes les révoltes, et où la philanthropie, à son tour, bave d'attendrissement sur l'homme et sur le bonheur qui lui a toujours manqué, à ce pauvre homme ! cette tradition de tous les génies militaires sur la nécessité de la discipline, retrouvée aujourd'hui dans sa beauté sévère sous la plume du colonel Ardant du Picq, sera considérée, qui sait? comme un outrage à cette magnifique nature humaine, qui est en train de remplacer Dieu, et, dans un siècle où toutes les législations s'énervent et où l'homme veut échapper à toutes les contraintes, paraîtra peut-être, aux ignorants contempteurs de l'histoire, quelque chose comme un stupide esclavage et comme un radotage affreux de la barbarie du passé !
Et, en effet, je l'ai dit plus haut, mais il faut le répéter à ceux qui ont appelé la guerre et son art du nom avilissant de militarisme pour mieux l'insulter, tout se passe, dans tous les mondes possibles, comme dans le monde de la guerre; et ce que dit l'auteur des Etudes sur le Combat de la discipline des armées, on peut le dire de toutes les institutions de l'humanité^
— religion, législation, gouvernement et art même, car l'art a ses règles, — qui toutes ont leurs disciplines, ces institutions, ou, pour parler mieux, qui ne sont que des disciplines sans lesquelles l'homme, faible créature, s'abolit, s'efface et se réduit au rien qu'il est^ comme disait Bossuet ! Et tout de même que les disciplines de guerre les plus dures sont les mieux entendues et produisent toujours les résultats les plus grands, tout de même les autres disciplines, qui produisent, dans les sociétés comme dans les armées, la solidarité, la cohésion, Tefficacité du commandement et l'ascendant moral, — la seule raison véritable qu'on puisse donner de ce mystère de la victoire, — font les peuples les plus forts et les plus glorieux. Et voilà le soufflet, annoncé au commencement de ce chapitre, que le colonel Ardant du Picq allonge à la philosophie, de sa main experte et militaire! Le livre qu'il a laissé derrière lui est d'une généralité de portée qui passe bien au-dessus de toutes les spécialités du noble métier qu'il enseigne, et répond, par le démenti le moins cruellement, mais le plus positivement donné, à toutes les idées badaudes et lâches qui régnent actuellement sur le monde dégradé...
Jamais, il faut le reconnaître, homme d'action, et
d'action brutale aux yeux de l'universel préjugé, n'a plus magnifiquement glorifié la spiritualité de la guerre que l'intelligent et profond soldat auquel nous avons affaire. A toutes les pages d'un livre qui, achevé, eût été certainement un chef-d'œuvre, il a affirmé cette spiritualité de la guerre comme peutêtre elle ne l'avait jamais été. Chose grande encore si elle n'était pas vraie, mais d'autant plus grande qu'elle est vraie I Quand la mécanique, l'abominable mécanique, s'empare du monde et le broie sous ses bétes et irrésistibles rouages, quand la science de la guerre a pris des proportions de destruction inconnues, par le fait d'engins nouvellement découverts et perfectionnés qui ne font plus d'elle qu'un épouvantable massacre à distance, voici une tête assez maitresse de sa pensée, dans ce tapage du monde moderne bouleversé, pour ne pas se laisser opprimer par ces horribles découvertes, qui rendent, à ce qu'il semble, les Frédéric de Prusse et les Napoléon impossibles, et qui dépravent jusqu'au soldat I Le colonel Ardant du Picq nous dit quelque part qu'il n'a jamais eu une foi entière à ces gros bataillons^ auxquels croyaient ces deux grands hommes, qui valaient mieux à eux seuls que les plus gros bataillons... Eh bien, aujourd'hui, cette tête vigoureuse ne croit pas davantage à la force mécanique ou mathématique qui va les supprimer, ces gros bataillons, malgré leur grosseur et leur nombre ! Calculateur et de sang-froid, qui rai-
sonne de la guerre comme de Tâme de Thomme, parce que c'est celte âme qui fait la guerre, l'auteur des Etudes sur le Combat voit sûrement, comme tout le monde et mieux que tout le monde, un changement profond dans les conditions extérieures de la guerre avec lesquelles il faut compter ; mais les conditions spirituelles dans lequel elle se produit n'ont pas changé, elles ! C'est éternellement l'âme de l'homme élevée à sa plus haute puissance par la discipline, c'est le ciment romain de cette discipline qui fait des hommes d'indestructibles murs; c'est la cohésion, la solidarité entre les soldats et les chefs, c'est ïascetidant moral dans Vimpulsioriy qui donne la certitude de vaincre ! « Vaincre, c'est avancer », disait un jour de Maistre, embarrassé devant ce phénomène de la victoire. L'auteur des Etudes sur le Combat dit plus simplement : « Vaincre, c'est être sûr de vaincre. » C'est enfin l'âme qui gagne les batailles et qui les gagnera toujours, comme elle les a gagnées à toutes les époques du monde... La spiritualité, la moralité de la guerre, n'ont pas bougé depuis ces tempslà. Les mécaniques, les armes de précision, tous les tonnerres inventés par l'homme et ses sciences, ne viendront jamais à bout de cette chose, méprisée pour l'heure, qui s'appelle l'âme humaine, mais que des livres comme celui du colonel Ardant du Picq, s'il y en avait beaucoup, empêcheraient de mépriser. Et devrait-il n'y avoir pas d'autre effet produit par ce
livre de tendance sublime, que ce serait comme cela assez utile et assez beau I
Il en aura d'autres, — je n'en doute pas. Mais je n'ai voulu que signaler la sublimité de la tendance dans un livre didactique qui, pour moi, a des ailes comme une poésie céleste, et m'a ravi au-dessus et bien loin des abjections matérialistes de mon temps ! Le livre en lui-même, ce qu il a de technique, de tactique, de savant et d'indiscutable pour moi qui ne suis pas comme l'auteur un érudit de manœuvres et de champs de bataille, je n'avais pas à m'en occuper ; mais, dans mon ignorance des choses exclusivement militaires, je n'ai pas moins senti, en lisant les démonstrations impérieuses dont il est rempli, la vérité de ces démonstrations, comme on sent la présence du soleil sous le nuage. Cet ascendant moral, qui est tout à la guerre pour en déterminer le succès, selon l'auteur de ces Etudes sur le Combat, son livre l'a sur le lecteur. Ce commandement qui est comme celui de la vérité elle-même, cette espèce d'ordrr qu'on ne peut pas discuter, mais qui impose, venant d'un esprit supérieur en qui on a foi comme dans un chef, a, ici, pour être obéi, la forte accentuation qui pénètre... Le colonel Ardant du Picq n'est pas qu'un écrivain militaire, ayant le style de sa chose à lui. C'est un écrivain dans le sens général, rigoureux, absolu, du mot. Il a la brièveté et la concentration latines. Il retient sa pensée, la ramasse et
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la bloque toujours dans une phrase serrée comme une cartouche, et, quoi qu'il exprime, son style a la rapidité et la précision de ces armes à longue portée qui empêchent les balles d'être des folies^ comme les appelait Souwarow, et qui ont détrôné la baïonnette... L'auteur des Éludes sur le Combat aurait été partout un écrivain. Il l'est de nature. 11 est de la phalange sacrée de ceux qui ont un style à eux...
Cet homme de guerre, mort à la guerre, avait été pris dans toutes ses facultés par le charme de la guerre ; car elle en a un, et pour certains esprits il est immense ! Aussi, même en dehors de ce qui est l'instruction et la discussion, en ces Etudes où il est plus particulièrement un critique de guerre dans l'antiquité et surtout dans les temps modernes, il a laissé des pages où le penseur a fait équation avec l'écrivain. Ce colonel, à longue vue toujours comme s'il était devant l'ennemi, ne se borne pas aux détails d'un métier qu'il adore et qu'il veut rendre plus puissant par des combinaisons nouvelles. Mais, historien comme je l'ai dit, — historien à esprit historique^ — il est allé, un jour, vers la fin des précieux fragments qu'on publie, jusque-là où vont tous les esprits sous la poussée d'un siècle aveugle, et il s'est demandé ce que, par ce temps de démocratie, deviendrait la guerre de demain. Esprit viril et qui ne se laisse pas empaumer par les billevesées contemporaines, il n'a pas craint d'écrire le mot terrible et haï d'aristocra-
tie, de cette aristocratie qui est, selon lui, la force vraie de toute armée. Ici, riiomme de style qu'il est ailleurs a procédé par éclairs, comme l'épée qu'on tire du fourreau; ce n'est là que des notes, mais quels éclairs! et comme ils jaillissent! et comme avec eux on pourrait composer une foudre ! « Une aristocratie — dit-il brusquement — a-t-elle une raison d'être, si elle n'est pas militaire? Non. L'aristocratie prussienne est militaire, rien que militaire. Elle peut recevoir dans ses rangs des officiers plébéiens, mais à condition qu'ils se laissent absorber.,. Une aristocratie n'est-elle pas essentiellement orgueilleuse? Si elle ne l'était pas, elle douterait d'elle-même. L'aristocratie prussienne est donc orgueilleuse ; elle veut la domination par la force, et dominer, toujours plus dominer, est dans ses conditions d'existence.
« On domine par la guerre : il lui faut la guerre (à son heure, soit : ses chefs ont le tact de choisir le moment), et elle veut la guerre ; c'est dans son essence ; c'est une de ses conditions de vie comme aristocratie: Toute nation ayant une aristocratie, une noblesse militaire, est organisée militairement. L'officier prussien est officier parfait, comme gentilhomme, comme noble ; par instruction et par examen il est plus capable ; par éducation plus digne. Il est officier et commande par deux motifs ; l'officier français par un seul. La Prusse, avec tous ses voiles masquant la chose, est une organisation militaire conduite par
une corporation militaire. Toute nation organisée démocratiquement n'est pas militairement organisée. Elle est vis-à-vis de l'autre en état d'infériorité pour la guerre. Une nation militaire et une nation guerrière sont deux. Le Français est guerrier d'organisation et d'instinct. Il est chaque jour de moins en moins militaire. Il n'y a nulle sécurité pour une société démocratique à être voisine d'une société militaire. Elles sont ennemies nées; l'une sans cesse menace la juste influence, sinon l'existence de l'autre. Tant que la Prusse ne sera pas démocratique, elle sera une menace pour nous. L'avenir semble appartenir à la démocratie, mais, avant que cet avenir soit atteint par l'Europe, qui dit que la victoire, la domination, n'appartiendra pas un long temps à l'organisation militaire, qui périra ensuite faute d'aliments de vie quand, n'ayant plus d'ennemis extérieurs à vaincre, à surveiller, plus à combattre pour sa domination, elle n'aura plus sa raison d'être. Tout triomphe de la Prusse est un retard pour la démocratie allemande, forcée d'attendre que l'aristocratie périsse, alors seulement que l'orgueil qui est sa force n'aura plus sa raison d'être... »
Voilà ces notes, — ces notes qui closent le livre. Brillent-elles assez I Ces éclairs hachent-ils !... L'homme qui lésa écrites me fait l'effet d'un Montes- • quieu militaire, qui nous donne axiomatiquement V Esprit des Lois des armées, comme l'autre nous a
donné V Esprit des Lois des sociétés... Il n'affirme pas, il est vrai, la nécessité des démocraties pour la destruction des armées avec Taplomb et l'autorité qu'il met à affirmer la discipline pour leur existence et pour leur force; mais, trempé dans l'atmosphère de son temps, il en admet l'hypothèse. Certes ! je ne crois pas, pour ma part, qu'au fond de son âme et de sa robuste pensée ce grand spiritualiste de la guerre puisse accepter sans trouble que la guerre, qui sort de l'âme de l'homme et qui se fait avec l'âme de l'homme, ne soit pas éternelle comme l'homme et sa race, et qu'un jour elle doive disparaître, comme un fétu dans les airs, sous le souffle omnipotent des démocraties. Mais, en supposant ce qui est en question et ce qui n'en est pas une pour moi, quel intermédiaire entre ce moment lointain et le moment actuel, quel intermédiaire entrevu et funeste les nations vont-elles traverser?... Il ne l'a pas dit, l'auteur des Études sur le Combat. Mais la tristesse a dû tomber sur ce cœur de soldat, droit et ferme, en le prévoyant!... J'ai compté toutes les beautés de son livre, mais, de toutes, c'est là la plus triste, et la plus triste, pour nous autres hommes, c'est toujours la plus grande beauté 1