ANCIEN PAIR DE FRANCE ET SOCIALISTE
16 Janvier 1849.
M. le comte d'Alton-Shée, ancien pair de France, qui se vantait, sous la monarchie, de n'être ni catho-
tique, m chrétien, a bien de la peine à devenir quelque chose. Cet homme si avancé se trouve en retard. Le peuple ingrat ne lui a su gré d'aucun de ses reniements. Quoique républicain de La veille, il n'a pas été jugé d'une naissance assez irréprochable et d'un sang assez pur. On lui a dit : « Vous êtes gentilhomme. » Quelle cruauté! Et les orateurs du club l'ont appelé « Monsieur If comte. <> Porté sur la liste du National, 'ors des premières élections de Paris, il est resté au tond de l'urne. Il s'est l'ait rouge vif pour les secondes élections, et il s'est enfoncé dans les limbes. Il s'est fait rouge ardenl pour les troisièmes élections, et, alors, en vertu de l'axiome u tout seigneur, tout honneur, on lui a signifié de céder le pas à M. Thoré. Pour toute compensation, il a obtenu la vice-présidence de la petite table dans les grands banquets. Hélas! cette gloire même fut jugée trop haute pour lui. Accusé de quelque connivence avec M. Louis Bonaparte, le malheureux ci-devant a dû solliciter deMM.Bareste et Ribeyrolles des certificats de civisme que ces citoyens ne lui ont pas délivrés de bonne grâce, et la Révolution démocratique et sociale en a fait si peu de cas, qu'enfin M. d'Alton-Shée s'est trouvé dans la triste nécessité de venir se justifier devant ses pairs, au club de la Fraternité, où on ne laissait pas de lui montrer les dents. Malgré le compte rendu bienveillant de la République, il ne semble pas y avoir été accueilli avec beaucoup de faveur; on a eu tout l'air de vouloir lui faire regretter la Chambre des pairs.
Le citoven Hervé présidait, et le citoyen Letebvre
s'est porté accusateur. « Nous avons toute raison, a-t-il « dit, nous vieux soldats de la démocratie, qui, depuis <x dix-huit ans, militons pour son avènement, de nous « défier de ces républicains encore couverts delà tache. « monarchique. »
Cet exorde d'un homme qui pouvait se vanter de n'avoir jamais été autre chose qu'insurgé et conspirateur, fut suivi de diverses allégations redoutables que nous indiquerons suffisamment en donnant quelques extraits de la réponse de l'accusé.
« Seul, à la Chambre des pairs, je me suis déclaré républicain avant février, et j'ai traité les despotes couronnés avec une énergie qui n'avait pas de précédent, même de la part des plus vigoureux athlètes de la Chambre des députés. »
L'accusé rappelle encore sa belle conduite à l'occasion du projet de banquet qui fut le prétexte de l'insurrection, puis il ajoute :
« Le 23, j'avais été désigné par mes collègues (les pairs de France) pour être arrêté, cela est significatif, et ce n'est pas pour exalter ma conduite que je viens vous rappeler que, comme beraucoup de bons citoyens, je suis descendu avec mon fusil dans la rue. Celui qui s'est conduit ainsi n'avait pas besoin de la clémence du peuple.
« On a dit que j'avais été page sous Louis XVIII et garde du corps. C'est alors que j'ai eu tort, j'en conviens, d'interrompre mon interlocuteur; mais enfin, devant l'annonce d'un fait matériellement faux, on n'est pas maître de soi. J'ai été page sous Charles X.
mais je tiens a constater que je n'axais que quinze ans et qu'alors je n'ai pas t'ait un acte politique.
« J'arrive à La véritable question, et je résume l'accusation en ces termes : c'esl que j'ai été l'agenl de
Napoléon depuis quelques mois. »
M. d'Alton rappelle que ses premiers rapports avec le prince Louis-Napoléon eurent lieu en 1840.
« J'eus à le juger, dit-il (comme pair de France), e1 sur 200 membres, je fus le seul, au grand scandale de mes collègues, qui prononça la peine capitale... Tel a été mon premier acte d'agent napoléonien. »
L' ex-juge, aujourd'hui accusé, affirme que s'il a consenti à voir le citoyen Louis-Napoléon, c'était dans l'unique intérêt de la république et de la liberté! Il en donne pour preuve que l'entrevue a eu lieu chez la citoyenne princesse Belgiososo.
Eh bien ! tout ce que M. d'Alton a raconté n'a pu le faire accepter pour bon républicain. La République, un des journaux rouges qui le patronnent ou plutôt qui ne le rejettent pas, annonce en termes assez secs qu'il aura lieu d'exercer encore son éloquence sur le même sujet : « Nous aurions désiré que le citoyen « d'Alton-Shée eût donné tout d'abord ces explications « dans les journaux de la démocratie sociale : cela lui « aurait évité les interpellations qui lui ont été faites « au club de la Révolution et celles qu'on doit lui faire « dans d'autres clubs. » Voilà un langage qui n'exprime pas la plus vive tendresse. Ce n'est point ainsi qu'on parle des grands et des purs, des Lacambre, des Vinçard, des Greppo, de cent autres. Mais M. d'Alton se
consolera s'il veut réfléchir. Ce refus presque général de l'accepter lui crée une situation en harmonie parfaite avec les sentiments qu'il a souvent manifestés. Un homme né gentilhomme et chrétien, et qui a repoussé si parfaitement son sang et son baptême, devait naturellement devenir une sorte de Juif-Errant. Il se présente partout, et partout il s'entend dire : « Marche ! marche ! (1). »