LANACRÉON DE LA MONTAGNE
Août 1848.
On ne chante guère en France depuis le 24 février ; les muses du caveau se sont enfuies, le deuil a pénétré dans le cuisines du Parnasse. Cependant, il reste quelques hommes forts qui savent accompagner d'un air de guimbarde, les flons-flons de la clarinette de cinq pieds. Entre le champ de bataille et l'ambulance, M. Etienne Arago, directeur général des postes et vaudevilliste, ne sent point son génie ébranlé. Il est gai, il festoie, il fredonne tout en distribuant nos lettres
encadrées de noir, et ne trouve point que les choses aillent si mal. Voici un petit chef-d'œuvre que ses fonctions publiques et ses méditations sur la future Constitution française lui ont laissé le temps d'improviser. Nous l'empruntons au compte rendu imprimé du quatrième banquet annuel des anciens élèves de l'école de Sorrèze, célébré à Paris le 11 mai 1848. Si le temps ne nous manquait pas, et surtout si nous avions la prodigieuse envie de rire qui émoustille M. Etienne Arago, nous parlerions bien de ce compte rendu luimême ; mais ce n'est pas le moment de s'arrêter aux farces trop longues et nous nous bornons à détacher la vignette où l'on voit le citoyen directeur général des postes, représentant du peuple, peint par luimême : Air du Charlatanisme.
Amis, quel triomphe immortel !
De noire France grande et Mère,
La liberté, fille du ciel,
Relève la noble bannière.
Conduit par le peuple vainqueur,
Aux postes, secouant mes guêtres,
Je fus acclamé directeur...
Et grâce à ce poste flatteur,
Je suis deux fois... homme de lettres (1).
(1) Ce couplet contient une erreur qu'il faut relever. Le peuple vainqueur ne songeait guère à donner à M. Etienne Arago la direction des postes, mais cet avocat songea très-bien à la prendre. Le dictionnaire Vapcreau, très-favorable aux hommes de 1848, constate ainsi le fait : « Dans l'après-midi du 24 février, il (M. Arago) s'élait emparé, de son autorité privée, de l'hôtel des postes et installé à la place du directeur général.»
h >s boîtes que partout je mets, Ne vous effrayez pas, de grâce; Car la botte aux oubli* jamais Dans mon cœur ne trouvera place.
Je me souviens des lieux chéris Où nous apprenions la syntaxe ; Aussi d'oublier mes amis, Quoique taxant les lettres à Paris, Je ne crains pas que Ton me taxe.
Redoutez plutôt, entre nous, D'attraper un grain de folie, Car je pourrais vous timbrer tous, Si j'en avais la moindre envie.
Mais je ne suis pas si méchant; Ici, calmez-vous a la ronde, Je ne souhaite assurément De mal à personne, et pourtant J'en puis fournir à tout le monde, J'ai des malles pour tout le monde.
Et c'est heureux, en vérité, Car aujourd'hui qu'avec audace On postule de tout côté, A tous je réserve une place, Place à payer... entendons-nous.
Mais venez sans peur des ornières :
De vous mener je suis jaloux ; Par moi les voyages sont doux...
Je ne verse... que dans les verres.
Trop habituée aux relais, Ma muse se montre revéche ; Et je tremble que mes couplets Ne sentent un peu la dépe'che.
A ce sujet il se pourra Que la critique me riposte ;
Mai> non, l'amitié m'inspira
Dt, j'en suis sûr, ma chanson passera...
Tout comme une lettre à la poste.
On assure que M. Etienne Àrago, se sentant un génie particulier pour la littérature de postillon, prépare certain recueil d'épigrammes qu'il publiera aussitôt la Constitution faite. Le public aura le plaisir d'y retrouver quelques morceaux qui ont déjà couru sous différents noms, et entre autres celui-ci, tout à fait dans le goût de la pièce précédente :
Sur un carrosse de couleur amarante donné à une dame demes amies..
Lorsque tu vois ce beau carrosse
Où tant d'or se relève en bosse,
Qu'il étonne tout le pays
Et fait pompeusement triompher ma Lais,
Ne dis plus qu'il est amarante :
Dis plutôt qu'il est de ma rente.
Si le peuple français est le plus spirituel de la terre, nul ne contestera que M. Arago n'en soit le plus digne représentant.