UN ACTE DE FOI
I" Février 18 ff».
Voici quelques échantillons de la littérature conservatrice empruntés au feuilleton de la Presse. Après comme avant la Révolution, c'est toujours le même feuilleton, le même lieu de mauvais renom et de mauvaises odeurs, où M. Théophile Gautier donne des études d'art qui semblent être la perpétuelle description d'un musée secret, où certaine dame de lettres faisait ces études du cœur qui scandalisaient les lecteurs de M. Gautier (1). La Presse, malgré ses écarts, a bien sujet de se proclamer un journal conservateur. Aucune autre feuille ne peint mieux cette grande majorité de l'espèce bourgeoise qui combat le socialisme avec tant de fureur et qui lui fournit des armes avec une si folle prodigalité. A la tribune et dans le premier Paris, on défend, la religion, la famille, surtout la propriété. A la maison, dans les théâtres, dans les romans, dans le feuilleton, on insulte Dieu, on conspue la morale, on réhabilite les courtisanes, on ridiculise le mariage, on met la lime de la raillerie et du scepticisme à tous les liens sociaux. Personne ne s'acquitte mieux de cette besogne que les beaux esprits de profession attachés pour la partie des intermèdes, à l'eu-
(1) Cel écrivain n'appartient plus à la rédaction de la Presse ; il écrit dans le Minuteur.
treprise de M. de Girardin. Ils onl un cachet d'impiété plate et prétentieuse dont ils marquent tout ce qu'ils écrivenl et qu'on ne retrouve poinl ailleurs. 11^ font môme des progrès. Jadis ils se contentaient d'étaler leur matérialisme. Voici maintenant qu'ils prennent la mode des socialistes, et qu'au matérialisme devenu fade, ils ajoutent le blasphème. M. Gautier décrit avec toutes sortes de complaisances VAntiope du Gorrége. Sa description finie, il ajoute pour dernier trait : a On ne peut que se mettre à genoux devant cette i toile comme devanl le saint-sacrement de la peinai turc. »
Dans le même article, article savant, où FraBartolomeo est appelé ïange de Fiesole, le même érudit, entreprend de réfuter le dogme du péché originel et nous donne son Credo. Nous sommes étonné de ne l'avoir pas relu encore dans le journal dos fouriéristes :
« Les gens qui ne voient que l'écorce des choses et qui pleurent d'attendrissement aux sentimentalités bêtes, ont accusé et accusent Paul Véronèse d'être froid, de manquer de cœur, de n'avoir point de passion, d'être sans idée et sans but. Jamais peintre n'en eut un plus grand. Cette fête éternelle de ses tableaux a un sens profond ; elle place sans cesse sous les yeux de L'humanité le vrai but, l'idéal qui ne trompe pas — le bonheur — que des moralistes inintelligents veulent reléguer dans l'autre monde. Paul Véronèse rappelle aux peuples souffrants que le paradis peut exister sur cette terre; il plaide la cause de la beauté, de la jeunesse, du luxe, de l'élégance, de
l'harmonie, contre les maigres déclamations au visage chafouin et au teint rance; il montre que Dieu, qui est bon, puisqu'il est puissant, après nous avoir chassés du jardin de délices, n'en a pas si bien fermé la porte qu'il ne puisse la rouvrir.
« Rassemblés dans un sentiment de bienveillance et de fraternité autour de la table de la communion du pain et du vin, les hommes retrouvent aisément des félicités plus enivrantes que celle du couple solitaire de l'antique Eden. N'ont-ils pas les femmes, les fleurs, les parfums, l'or, le marbre, la soie, le vin, la musique, la pensée, l'art, cette fleur de la pensée, l'échange de l'idée ou du sentiment avec un être pareil à soi, et pourtant dissemblable, la vérité dans l'harmonie ; l'admiration, cet amour de l'esprit; l'amour, cette admiration du cœur qui vous élève et vous prosterne, la conscience de faire partie de cet homme perpétuel et • ollectif avec qui Dieu cause dans le silence de la création pour se désennuyer de l'éternité ?
« Gloire donc à PaulVéronèse, qui fait briller à nos yeux les éléments de bonheur que la bienveillance divine a mis à notre disposition. Une terre où il y a plus de vingt mille espèces de. fleurs ou plantes de pur ornement, où la décoration des couchers de soleil est changée tous les soirs, où la forme superbe est si splendidement habillée par la couleur, ne peut être une vallée de misère. Oui, si on le voulait, l'eau des Noces de Cana pourrait se changer perpétuellement en vin, et les parfums de la courtisane en arômes célestes! »