‹ Critiques et récits littérairesChapitre 21 sur 32 · LE MODÈLE · texte numérisé non relu

LE MODÈLE

David élait une nature modeste et laborieuse : en if" hors des travaux de la journée, il avait trouvé le moyo de s'instruire aux heures de repos par quelques lecluff* substantielles; sans se croire à l'étroit dans la sphère oè

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le sort Tavait placé, il avait ou quelques inspirations vers un idéal vague et confus. Il lui semblait que la tâche manuelle qui lui était imposée n'excluait pas les plaisirs de rinteliigence et les tendres émotions qu'ils procurent. Il était, en un mot, la personnification sérieuse de cette classe de travailleurs honnôtes et intelligents dont Fileton-Nœud, lui, était l'expression joyeuse et insouciante.

S'il avait quitté Paris pour se lancer dans la carrière aventureuse des voyages, c'était moitié par désir de voir dn pays, moitié par l'espérance de trouver en Amérique nn travail que l'ancien monde ne lui donnait pas toujours, mais il n'avait aucun but déterminé, et il s'était embarqué sur la Belle-Amélie, qui transportait les premiers émigrants en Icarie, moins pour aller directement dans cette petite colonie du Texas que pour se fixer dans le premier endroit où il trouverait de l'ouvrage et où il serait bien.

Arrivé à New-York, l'bôtelier cbez lequel il était des- <^endu, appréciant en peu de jours les bonnes qualités de I^avid, lui avait demandé s'il se chargerait volontiers d'un ^i*avail à exécuter à la maison de campagne d'un riche JTïégociant, nommé M. William, Hamilton. David s'était empressé d'accepter avec reconnaissance, et le jour môme ' ïl était parti avec une lettre de l'hôtelier pour l'habitation ' *« négociant.

Lorsqu'il se présenta au cottage, M. Hamilton ne s'y ^^ouvait pas : il était en visite chez un de ses voisins; le

jeune homme, snns expliquer le bul de son arrivée, avait répondu à Thomme de confiance auquel il s'élail adressé, qu il deraandail la permission d'attendre M. HamilUni. Sur la réponse affirmative de Tintendanl, il s'élail as» dans le coin d'une chambre basse qui servait de safc d'attente.

David était là depuis un quart-d'heure environ, lorsqu'une belle jeune fille de dix-sept à dix-huit ans, sêlança en chantant et en sautant du parloir dans la alfc d'attente.

A la vue d'un étranger, la jeune fille qui se mp'^ seule resta un moment interdite. David se leva avec une gaucherie qui n'était pas sans grâce parce qu'elle pomaii passer pour de la timidité.

La jeune fille avait traversé la salle en laissanl la P'>^ enlr'ouverte, et David avait pu saisir le dialogue sunaB» qui avait lieu dans le veslibule entre la jeune nii.<^ ^ l'intendant :

— Quel est ce gentleman? avait-elle demandé à<^

lui-ci.

— Je ne le connais pas; il attend l'arrivée de Ton* de mademoiselle.

L'épithMede gentleman qui venait de lui être apphfl"^ par la jeune fille avait fait sourire David en même \&^f qu'elle lui avait causé une certaine satisfaction, ««"^^ Amérique comme en Angleterre la qualification JefÇf^^

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»man ne s*aocorde jamais qu'à un homme de bonne Dmpagnie.

Le jeune ouvrier jeta un coup-d'œil sur sou coslume i parut assez satisfait du résultat de sa rapide investigaon. Il avait un pantalon noir et une redingote noire outoonée à moitié, qui laissait voir une chemise de toile *une blancheur irréprochable.

Quelques instants après, une voiture roula dans la our; c'était la voiture de M. Hamilton.

David avait vu par la fenêtre la jeune fille courir auevaat du négociant et Tembrassor. En arrivant dans la aile d'attente, M. Hamilton, qui donnait le bras à sa ièce, ouvrit le parloir, et, après avoir salué David, lui it signe d'entrer et do passer devant.

David , embarrassé de toutes ces formalités auxquelles I savait qu'il n'avait pas droit, était désolé de n'avoir pas révélé tout de suite à l'intendant le motif qui Farae- [^ail. Il craignait que le négociant ne lui fît payer par luelque parole bien dure sa méprise d'un instant, lorsqu'il saurait qu'il n'avait qu'un ouvrier devant lui.

M. Hamilton approcha un fauteuil, et engagea David à s'asseoir.

Celte fois, le charpentier tint bon, malgré la présence de la jeune fille qui lui causait un trouble dont il ne pouvait se rendre compte; et, tirant la lettre d'introduction de sa poche, il la présenta au négociant en se tenant debout.

448 CONTKS ET VOYAGES.

— Ah! ah! dit M. Hamillon, c'est vous, mon hrave; vous m'avez été fortement recommandé par rhonnêle liôtelier Peterson. Je suis enchanté de votre arrivée. Quand vous meltrez-vous à l'ouvrage ?

— Quand vous voudrez, monsieur, répondit David qui crut remarquer une espèce de désappointement sur h physionomie de la jeune miss. Je suis tout prêt.

— Eh bien ! mon garçon , Sampson mon intendant %ia vous conduire à l'atelier ; vous trouverez là tous les oalils nécessaires. Faites-nous de la bonne besogne, et vous serez content de moi.

David s'inclina et sortit.

Quand il fut dans Tatelier, il se disait en luinuème es Qtant sa redingofé pour passer son costume de travaO, c'est étonnant comme je me sens béte aujourd'hui, el comme la vue de cette jeune fille m'a interloqué; et loat le reste de la journée, il songea malgré lui à l'erreur ée la jeune miss, qui au premier abord l'avait pris pour on gentleman.

Le lendemain , il vit arriver au cottage , sur un cheval fringant , un élégant jeune homme qui jeta sa cravache aux domestiques et leur abandonna sa monture , avec le sans-gêne d'un habitué de la maison.

David se hasarda à demander à M. Sampson rintei»dant, qui le regardait travailler, quel était le nouvel arrivant

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— C'est M. Edward Parker, répondit celui-ci, le cousin de miss Anna et son prétendu.

— Ah ! avait dit David en se relevant, elle va se marier?

— Oui et non, reprit Sampson, parce que, enire nous, le mariage n'est pas encore fait; la jeune miss est capricieuse en diable, et elle n'a pas l'air d'aimer beaucoup M. Edward. Un brave garçon, pourtant, et irosriche; son père est gouverneur d'une province irès-éloignée dans l'ouest, la Californie.

— Le pays de l'or, dit David.

— Oui, répondit l'intendant, si les dernières nouvelles des journaux ne sont pas un canard [a puffj,

David s'était remis à son travail, et, sans savoir pourquoi, il était enchanté d'apprendre que miss Anna n'aimait pas M. Edward.

I^soir, quand M. Edward fut reparti pour la ville^ M. Hamilton et sa nièce vinrent voir où en étaient les travaux delà charpente. Le négociant parut enchanté de l'ouvrage de David et lui en fit compliment.

— On fait ce qu'on peut, répondit modestement le jeune ouvTier.

•^ Vous ^tes Français , monsieur ? lui demanda miss Anna.

•^ Oui, mademoiselle.

"-Vous connaissez Paris?

^ C'est le lieu de ma naissance.

150 CONTEi BT VOYAGES.

— Que vous êtes heureux d'avoir vu Paris ! s'écria la jeune miss; comment avez-vous pu le quiUer!

— Ah ! répondit David , Paris est une belle ville poor ceux qui sont riches; mais une grande partie de ses enfants est obligée de Tabandonner et d'aller chercher fortune ailleurs, dans votre Amérique, par exemple, qui est hospitalière et généreuse.

— Oui , interrompit M. Hamilton , rAmérique est on bon pays : ici le travail mène à tout. Voyez, moi, il f^, trente ans, j'étais ouvrier comme vous.

— Vous avez été ouvrier, vous, monsieur ! s'écria Da^U étonné.

— Sans doute, et je ne suis pas le seul qui se soit élevi par Tamour du travail, l'ordre et la probité. Le frère* ma femme, le père de ma nièce, qui est là devant vous, est un des plus riches commerçants de Mexico , eh bien,

•il aét^ mon camarade d'atelier; nous avons commeD» ensemble , et nous avons fait fortune ensemble. Voos aussi, mon garçon, vous serez peut-être riche un jour.

Ils causèrent encore pendant quelques instants. Quaiw M. Hamilton se fut éloigné avec sa nièce, David se disait : Oui, je comprends le bonheur d'être riche, wr« n'y a que les riches à qui il soit permis d'aimer des fei»mes comme miss Anna.

Miss Anna était en effet une jeune fille d'une remarquable beauté. Des grappes de cheveux châtains tomtafl^ en boucles jusque sur ses épaules, encadraient son ««'^

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l'une pureié de lignes qui eût fait le désespoir et Tadmiation d'un peintre. Son teint avait des reflets bistrés et les tons orangés qui révélaient une origine tropicale (sa Hère était Mexicaine) ; la gracieuse nonchalance de toute ^ personne contrastait singulièrement avec l'animation apressivc de ses yeux qui brillaient comme deux diamants noirs ; grande, svelte, élancée, elle avait des mains le marquise et des pieds de créole; jamais un partisan du système des races n'eût pu admettre que la jeune miss était la fille d'un commerçant qui avait commencé par être ouvrier.

Deux ou trois jours après la conversation qui avait eu lieu au chantier , M. Ilamilton fit demander David dans son cabinet.

— Mon ami , lui dil-il, il paraît que vous êtes décidément un très-beau garçon, car voici quelques jours déjà que ma nièce qui s'occupe de peinture, me tourmentais pour que je vous demande si vous ne consentiriez pas à poser devant elle : une idée de jeune fille; elle a com- Tneticé à Mexico un tableau des neuf muses, et elle prétend que vous avez les traits du dieu du soleil. Elle veut prendre une esquisse... Les traits de la figure seule- "^ent... C'est TalTaire de deux ou trois séances. Cela vous va-t-il ?

David était loin de s'attendre à une pareille proposil^on. Il contint le plaisir qu'elle lui faisait éprouver, et J^épondit au négociant :

— Je suis à vos ordres, monsieur; je ferai ce que vous voudrez.

— Oh 1 si cela vous déplaît, en quoi que ce soit , il n*en sera plus question, dit M. Hamilton, qui craignait de blesser la susceptibilité du jeune ouvrier.

— Si mademoiselle votre nièce désire que je lui rende ce petit service , dit David pour bien faire comprendre qu'il n'accepterait en échange aucune rémunération, j^aorais mauvaise grâce à refuser.

— Eh bien I mon garçon , je vais vous conduire à Ta- , telier de ma nièce. Puis il ajouta avec bonhomie : Je ne

suis pas fâché que cette fantaisie lui ait passé par la têle; vous parlerez français, cela perfectionnera son accent.

— Ma chère enfant, dit le négociant en ouvrant h porte du boudoir de miss Anna, qui était occupée à montrer à broder à sa petite cousine âgée de neuf à dix ans ; je t'amène ton Apollon, qui a accédé de la meilleure grâce au désir que tu m'exprimais hier.

David salua la jeune fille, qui s'empressa de le remercier.

Quand son oncle fut sorti , miss Anna fit placer David à quelques pas devant elle, et alla s'asseoir à son chevalet.

David alors put admirer à son aise pendant une heure cette gracieuse jeune fille tout entière à son travail, et qui ne se doutait pas des sentiments qui agitaient le cœur de l'ouvrier; le regard du jeune homme glissait amou-

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reusement sur cette tête penchée, sur ce corps jeune et charmant. Miss Anna , qui était précisément occupée à esquisser les yeux de son modèle, trouvait dans le regard de David une animation qui répandait sur toute sa physionomie une expression rêveuse et fière qu'elle n'avait pas remarquée jusque-là.

— Cela vient très-bien, dit miss Anna; vous posez mieux qu'un modèle de profession. Je n'ai plus qu'à vous remercier pour aujourd'hui, car je ne veux pas prolonger la séance. Si vous voulez venir demain à la même heure, nous reprendrons notre travail ; et elle le congédia avec un sourire.

David avait salué en balbutiant quelques mots, et était sorti.

Toute la nuit il ne rêva que de miss Anna. Le lendemain, il se présenta à l'heure exacte ; cette fois, il avait revêtu sa redingote et son pantalon noir : il portait, eu un mot, son costume de gentleman.

Il reprit la position qu'il avait la veille, et la jeune fille travaillait depuis un quart-d'heure en causant avec lui, lorsqu'un domestique vint annoncer que M. Edward Parker était au parloir.

— Que c'est ennuyeux! murmura la jeune miss; puis elle ajouta résolument : Priez-le d'attendre quelques in- J^lants, je suis occupée, l^t, se remettant à son chevalet, elle leva les yeux vers

son modMe; mais en n» nunnottt ollo surprit dans le n»-

gard de David une expression si étrange, qu'elle les rebaissa sur-le-champ et se sentit rougir.

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