‹ Critiques et récits littérairesChapitre 29 sur 32 · LE JOURNAL · texte numérisé non relu

LE JOURNAL

Miss Anna Lawrence, revenue à elle, éiait remontée dans sa chambre : le coup qui venait de la frapper était si terrible, qu'elle doutait encore de ce qu'elle avail entendu ; elle passait de l'ivresse de son amour à un sentiment d'insurmontable horreur pour l'homme qu'elle aimait une heure auparavant. David, qui, depuis le jour oii il l'avait aperçue, n'avait poursuivi qu'un seul but à travers tant d'obstacles, David, qui n'avait pensé qu'à elle, respiré que pour elle, ne lui apparaissait plus que comme l'assassin de son père. Cette pensée la faisait fris-

370 CONTBS BT VOTAGKfl.

sonner. Elle se demandait par quelle horriUe ialaliii 'David et H. Lawrence s'étaient rencontrés ; com Fun était tombé victime de Tautre, au moment méaie elle touchait au suprême bonheur, au moment où elle amenait à ce père, qu'elle ne devait plus revoir, Tépoux qu'elle s'était choisi. Toutes ces pensées se hearlaieaft dans son cerveau brûlé par la fièvre ; die se sentait ps>ôie à pleurer, mais pas une larme ne jaillissait de ses yeux ternes et fixes. Immobile, assise au pied de son lit, semblait la statue du désespoir.

Quand les premières lueurs du matin percèrent les dcaux de sa chambre, elle était encore à la même place plongée dans ses méditations et dans sa douleur; elle ne savait si elle veillait ou si elle rêvait : la scène de la veille se déroulait à son souvenir comme une afireu5e fantasmagorie, et quelquefois en songeant à la noUesse de cœur de David, à sa bonté, à la douceur de son caractère, elle était prête à aller le trouver pour lui demander si elle ne s'était pas trompée et si les paroles qu'dk» avait entendues à travers la cloison n'avaient pas été proférées par un autre que par lui ; elle ne voulait pas croire qu'il pût être eoupable, même involontairement, d'un crime qui lui arrachait son père. Mais bientôt la réalité s'offrait à son esprit sous son aspect lugubre. Oui» c^était bien lui, lui seul, qui était le meurtrier; cet homme qui s'était montré à elle comme un libérateur, l'avait plongée dans un éternel désespoir.

Là toison d oi. 271

David avait passé une nuit aussi triste et aussi sombre ; sa douleur s^exbalait en imprécations contre le ciel. Fa- * lalité infernale I II avait tué sans le connaître Tom, son bienfaiteur, Tom à qui il devait ses richesses ; et Tom se trouvait éire le père de miss Anna Lawrence.

Il marchait à grands pas dans la chambre, et s*aocu^ sait tout haut de son crime, malgré les supplications de son ami qui craignait qu'on ne l'entendit.

^- J'ai échappé aux fureurs de la tempête, disait-il ; Dieu a détourné de ma tète le tomahaw des sauvages, et de mon sein le poignard des Indiens 1 J'aurais pu croire qu'il n'avait pris tant de soin de me sauver que pour ma réserver à l'exécution de grandes choses ; et c'était pour faire de moi l'assassin de l'homme à qui je devais tout,, de celui qui devait être mon père... Horreur I

— Mais ce n'est pas ta faute, lui disait File-ton-Noeudt tu ne le connaissais pas; il t'attaquait, tu t'es défendu.

— Je l'ai tué pour un morceau d'or, interrompait David, Ah 1 l'or, cet or que j'ai tant poursuivi, cet or qui devait assurer mon bonheur et celui de ma fiancée ! Que maudit soit le jour où j'ai touché à un lingot ! Pourquoi mon bras ne s'est-il pas desséché au contact de ce métal, la cause de tous les crimes parmi les hommes ?

Cependant File-ton-NoBud s'appliqua avec tant d'insistance à lui démontrer qu'il n'avait pas commis un crime, que tout homme à sa place eut agi comme lui, que David était devenu plus calme.

Miss Anna, après riiorrible nuit qu'elle venait de passer, était brisée de fatigue ; mais elle ne sentait rien, elfe ne pensait qu'à son père assassiné et à son bonheur à jamais flétri. Lorsque le jour avait paru, elle avait ramassé tous les effets et tous les papiers de M. Lawrence... Un surtout avait frappé sa vue, elle avait trouvé une lettre qui portait pour toute suscription ces trois mots : A ma fille.

A cet aspect, la jeune fille, qui jusque-là n'avait pu pleurer, sentit des larmes abondantes s'échapper de ses yeux. Les larmes, même les plus amères, sont la rosée du cœur ; elles amollissent pour un instant toutes les Gbres de notre être , mais elles le retrempent en même temps. Miss Anna se sentit moins abattue lorsque les sanglots eurent cessé.

Elle prit la lettre de M. Lawrence, la baisa plusieurs fois et la serra avec les autres. Elle voulait attendre pour b tire qu'elle fût plus calme et plus capable de comprendre les dernières volontés de son père.

Quand elle eut achevé tous ces préparatifs, elle songea à la conduite qu'elle allait tenir vis-à-vis de David ; elle savait qu'il n'était pas volontairement coupable, elle ne voulait donc pas le dénoncer comme meurtrier. Par un dernier respect pour le souvenir de son amour, elle résolut d'agir comme si elle n'avait rien entendu la veille au soir; elle allait revenir à San-Francisco, et de là, elle partirait le plus tôt possible pour New-York, chez sou oacle, M. Uamiiton.

LA TOISON d'o». 273

Elle avait donné Tordre de préparer les mules. Quand elle descendit dans la cour et qu'elle aperçut David, pâle, abattu, méconnaissable, tant il était changé, elle ne put retenir un mouvement d'bon'cur qui n'échappa pas à l'œil de son amant; mais à ce frémissement involontaire de la jeune fille se mêlait encore un sentiment de pitié.

Le voyage fut bien difTércnt de ce qu'il avait été la veille ; File^ton-Nœud adressait de temps en temps la parole à miss Lawrence, mais David, qui se rappelait toujours l'effroi que sa vue avait causé à la jeune fille, se tenait derrière elle et craignait de rencontrer son regard.

Le soir, miss Anna rentrait au présidio, et les deux amis étaient de retour dans leur maison, naguère si gaie, et où un seul était encore heureux, parce qu'il ne savait rien des tristes événements que nous avons rapportés, c'était Polyphèmc.

Pendant plusieurs jours, David ne sortit pas ; il était tout entier à son désespoir.

File-lon-Nœud lui fit comprendre qu'il devait reparaître au présidio, ne fût-ce que pour éloigner tout soupçon.

— Miss Anna ne sait rien, lui disait-il; que veux-tu qu'elle pense si elle ne te revoit plus?

— Mais, malheureux! répondait David, tu ignores donc que je ne peux arracher mon amour do mon cœur.

274 COHTBS BT V0TÀ6K8.

J*aime miss Lawrence plus que jamais... je Vaime jusqu'au crime... car ce serait un crime de l'épouser.

File-ton-Nœud Tentraîna au présidio.

David remarqua avec efliroi les traces que la souffrance avait imprimées sur le visage de miss Anna. Ses yeux caves, les pommettes de ses joues enflammées attestaient des nuits passées dans l'insomnie.

La jeune fille avait reçu les deux visiteurs sans manifester aucun étonnement ; seulement, David avait cru rs* marquer qu'elle éprouvait à son aspect un tremblement nerveux qui l'avait déjà frappé dans la cour de la ha^ cienda.

Quelques jours s'écoulèrent encore, au bout desquels H. Parker étonné de ne plus entendre parler du mariage projeté, prit la résolution d'avoir une conférence à ce sujet avec sa nièce.

— Ma chère Anna, lui dit-il un soir qu'il h voyait plongée dans un accablement profond, il faut lutter contre la douleur et la surmonter; si tu t'abandonnes ainsi à ton désespoir, tu succomberas toi-môme.

— Que le ciel vous entende! interrompit la jeune fille.

— Allons, soyons raisonnable, continua le commodore en prenant la main de sa nièce. Songe qu'il te reste une grande mission à accomplir en ce monde.

— Laquelle ? demanda la jeune fille.

— La mission d'acquitter les engagements de ton père... C'est le ciel, mon enfant, qui a envoyé vers toi ce riche

u TOISON b'om. 275

Français, à Tamour duquel tu as sacrifié Talliancc l'Edward.

Miss Anna se sentit frémir.

— Jamais Edward n'aurait pu sauver Fhonneur de ton

nom, du nom de ton père, il n'était pas asses riche

H. David, au eontraire.

— Jamais I s'écria la jeune fille avec efiroi.

— Chëre Anna, continua le eommodore, tu sais combien je me suis toujours soumis à tes moindres caprices.. tn sais quel chagrin m'a causé la résolution d'épouser cet étranger ; cependant je n'ai rien dit. Edward, qui t'aimait, s'est éloigné sans plainte , sans murmure : il a laissé le champ libre à son heureux rival ; aujourd'hui, tu semblés éprouver de la répugnance pour cet homme que lu aimais hier. . . Eh bien I cette répugnance, il faut la surmonter...

— Quoi I s'écria miss Anna.

— M. David seul peut, je te le répète, sauver le nom de ton père de l'opprobre et de l'ignominie... S'il ne s'agis- Clique de quelques centaines de mille francs, Hamilton Cl moi pourrions peu^-étre les payer ; mais j'ai parcouru les papiers de Lawrence, j'ai vu clair dans sa situation financière. U laisse un passif de plus de deux millions.

— Deux millions...

— Quel homme autre que ce riche Français pourrait payer cette somme énorme?..

— f)h I mon Dieu ! dit miss Anna.

276 CONTBS ET V0TA6F.S.

— Tu hësites encore, Anna ; tu hésites entre un capim que je ne puis comprendre et Thonneur de ton père, ear, si les engagements ne sont pas acquittes à réchéanee, on dira dans toute rAmérique que M. Lawrence s*€si tué dans un moment de désespoir. Les créanciers chargeront d'imprécations sa mémoire. Tu porteras un non déshonoré.

— Que me demandez - vous , mon oncle ? dit rois^ Anna.

— Je te demande de réhabiliter le nom de ton pèrp, ou plutdt de ne pas permettre que la moindre souillure vienne ternir ce nom honorahie et respecté ; je te de-

. mande de ne pas sacrifier à un caprice la gloire de ta famille , car , je le répète , cet homme que tu repousses aujourd'hui , tu Tadorais il y a quelques jours. Si ta t$ aimé ton père, si tu comprends ce que te oommaodont l'honneur et le devoir , tu n'hésiteras pas plus kog* temps.

Après ces paroles prononcées avec force, H. Pafker était sorti.

— Oh I mon père I s*écria miss Anna restée seule , tu sais si je t'aimais, et si je t'aime encore.

Elle alla tirer d'un secrétaire les papiers de M. Lawrence et les parcourut.

Ses regards s'arrêtèrent sur un journal tenu par son père, et elle lut les passages suivants :

« Jp pars pour la mine, Dieu me soif en aide ! Frappé

^ dans ce qu*un commerçant a de plus cher, j*ai rospoir ^ que Dieu me permettra de m'acquitter envers mes » créanciers avant do mourir. S'il me refusait cette der- ^ nière grâce , si ma mémoire devait être flétrie... mais » non, je n'achève pas, cette pensée est plus triste que la

> mort... »

A une autre date :

« Arrivé à la mine... je travaille quatorze heures par * jour.... je succomberais à la fatigue si je n'étais sou-

> tenu par l'idée de remplir des engagements sacrés

> Dans trois mois, les délais qui m'ont été accordés expi- » reront... Aurai-jele temps?... »

A une autre date :

« Ma chère fille, si je ne réussissais pas, ne pense qu'à » uncchose... ne poursuis qu'un but... celui de satisfaire » aux engagements de ton père... Mais que demandais-

> je? une jeune fille peut-elle travailler... Ah I si j'avais eu » un fils... »

Miss Anna ne put poursuivre cette lecture. Cette préoccupation continuelle de son père , préoccupation qui se traduisait à chaque ligne , à chaque mot ,lui faisait trop de mal... Le sang fouettait ses tempes, les soupirs s'échappaient de sa poitrine oppressée... elle se précipita à genoux au pied de son lit , et, avec la ferveur des âmes

brisées par la souffrance :

— 0 mon Dieu I inspirez-moi ! dit-elle.

En rêve, elle crut voir son père qui la conjurait de ne

reculer devant aucun moyen pour sauver riionueur de a

mémoire.

A son réveil, elle résolut encore, sous le poids des hallucinations de la nuit, de se sacrifier enùëremenc à h réhabilitation de son père. . . Elle prévint M. Parker qu'elk s'était rendue à ses conseils.

Mais cette détermination extrême cachait un projet sinistre : son parti était irrévocablement pris.

l'adieu.

Le Commodore, qui avait ignoré les circonstances de la mort de M. Lawrence, et qui voyait dans le mariage de David avec sa nièce le seul moyen de faire honneur aux nombreux engagements contractés par Tinfortuné négociant, avait été trouver David à Tissue de la déclaration que lui avait faite miss Anna d'accéder à ses propositions.

M. Parker avait été surpris de Vair à la fois triste et étonné de David, lorsqu'il lui avait expliqué le sujet de sa visite.

— Miss Anna consent à m'épousa*! s'était-il écrié.

— N'étail-ce pas une ehose conveuue depuis long* temps ?

— Je le sais bien, répondit David avec embarras ; mais depuis quelques jours j'avais cru remarquer.,.

— N'aimeriez-vous plus ma nièce? demanda vivement. M. Parker.

— Moi, ne plus aimer miss Anna I moi qui n*ai vécu que pour elle , qui n'ai eu qu^une seule ambition dans

toute ma vie I Ohl non, vous ne le croyez pas

seulement , j'avais pensé qu'elle éprouverait peutêtre quelque répugnance à épouser un ancien

ouvrier.

— Ne croyez pas cela, mon cher monsieur; ma nièce vous aimait avant que vous fussiez riche , et c'est peutêtre parce qu'elle n'a plus rien aujourd'hui qu'elle d paru hésiter.

— Croyez-vous T s'écria David, à qui ces paroles semblaient rendre l'espérance.

-— Quelle autre raison pourrait retenir miss Anna, qui vous a sacrifié une alliance honorable T

— Elle ne sait peut^tre rien, pensa David.

— Tenez , dit le eommodore en riant, vous me faites l'effet de deux amoureux qui se boudent sans savoir pourquoi; mais, moi, en ma qualité de grand parent, je viens souiller sur le nuage.

— Et où se célébrera le mariage? demanda David, fedevenu cèvaur.

— 'Ma nièce désirerait que la cérémonie eùl lient New-York, chez son oncle Uamilton.

— J'approuve complètement ce projet, répondit Da\id, il faut commencer par acquitter les engagements de M. Lawrence, et c'est à New-York, avec Taide de M. Bamilton , qui est lui-même négociant, que miss Anna pourra régler les affaires de son père.

— ^Vous êtes un noble caractère, lui dit le commodure, en lui prenant les mains qu'il serra avec force.

David sourit amèrement.

— Tout ce que j'ai est à miss Anna, répondit-il ; n'estce pas pour elle, pour elle seule que j'ai amassé toutes ces richesses ?

Le Commodore était revenu enchanté au présidio.

Miss Anna avait conservé ce dernier espoir que Daiid trouverait un prétexte pour rompre ce mariage impossible. Quand elle apprit qu'il persistait dans sa résolution de l'épouser , ce fut comme une dernière illusioo qui tombait de son cœur.

— Je remplirai mes engagements envers la mémoire de mon père, pensait-elle... J'épouserai cet homme dont la fortune peut sauver du déshonneur le nom de ma famille ; mais il ne pressera dans ses bras qu'un cadavre : il aura tué du môme coup le père et la fille.

Après cotte héroïque résolution, elle devint plus calme, et M. Parker put croire que la douleur qu',eUe éprouvait

LA TOISON U'ofi. 281

encore de la mort de son père voilait i>eule ce beau vidage qui ne souriait plus.

David ne perdit pas de temps ; aussitôt qu'il avait ap pris la résolution de miss Anna de retourner à New-York, il s'était arrangé avec le patron d'un navire mouillé dans le port.

Pendant plusieurs jours , il ne s'occupa qu'à faire transporter à bord du bâtiment les immenses richesses qu'il avait extraites de la mine avec l'aide de ses deux amis.

Quand le jour du départ fut fixé , miss Anna prétexta une visite chez une amie qui habitait dans les environs ; puis, seule, saris guide, sans domestique, elle s'était dirigée vers la source du Sacramento.

Elle fit exhumer le corps de son père, et lui rendit les derniers devoirs.

— A bientôt î pensa-t-elle en jetant un dernier regard sur la nouvelle tombe, où reposaient les dépouilles mortelles de M. Lawrence, et elle était revenue à San-Francisco.

Au jour fixé , ce fut File-ton-Nœud qui vint la chercher pour la conduire à bord, David étant occupé, lui dit-il, à surveiller les préparatifs du départ.

Une femme de chambre accompagnait la jeune fille.

A peine fut-elle à bord qu'elle alla s'enfermer seule daii^ sa cabine.

282 CONTKS BT VOTÀfllS.

Le vaisseau leva l'ancre, et bientôt il sortit deseauiè la baie.

Miss Anna repassait dans son esprit les tristes évéll^ ments qui s'étaient éeoulés depuis quelques jours; eBe se voyait au pouvoir de David, et malgré la fatal projet qu'elle avait conçu, elle redoutait de se trouver Muk avec lui.

Elle examina sa cabine; David avait pris scia de Torner avec luxe : il avait suspendu aux cloisons des itblcaux de prix; il y avait fait placer les meubles les plus riches , les tapis les plus somptueux ; il avait entassé dans ce boudoir les objets les plus charmants, muisk jeune fille jetait sur tout cela un regard distrait et indifférent.

Tout-à-coup, une lettre, placée sur un guéridon, frappa sa vue; die s'approcha et vit qu'elle lui âail adressée.

Elle eut comme un pressentiment , son cœor battit ivec force ; elle regardait cette lettre , dont elle croya»! rtîconnattre récriture, sans oser l'ouvrir.

Enfin , elle rompit le cachet et lut les lignes sut vantes :

« Miss Anna,

» Lorsque vous Hreas cette lettre , nous serons sep^ » pour jamais; vous savez si je vous aimais, toussaveï

LÀ TOISON d'oi. 983

» toute ma vie n*eût pas été consacrée à votre bon* » heur : pour vous j'aurais tout tenté. Mais au moment » où je touchais à la félicité suprême, la fatalité détruis » sait toutes mes espérances. Dieu a-*t-il voulu me punir » d'avoir aspiré jusqu'à vousl...

» Toutes les richesses de la mine ont ëté déposées sur 1 le navire ; elles sont enregistrées à bord à votre nom , «elies vous appartiennent, puisque c'était pour vous > seule que je les avais conquises.

» Adieu, miss,, adieu et soyes heureuse.. .-. Celui qui » écrit ees lignes n'ose pas même vous demander un sou* » venir.

» David. »

La lettre s'était échappée des mains de la jeune fille...

A ce moment, Pile-ton-Nœud entra dans la cabine; il vit la lettre aux pieds de miss Anna, dont les yeux étaient mouillés de larmes.

— Celait un noble cœur, n'est-ce pas, miss? Im dit - il , en donnant lui •* même un libre cours à sas sanglots.

— Oui, un noble cœur, répéta la jeune fille; mais il ne sera pas seul à soufflrir ^ car je sens là , dit-elle en inonirant son oœiir, je sens que je l'aime encore. . n

284 COKTES ET VOYAGES.

David avait bien compris que miss Anna avait découvert le fatal mystère ; d'ailleurs, il ne pouvait plus songer à consacrer sa vie à cette jeune fille qu'il avait tant aimée, qu'il aimait tant encore, après le funeste événcmeot de la grotte; il avait donc prié File-ton*Nœud de conduire miss Anna auprès de M. Hamilton , et celui-H^i , qui craignait que son ami ne roulât dans sa tète quelque funèbre projet, n'avait accepté qu'après avoir prévenu Polyphème de veiller sur David.

Au moment où le vaisseau sortait de la grande baie de SaU'Francisco , David , placé sur la falaise, suivait de l'œil la voile de ce navire qui emportait toute sa vie... Il resta ainsi immobile pendant plusieurs heures , voyant le vaisseau disparaître peu à peu, puis s'effacer dans la brume : quand ses regards ne rencontrèrent plus rîen dans ce vaste horizon , un soupir s'échappa de sa poitrine...

— Adieu donc à tout ce que j'ai aimé! s*écria-t-il, et il prit son clan pour se précipiter dans la mer.

A ce moment il fut retenu par une main vigoureuse. Polyphème ne l'avait pas quitté une minute; seulement, dans sa préoccupation , David ne l'avait pas aperçu.

— Un instant, lui dit le géant en le serrant dans sp«; hras, tu as aimé, tu es malheureux, tu veux te tuer, je connais ça; comme toi j'ai voulu me tuer aussi à riieure du désespoir, mais Dieu est venu à mon secours, pt

LA TOISON d'or. 285

j'ai bien fait d'écouter sa voix, puisque je t'empécho d'aocomplir ton projet.

— Si tu m'aimes, s*écria David, laisse-moi I

— Non, répondit Polyphème, et un jour tu me remercieras ; le temps ne guérira peut-être pas entièrement ta blessure, mais il la cicatrisera. Il y a vingt ans que je soufTre, moi... m*as-tu entendu me plaindre?...

— Je n'ai pas ton courage, répondit David... Puis, il ajouta : Tu ne seras pas toujours auprès de moi...

— Toujours, s'il le faut, dit Polyphème... D'ailleurs, as-tu bien le droit de te tuerî... ta vie l'appartient-elle tout entière?... crois-tu donc qu'en allant travailler avec toi à la mine, je n'avais pas mon projet?., ne t'ai-je pas dit que l'or est un moyen d'accomplir de grandes choses? Je ne me suis pas informé de ce que tu voulais faire de tes richesses ; mais souviens-loi de ce que tu me disais : Faites-moi ma part d'abord, et je vous aiderai à faire la vôtre. Eh bien, j'ai contribué à te faire la part; maintenant je viens, créancier inexorable, le demander de travailler à faire la mienne.

— Toi aussi, tu veux de l'or, malheureux 1 Mais qu'eu feras-tu?

— Tu le sauras, et c'est l'emploi de ces richesses qui t'aidera peut-être à calmer ta douleur^

— Ainsi donc, dit David, je ne m'appartiens plus; et il jeta un dernier regard à l'horizon.

286 CONTBS ET VOTAGIS.

— Partie, partie pour toujours I s*écria-t-il eu joignajil les mains.

— Qui sait? lui dit Polyphèmey tu la reverras peaiêtre.

Le soir Polypbëme ramenait David à la mine du Sacnmento.

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