‹ Critiques et récits littérairesChapitre 31 sur 32 · LE DIABLE A PARIS · texte numérisé non relu

LE DIABLE A PARIS

La danse des tables a fait tourner bien des esprits dans ces derniers temps ; on se lance à la piste du merveilleux ; on est assez disposé à ajouter foi aux puissances occultes, aux formules cabalistiques. Une très-jolie dame me demandait l'autre soir si je croyais au diable, et elle fut bien étonnée quand je lui répondis que j'avais d'excellentes raisons pour y croire , attendu que le diable avait ruiné un de mes amis.

— Un de vos amis !

— C'est comme j'ai l'honneur de vous l'affirmer.

— Le diable en personne?

— En personne ou par délégation ; je n'assistais pas à la catastrophe, mais je vais, si vous me le permettez, vous raconter celle hisloire.

Il y a six mois je partis pour Londres. J'étais seul dans un wagon, et je profilai de cette bonne forldne pour m'étendre de tout mon long sur les banquettes où je ne tardai pas à m'endormir, avec la conscience tranquille d'un

340 CONTES BT V0TA6I8.

homme qui, par ce temps de fugues politiques et indusr triellesy n'a pas la crainte de voir se dresser à chaque station le spectre d*un chapeau à cornes exigeant Texhibition du passeport.

A Amiens, je fus réveillé en sursaut. Un homme de trente et quelques années venait de faire irruption dans mon compartiment. Il s'assit en face de moi après mV voir légèrement salué. De mon côté , jlibandonnai ma posture horizontale et je me jetai dans un coin , promenant mes regards sur une campagne admirablement cultivée, où le trèfle, le colza et le sainfoin semblent exécuter la plus désordonnée des contredanses.

Au bout de quelques minutes, le nouvel arrivant, dont les regards s'étaient arrêtés sur moi avec une curiosité qui frisait l'impolitesse, me dit tout-à-coup :

— Parbleu, je ne me trompe pas, c'est bien toi...

Cette apostrophe me surprit tellement que je balbutiai du bout des lèvres une phrase dans le genre de celle-ci :

— Oui, je l'avoue... c'est bien moi... et vous?

— Comment, reprit-il , tu as oublié à ce point ton ancien camarade Jonathas Baudran?

A ce nom , qui me rappelait les plus lointains et les plus charmants souvenirs de mon enfance, je vis passer, en une seconde, tout un monde oublié... Les jeux sur les poh)uses, les promenades au bord de la mer, les courses 50US les grands arbres... J'embrassai d'un coup d'œil ra-

LB DIABLE k PAftlS. 341

pide quinze années de ma vie, depuis les tartines de confiture que j*avais mangées avec Jonathas, jusqu'aux pensums universitaires qu'il m'avait fait copier pour lui, sous le prétexte peut-être abusif que nous étions capins et qu*il me sauvait des volées. Subjugué et attendri par le souvenir de ces impressions naïves , j'ouvris les bras, Jooathas en fit autant , et le mouvement d'oscillation du wagon m'envoya embrasser la portière de droite, pendant que mon ami donnait une accolade à la portière de gauche.

Après cette infructueuse tentative d'expansion , nous nous mimes à dévider grain à grain le chapelet des sou^ venirs, et dix kilomètres étaient déjà parcourus que cet intéressant sujet n'était pas encore épuisé. Enfin je me hasardai à demander à Jonathas ce qu'il allait faire en Angleterre.

— Je me rends, me répondil-il , à Manchester où j'ai obtenu un emploi de cent livres sterling, dans une maison de commerce.

— Moi qui te croyais riche, répliquai-je étonné.

— Mon père m'a laissé cinq cent mille francs. De toute cette fortune il ne me reste plus cela , dit-il en faisant craquer son ongle sous ses dents.

— De fausses spéculations...

— Non, interrompit Jonathas, ma misère a une cause plus extravagante et, j'ose le dire, plus noble.... J'étais jeune, exalté... Enfin, continua mon ami en poussant un

âi2 CONTES fiT VOtÀ(3fi9.

ouff mélancolique qui semblait Toraison funëbre de sa

destinée La faute en est aux dieux , ou plutôt je me

trompe, la faute en est au diable.

— Au diable...

— Écoute, bien des gens se sont livrés au diable pour devenir riches; moi, j'ai été ruiné pour m'étre donné à lui.

— C'est jouer de malheur, répondîs-je, sans trop savoir où voulait en venir mon interlocuteur.

— Je ne fais pas une métaphore puérile , ajouU-t-il ; on dit vulgairement se donner au diable pour exprimer une pensée de découragement, moi, j*ai évoqué Satan en. personne.

— Et il a été assez complaisant pour se rendre à ton invitation ?

— Puisque je me tue à te dire qu'il m'a ruiné , qu'il ma tondu comme un œuf et qu'il ne m'a pas même laissé cinquante centimes du demi-million paternel.

— Ce garçon-là est devenu fou , pensai-je en moimême ; mais il sembla deviner ma pensée » car il ajouta aussitôt :

Page 1