EN MER
De Tor ! de l'or 1 tel était le mot qu'on répétait à tous los instants , dans toutes les langues , sur le brick marchand the Seagull (en français la Mouette], parti depuis un mois de Mazatlan, petit port de la côte occidentale (lu Mexique, et naviguant, sous pavillon américain, dans les eaux de la mer du Sud.
De l'or! Ce mot magique n'était pas seulement dans toutes les bouches, il brillait sur tous les fronts, dans tous les regards !
De l'or à ce gentilhomme sans blason, à ce banquier ruiné, à ce médecin sans malades, à ce joueur malheu* reux, à ce négociant embarrassé , à ce soldat éclopé, à cet artiste sans commandes» à cet ouvrier aux prises avce la misère, à ce chevalier d'industrie poursuivi par la police ! De l'or à celui-ci, de l'or à celui-là, de l'or à tout le inonde !
Ah ! l'or est une belle chose ! l'or jaune et luisant, s'a-
2 COXTIS ST VOYAGES.
moncelanl pièces pièce dans le creux de la main, et rendâDl ce petit son métallique qui va droit au cœur, comme h je t'ain\c tom)^ (lu b^cpp de J^^otle sur les lèvres de Roméo. L'er, ce mobiJe prestigieux, celle puissance cabalistique composée de trois lettres qui jiron tiennent toute la religion de notre temps! L*or ! ce sésame indispensable des civilisations avancées, qui fait les Jasons intrépides, les lutteurs aventureux ! L'or! dont la pensée nous poursuit partout, le jour, la nuit, dans nos travaux, dans nos rêves ! jusque dans nos amours !
Auri sacra famés, disait Virgile, et quand il disait eela, la Californie n'était pas inventée.
La Mouette marchait lentement , quoique toutes voiles dehors, et son passage ne laissait pas une ride sur k Rot mat et huileux.
Il était deux heures de l'après-midi, l'aziu' du ciel avait des reflets cuivrés. I^ chaleur était suflbeante , et une faible brise tempérait à peine, par instants, les ardeurs d'un soleil tropical.
Cependant, tout le monde était sur le pont du navire; outre les Américains qui composaient l'équipage, il y avait là des Indiens , des Péruviens , des Mexicains , des Anglais, des Hollandais, des Frj^nçais, des Espagnols , des Allemands, des Danois, un échantillon de toutes les raees, un raccourci de tous les peuples; étrange spectacle, pèlemêle bizarre, pandœmonium qui eût été digne d'inspirer le eravon de Callot I
LA TOISON D'Ot. 3
li y avait là des visages hislros , taioués, blano^^, jaunes, rouges , noirs, des costumes aussi bigarrés que les igutes, deç dialectes aussi divers que les eouleure, — une mascarade et une Babel .
Jamais la Mouette n'avait été si chargée, jamais peut* dtre dans toutes ses courses elle n*avait contenu autant de passagers ; le pont pliait sous le poids de cette masse humaine attirée par Taimant irrésistible de l'Eldorado californien.
Depuis un mois tout au plus la nouvelle des fabuleuses découvertes sur le sol de San-Francisco avait transpiré dans VAmérique du Nord , au Mexique et au Texas , et quand la Mouette avait quitté Mazatlan, il s'était présenté lani de passagers à son bord, qu'elle avait dû en refuser un grand nombre , malgré le prix exorbitant du passage. ^ jour du départ il y avait eu lutte acharnée entre tous ces hommes animés du môme désir de faire fortune, et «ont une partie se voyait abandonnée sur la rive mexi- ^«ïne, pendant que l'autre partait pour aller étancher sa soif aurifère dans les eaux du Rio-Sacramento.
Le départ avait été tellement précipité , qu'un grand nombre de ceux qui s'étaient embarqués sur le bienheureux brick n'avaient pas eu le temps de se procurer les ^"IJs nécessaires à la grande expédition qu'ils allaient ^i^^reprendre, d'autres étaient partis sans paquets , sans "ngp, et riches seulement de leur personne comme le P'ulosophe Bias, mais tons animés, excités par cette pen-
i CONTEH ET VOYAGES.
Si^e qu*ils tournaionl le dos à la misère et qu'ils avaient 1a Califoriiic devant eux. I
Au moment où commence cette relation, le pontoffirait donc- Taspect le plus animé ; chacun exposait ses plans, chacun étalait ses espérances ; puis c'était un bruit de paroles qui se croisaient, s'entrechoquaient, se heurtaient au milieu de la confusion générale , et Tor ruisselait de toutes les lèvres, dans tous les idiomes.
— Qui \eut des outils pour Textraclion de TorT criait dans un coin un vieux juif espagnol qui spéculait sur rimpossibilité où le plus grand nombre de passagers s*élsiit trouvé, de se procurer des instruments avant le déprt. Voici des pioches pour extraire For, disait-il d'une \m na/jllarde, voici des brosses pour nettoyer Tor, voici de^ tamis pour tamiser de Tor.
Et vingt personnes à la fois se précipitaient vers lui.
— Combien la pioche?
— Combien la pelle?
— Combien le tamis?
— Combien la brosse ?
Vingt Noix faisaient cette demande en vingt dialectes différents.
— Dix piastres pour la pioche.
— Dix piastres ! Cela ne vaut pas une demi-piastre.
— Trouvez-en ailleurs au môme prix, répondait Ir juif en riant. Et la pioche passait aussitôt dans les mains de Tacheteur, moyennant les dix piastres.
— Combien la brosse? disait un autre.
— Pas cher ! huit piastres.
— Que le diable t'étouRe ! je n'en donnerais pas un Uaco (1}
-r- Demain je la \endrai douze piastres, comme il n'y a qu'une Californie au monde.
Et la brosse suivait le chemin de la pioche.
Puis il continuait à dire sur le même ton : des pioches, des pelles, des brosses, tout cela pour avoir de l'or! Ça vaut de l'or, et moi je le donne pour de l'argent I
Mais une autre scène se passait à l'autre bout du pont.
— Voilà le journal qui vient de paraître! Qui veut le journal, messieurs? A une piastre la lecture du numéro !
Celui qui faisait entendre ce cri étrange était tin jeune homme d'une vingtaine d'années, qui, soit par hasard, soit avec intention , avait apporté un numéro du journal mexicain, qui avait révélé les trésors fabuleux contenus dans les flancs de la Californie; ce vieux journal sali, racorni, graisseux, usé, qui donnait des détails sur les premières découvertes , était le seul qui fût à bord, en sorte que le jeune drôle qui en était possesseur avait depuis un mois fait d'abondantes recettes, rien que par la location de son numéro.
(l) Le 80U mexicain.
f COMTES BT VOTAaBS.
— Ah! c'esi File-ton-Nœud, s'écria- 1 -on de toutes parts. Passe-moi ton journal. Je Fai déjà lu trois fois; je veux rapprendre par cœur.
— Voilà , bourgeois , surtout ne Tébréchez pas , ne le salissez pas 1 Chaque tache coûte une piastre! une déchirure, c'est deux' piastres ; le prix est coté comme les petits pâles; et celui qu'on appelait File-lon-Nœud orapochail sa piastre pour un quart-d'heure de location de son vieux chiffon de papier.
Puis il allait dans les groupes en recommençant à crier à tue-tete :
— Qui veut le journal? il vient de paraître, le journal qui donne les détails les plus exacts sur la manière de se procurer l'or sans se déranger. Voillà, voilllà le journal !
— Combien veux-tu me vendre ton morceau de papier? lui dit un gros homme, qu'à ses chaînes d'or et ses diamants gros comme des bouchons de carafe, on reconnaissait pour un Mexicain.
— Vous voulez acheter mon journal ?
— Je veux l'acheter.
— Alors quinze piastres.
— Les voilà.
Puis quand le Mexicain eut le journal dans les mtin« : Je le confisque à mon profit, dit-il ; avant la fin de b traversée je me livrerai à des études préparatoires.
— ^Ah rà, lui dit Filo-ton-Nœud, vous êtes donc bien ri-
LA TOlSOÎf DOÉ. 7
chè que vous donnez quinze piastres pour un mauvais morceau de papier f
— Oui , je suis riche , répondit le Mexicain , trèsriche !
—Et vous allez en Californie?
— Pourquoi pas? Je vais opérer les fouilles en grand, j*emmëne avec moi des piocheurs d*or, des laveurs d'or ; j*ai une cai^ison d'instruments nécessaires à l'extraction de l'or. Je veux lester avec des tonnes d'or le vaisseau qui me ramènera.
— Et qu'est-ce que vous ferez de tout cet or?
—J'ai gagné deux millions au jeu, répondit le Mexicain, avec cela je ne suis qu'un pauvre diable, j'ai un frère qui est six fois plus riche que moi, je veux ôtre six fois plus riche que lui ; je m'entourerai d'or, j'aurai une maison en or, des meubles en or, une batterie de cuisine en or.
""Et pour compléter le tableau vous vous ferez faire une mâchoire en or, fit le jeune garçon en éclatant de rire, et il se sauva à travers la foule en faisant sonner les quinze piastres.
~" Ohé ! capitaine, dit-il en s'approchant d'un homme d une soixantaine d'années, on dirait que votre vieux fiacre de brick est loué à Theure! il dort sur celte grande nappe d'huile ! nous n'avançons pas !
•^ Tu es donc bien pressé d'arriver?
"" Ah oui ! Je veux de l'or, moi aussi ! ça me va de
8 COMTKS ET VOYAGES.
de For, parce que, voyez-vous, jusqu'à présent, c est un métal que je n'ai connu que de réputation.
Le capitaine tenait sa longue vue braquée sur un point de l'horizon h Tavant du navire.
— Eh bien! mon garçon, je crois que tu seras bientôt satisfait, à moins que ce point noir ne nous présage un coup de vent.
— Quoi I Tocéan Pacifique se mettrait en eolëre !
— Si nous évitons le grain, demain matin tu pourras voir San-Francisco.
— San-Francisco ! demain ! à la bonne heure ! Vive le capitaine 1 puis, s'élançant dans les groupes épars sur le pont: — Mes amis, le capitaine Jack a vu la lorrc! la terre d'or! Je Tai vue aussi; on voit la terre! On ^oit San-Francisco ! hourra ! hourra !
A cette nouvelle, que File-ton-Nœud faisait circuifT par pure malice, on vit les groupes s'ébranler; tous les yeux s'enflammaient, toutes les bouches criaient en vingt dialectes différents : Terre ! terre ! Les passagers de l'entre-pont parurent aux écoutilles, répétant le mot magique, et suivant cette foule qui se trouva bientôt amoncelée et pressée à l'avant clu navire comme un essaim d'abeilles voyageuses au repos.
Aussitôt que Filc-ton-Nœud eut entraîné toute cette masse à l'avant du navire, il fit une pirouette siu* le talon gauche, et alla rejoindre à l'arrière un beau jeune homme barbu, cliarpenlior romme lui, lequel fumait
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tranquiUement sa pipe, à demi couché sur les ballots qui, en cet endroit, jonchaient le pont du navire.
— Passe-moi la blague, dit File-lon-Nœud en s'asseyant à côté de lui et bourrant son brùie-gucule.
— La recette est faite?
— Trente-neuf piastres I
— Tu as donc égorgé la poule aux œufs d'or?
— Juste 1 J*ai vendu le chiffon. Mais nous avons mieux que ça ! San-Francisco lui-même, mon vieux 1 Nous y serons demain 1
— Bravo ! dit tranquillement David.
Et les deux amis se mirent à causer joyeusement de leurs projets, de leurs espérances, tout eu se renvoyant en plein visage de fréquentes et copieuses bouffées de tabac.
S'il est vrai, comme le prétendent certains moralistes, que par une bizarrerie de l'esprit humain les êtres d'une nature contraire se cherchent instinctivement, ces deux enfants du peuple avaient dû se rencontrer avec plaisir; car ils formaient, l'un près de l'autre, une véritable antithèse. Le premier était un robuste gaillard, à la taille élégante, aux larges épaules, à la figure accentuée, aux cheveux noirs, au regard ferme, un de ces vigoureux athlètes, que n'a point étiolés l'atmosphère corrompue des grandes villes, et qui ont fui en eux comme un jeune lion a foi dans sa ftirce.
Le second que nous avons vu tirer m bon paili d'un
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numéro de journal espagnol qui n^avait guère que sii 9e« | maînes de date, était un garçon de vingt-deux ans enfH ron, à qui on en aurait donné quinze tout au plus, tant il était chétif et fluet; ses traits pâles et amaigris, étaient relevés par cette vivacité fébrile qui caractérise le gamin de Paris, cet enfant du peuple, qui vit dans la misère, à côté du luxe le plus somptueux, et dont ritilelligenee prématurément excitée par les courants électriques dé la métropole se développe et éclate comme un cactus dam cette serre chaude de la civilisation ; cet enfant rieur, gouailleur, tapageur, qui a étudié l'histoire de France au Cirque et Thistolre du cœur à TAmbigu, qui a appris à lire dans les journaux et à se battre dans les émeute?, à qui la vue des monuments et des chefs-d'œuvre éptfs dans la capitale révèle Tinstinct précoce des beaux-atls; intelligence encyclopédique, qui devine tout et que rien n*étonne ; assemblage hétérogène de bon et de mauvais, de généreux et de cruel, de vrai et de faux, de grand et de petit, nature pleine de qualités et de défauts, prête pouf le mal comme pour le bien, selon que le hasard la pojiBS^ ici ou là sur le grand chemin de la vie.
Si les passagers et l'équipage n'étaient pas précîscro^** morts d'ennui depuis que la Mouette avait quitté Maratlan, c'était bien grâce à l'entrain et à la vene de ce garçon qui s'appelait du ni)m de son père légitime Joseph Martin, mais auquel ses camarades de Paris avaient jadis donné |p surnom de Fth-toiv-Nn^ud, sobriqnet qui bien-
U TOISON l>*Ôft. if
; tdl aTAft remplaeé, môme dans les habitudes de celui qui ' le porUiit, le nom patronimique.
Dès les premiers jours de la traversée, File-ton-Nœud atait fait connaissance arec tout le monde; sa nature liante et cosmopolite lui permettait de passer avec une égale facilité d'un Allemand à un Indien, d'un Polonais à un Espagnol» d*un Péruvien à un Hollandais; la naûofiy le costume, le langage, tout cela lui était profondément indifférent. Il trouvait toujours moyen de se faire comprendre par ses gestes, par ses grimaces ingénieuses et par de brillantes onomatopées qui suppléaient à Tinsuffisance de la parole. Il aurait incrusté sa pensée dans le cen'eau récalcitrant d'un Bas-Breton; rien n'était impossible à ce garçon-là. Ce n'était pas que File-ton-Nœud ne sût plusieurs langues; il avait déjà beaucoup voyagé. File-ton-Nœud parlait l'anglais et baragouinait l'espagnol, mais le plus souvent il dédaignait de faire usage de ses connaissances philologiques. Selon lui il n'y avait qu'une langue au monde, sa langue matornHIe , toutes les autres n'étant que de vulgaires patois qui on déri- . vaîcnt naturellement, comme le limousin dérive du fran- ^ çais.
File-ton-Nœud avait eu soin surtout de se faire bien venir de l'équipage; avec une sùroté de coup d'œil qui révélait son intelligence, il avait vu tout de suite que le lord, le prince russe et l'agent de change ne foisonnaient pas précisément sur le bord de la Mouetff".
4i CONTES BT VOYAGES.
Le Mexicain qui lui avait payé son journal quinse piastres était une exception bizarre qu'il n'avait pu pré* voir. Or, comme le moindre verre de rhum coûtait un quart de piastre » et que toutes les denrées alimentaires avaient atteint à bord du brick un chiffre déplorableuient élevé , il s'était fait ce raisonnement plein de sagactië : s'il y a un verre d'eau-de-vie à boire ou une pipe à fumer, ça ne peut venir que de l'équipage; soyons surtout aimable de ce côté I aussi il était toujours prêt à rendre senice. S'agissait-il de ferler une voile, de planter un clou, d'ajuster une planche, File-ton-Nœud était l«n le premier à la besogne et réussissant à tout , ce qui excitait au plus haot point l'admiration du capitaine Jack , qui , on voyanl s'exercer cette intelligence universelle, s'écriait quelquefois : Ce polisson de Parisien, où diable a-t-il appris tout cela?
— Bah I répondait File-ton-Nœud, ce n'est rien ce que je fais , c'est de la besogne pour rire ; mais voilà im gaillard , ajoutait-il , en montrant son ami Da\îd le Parisien, en voilà un qui vous en abat des copeaux et des soignés I à lui seul il vaut trois charpentiers, car la charpente c'est notre partie, capitaine, et si vous avez quelque cabine endommagée. . .
— Merci , mon garçon , interrompait ordinairement \f bonhomme Jack, la Mouette n'a pas besoin de» tes services pour le moment; si je te laissais aller, lu me ferais un brick IimH n«Mïf. Mais dis-niui d*»nc, lui ih'inaiMlail-il
LA TOiSOIf DOI. ' 13
le matin même du jour où commence cette relation , je eomprends très-bien que tu me rabottes une planche, que tu donnes du jeu aux portes, que tu me rafistoles, en un mot, ma vieille carcasse de navire , mais je n'ai jamais entendu dire que les charpentiers couraient dans les cordages comme des chats et grimpaient aux mâts comme des mousses ou comme des singes.
— Bon, répondit File-ton-Nœud, et le mât de cocagne des Champs-Elysées, capitaine 1 Croyez-vous donc que la ville de Paris le dressait pour faire l'éducation maritime du grand Turc? Un mât fameux, celui-là, et un peu savonné, je m'en vante. C'était bien autre chose que vos petits Imliveaux de la Momite. De mon temps, j'enle\ais toujours la montre.
— Satané File-ton-Nœud! et qu'est-ce que tu as fai de toutes tes horloges? tu t'es établi bijoutier, c'est sur!
"* Jamais! j'ai laté la dernière pour revenir d'Icarie !
^ D'Icarie !
"" Un fameux pays encore ! parlons-en 1
"" Tu as été en Icarie?
"*Un peu, premier départ, n° 37, 9^\kx\^^Belle'lmélie, '^pitame Mouton, un ex de la marine royale.
■* Il faudra que tu me racontes ton voyage.
"^ Quand vous voudrez, capitaine.
Et File-ton-Nœud ne quittait le brave hoinmr^ Jack que pour aller porter ailleurs sa belle humeur, st^s s^Tvices ^^ sa malice.
14 CONTES ET TOTAGfeé.
Si dans la journée , tous les passagers n'étaient occth pés qu'à regarder à l'horizon pour tâcher de découvrir la terre de Tor, ou à brocanter des outils, ou à se communiquer leurs plans et leurs espérances, quand la nuit menait, il fallait bien faire trêve à ces préoccupations de tous les instants; aussi, pour charmer les loisirs nocturnes de la traversée , File-ton-Nœud avait d'abord songé à organiser des représentations dramatiques. Il savait par cœur la Tout de Nesle, les Bohémiens de Paris, et toos les chefs-d'œuvTe littéraires qui naissent et meurent sous la latitude des boulevards; par conséquent, il se sérail bien chargé d'apprendre les rôles aux acteurs. Malheureusement, il n'avait jamais pu réunir sur le brick plus de trois individus parlant la même langue; t1 avait pensé à faire donner la réplique h un Buridan français par un Gautier d'Aulnay espagnol; mais cette idée ingénieuse avait rencontré tant de diffictiltés, qu'il avait dû y renoncer. C'est pourquoi File-ton-Nœud était à lui seul le pc^ sonnel complet de la troupe dramatique de la MonetU, Il était toujours prél à lever le rideau, comme il disait, et à entrer en scène. Il contrefaisait Frédéric, singeait Boccage, imitait Mélingue, jonglait avec des chandeliers , et rendait d'une façon supérieure , ainsi qu'il l'annonçait lui-même avant la parade, le cri de tons I« animaux avantageusement connus en Europe.
Chaque spectateur applaudissait à ce qu'il comprenait, ou plutôt à co qu'il croyait comprendre, et tout le monde
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était eoiiteut. Sur toute l'étendue du brick , Pîle-lon- Nœud jouissait d'une réputation colossale et méritée, et les mousses eux-mêmes lui témoignaient en particulier leur admiration par des verres de schnik dérobés à la cantine, et offerts pour cette raison avec une générosité faeile à comprendre.
Les deux amis avaient à peine échangé quelques paroles et quelques bouffées de tabac , lorsqu'un homme d'une grande taille, chauve, et d'un visage respectable, s'approcha d'eux.
—Allons, range-toi, dit David à File-ton-Nosud, voilà Tom rAméricain qui vient à nous.
Si tout^ les nations étaient représentées sur le pont de la MaueUêy il faut ajouter qu'elles nel'étaient peut-être pas sous un trës-favoraUe aspect : la plupart des passagers rappelaient assez bien ces paladins de l'expédient, ces chevaliers errants de la fortune , accourus des quatre parties du monde, et citoyens de l'universelle pafric, la Bohême; mais il y avait des exceptions, l'Américain en était une; dès les premiers jours de la traversée, il s'était établi entre lui et les deux Parisiens un échange de bons offices qui les avaient liés de plus en plus en leur faisant découvrir leurs mutuelles qualités.
Cependant l'Américain avait mis jusque-là une cérame réserve dans ses relations, et les deux amis furent assez surpris de l'ouverture qu'il venait leur faire. — Nous abordons décidément demain à San-Fran-
cisco, leur dit-il, avez*vous des connaissanees en Calîfornief
— Non, répondit David.
— Nous y allons pour faire connaissance avec la monnaie, dit File-ton-Nœud.
— En bien, moi, j'y connais du monde; de plus. J'ai une carte dressée par un ami qui est mort, et qui, le premier, avait exploré le pays. A Taide de cette carie H des jalons qu'il a fichés dans le sol, nous trom^t>ns plus facilement les gisements aurifères; vous êtes tous deux de braves garçons, j'ai vu ça du premier coup d'œil, et je viens vous proposer de nous associer.
— Nous associer I dit David qui ne s'attendait pas à la proposition, nous associer, nous, des ouvriers, avec vous qui êtes... car vous n'êtes pas un ouvrier» vous avei les mains trop blanches...
— Je vois ce que c'est, répondit Tom, vous croyez à une arrière-pensée de ma part; je ne m'en offense pas, vous êtes d'un pays où il y a encore de la défiance entre l'ouvrier et le bourgeois; chez nous, cela n'est pas. Bourgeois, ouvrier, tout le monde est égal, pounu qu on soit honnête homme et bon travailleur, et vous l'êtes, ^ me suffit. Pour s'enrichir, il faut de la force dans les poignets et de roxpérience. Il faut trouver l'or et savoir le bien placer. Il faut du cœur à l'ouvrage. Il fiiut une passion sérieuse, et nous l'avons tous les deux; vous ne m'avez pas dit votre secret, je l'ai devine'...