scène, ils songèrent à descendre de l'autre coté de la montagne
— Cré coquin, quelle montagne russe ! dit File-ton- Nœud, je n'aurai pas tant de peine à la descendre que j'en ai eu à la monter.
Et, se couchant de tout son long sur le bord de la plateforme , il se laissa glisser ; mais il fut emporté avec une telle vitesse sur la pente rapide, qu'il aurait été broyé si un pin ne l'eut arrêté à une cinquantaine de pas dans sa course vagabonde.
— Où vas-tu donc? lui cria David effrayé.
— Je fais boule de neige, répondit-il en faisant allusion à l'énorme quantité de neige qu'il entraînait avec lui.
— Et ton fusil que tu allais oublier.
— Ah ! c'est vrai, je l'avais placé tout amorcé contre un arbre pour tâcher de tuer un vautour.
File-ton-Nœud remit son fusil sur son dos, et, après doux heures de fatigues nouvelles et de glissades sur les reins, ils se trouvèrent au milieu d'une plaine immense bordée à droite et à gauche par des forets qui semblaient s' élendre sur une vaste superficie.
— Ouf! s'écria File-ton-Nœud, nous voilà en rase campagne, j'aime mieux ça. Maintenant, il s'agit de déjeuner.
— Avec quoi? demanda David.
— File-ton-Nœud ne s'pmbarque pas sans biscuit :
Digitiz
voici de la galette de maïs, c'est pour le solide ; quant au breuvage, je me suis approprié hier une gourde pleine d'eau-de-vie, qui doit appartenir a John Marshall. — Quinze dollars de plus à ajouter sur la carte.
— Nous lui paierons cela plus tard, répondit David, qui s'apprêtait à casser la galette en deux parties égale*.
— Un instant, j'aperçois quelque chose qui se promène sur la lisière du bois. Laisse7moi faire.
Et, sans attendre les objections de son ami, il se glissa comme une couleuvre dans les herbes : au boni de cinq minutes, David entendit une détonnation qui, répercutée dans les flancs de la montagne, éclata comme un coup de tonnerre dans cette solitude.
Des troupes d'oiseaux effrayés s'envolèrent en poussant des cris sauvages.
File-ton-Nœud rapporta triomphalement un coq de bruyère.
— Il no manque que de l'amadou pour faire du feu, dit David.
— De l'amadou! s'écria File-ton-Nœud en fouillant dans sa poche, c'est bon pour les invalides; on a mieux que ça : allumettes chimiques allemandes fabriquées i Paris par un Espagnol, première qualité! Cette boîte-là ne m'a pas quitté depuis le boulevard Saint-Denis. Ménageons-la, vu que le marchand est loin.
Les deux amis ramassèrent des branches sèches et y mirent le feu : File-ton-Nœud planta en têrre deux prtifc»
morceaux de bois fourchus, sur lesquels il posa un troisième morceau de bois qui tenait embroché le coq de bruyère, fort délicatement plumé ; puis il se mit h tourner la broche avec toute la grâce d'un marmiton consommé.
— Ce que c'est que la civilisation, disait-il; une allumette chimique dans le désert. Quel sujet de méditation !
Quand le coq fut rôti à point, File-ton-Nœud le découpa très-proprement, et, plaçant de grandes feuilles sèches sur une pierre, il s'improvisa, comme il disait, l'assiette de la nature.
Le repas terminé, ils replacèrent leurs fusils sur l'épaule.
— Toujours tout droit, dans la direction où le soleil s est levé ce matin, dit David.
Et, réconfortés par le déjeuner, ils se lancèrent avec une nouvelle ardeur dans la clairière.
Us marchèrent ainsi pendant une demi -journée sur »n sol sablonneux et brûlant; de temps eu temps, ils oyaient passer au bout de l'horizon et rasant la terre des bandes d'animaux noirs, qu'ils prenaient pour des Groupes de corbeaux. File-ton-Nœud n'était plus tont-àfeit aussi loquace, ses réflexions étaient empreintes d'une profonde mélancolie. David lui-même reconnut avec un wuûn effroi que la maudite clairière semblait se dérouler et setendre à mesure qu'ils s'efforçaient de la franchir.
Digitiz^ by Gobgle .
Ils avaient à droite el à gauche des forêts profondes ; devant et derrière eux, le sable et l'immensité du désert.
Après avoir encore tristement marché pendant quelques heures, File-ton-Nœud rompit enfin le silence.
— Ton soleil ressemble un peu à mon ruisseau. David ne répondit pas.
— Nous sommes comme Robinson dans son île ; pas une baraque en vue, rien de rien.
David déploya la carte de Tom, mois elle ne marquait que la topographie des points les plus rapprochés du Sacramento ; il n'y découvrait aucune trace de la maudite clairière.
— Nous sommes complètement égarés, dit-il a\ec un soupir.
— C'est bien la peine de venir en Californie, pour rester empêtrés dans ce sable comme de vieilles chalonpo> au rebut. Qifesl-cc qu'on pensera de nous à Pari.>, quand on saura que nous avons fait naufrage dans un désert !
— Il s'agit bien de ça, répondit David impatienté.
— Merci, continua File-ton-Nœud ; et ma tante Cadichc qui croit que nous péchons des poissons d'or, car elle aura bien pensé, la brave femme, que du moment que j'étais dans les environ^ du pays de l'or, j aurai* poussé jusque-là ; elle s'attend à me voir revenir avec des millions de milliasses pour lui acheter une robe neuve ;
elle est propre la robe! Et le petit Filochard, celui qui avait des parents concierges, et qui faisait tant sa tête par rapporta sa famille, va-t-il se ficher de nous! il est capable de faire mettre la chose dans le journal. Gredin, va ! moi qui aurais eu tant de plaisir à l'humilier.
C'est ainsi que le romanesque File-ton-Nœud laissait exhaler sa douleur avec ses soupirs.
Le soleil déclinait derrière eux, et ils ne voyaient pas sans une secrète horreur que la nuit les surprendrait au milieu de la plaine.
Ils résolurent de se rapprocher du bois qui longeait la clairière sur la gauche.
Quand ils y furent parvenus, File-lon-Nœud harasse déclara qu'il ne pouvait aller plus loin, et il s'étendit au pied d'un arbre.
— Allons, mon garçon, encore un peu décourage, dit David.
— C'est fini, je ne démarre plus : d'ailleurs, j'ai une faim de dromadaire, et nous n'avons plus de pain : il faut guetier un second coq.
Il avait à peine achevé de parler qu'un grognement saccadé sortit du fourré.
— Oh ! oh ! s'écria File-ton-Nœud, en se levant touta-coup, j'entends le chant harmonieux d'un pore.
— C'est un sanglier, du David.
— Porc ou sanglier, sa voix enrouée me va à l'âme. Eu clmse !
Les deux amis armèrent leurs fusils.
Ils suivirent la lisière du bois, prêts à faire feu.
— Attention ! disait File-ton-Nœud.
Le grognement retentit encore, mais plus éloigné ; il semblait s'enfoncer dans l'épaisseur de la forêt.
— Ali ! le gredin ! il bat en retraite ! s écria File-ton- Nœud. Poursuivons-le.
Ils pénétrèrent dans le fourré, écartant avec leurs mains les branches touffues.
— Quel dîner nous allons faire ! pensait Filc-ton- Nœod, et déjà il rôtissait le porc en imagination.
Le grognement retentissait, tantôt à droite, tantôt à gauche; puis il se rapprochait et s'éloignait soudain. Ils liront ainsi un mille à travers les broussailles.
— Voilà une chasse ! disait File-ton-Nœud, une vraie chasse! c'est bien autre chose que celle de la plaine Saint- Denis.
— Notre dîner s'est sauvé, dit David, je n'entends plus* rien.
— Les branches remuent par ici, répondit File-ton- Nœud. En avant !
— Diable de sanglier, murmurait Da\id qui avait peine à suivre son compagnon.
— Je te dis que c'est un porc.
— Je te dis que c'est un sanglier.
— Tu verras plutôt, tiens, la broussaille s'agite par là. Silence !
Mais le grognement se fit entendre d'un autre côté.
— On dirait que le gredin joue à cache-cache.
— II se morfue de nous, c'est sûr, dit File-ton-Nofeud.
— En ce moment, dix grognements semblables h celui u ils avaient entendu retentirent à droite et à gauche.
— Il y a tout un troupeau de porcs, s'écria File-tonfœud. Quelle noce !
Les broussailles s'agitèrent en plusieurs endroits. Nos leux chasseurs retenaient leuf respiration.
— En joue ! dit David, et les deux coups de feu retenirent en même temps.
Tout-à-coup, des êtres hideux qui semblaient sortir de uttc leur arrachèrent leurs fusils au moment où ils s'attendaient le moins à cette attaque, et lèur lièrent les mains
avec une corde à nœuds coulants aprè3 les avoir terrassés.
Tout cela fut l'affaire d'une seconde, les deux amis étaient au pouvoir d'une horde de sauvages ! Le grognement perfide qu'ils avaient suivi jusque-là n'était qu'un stratagème pour les faire tomber dans l'embuscade.
Le premier mouvement des prisonniers surpris h l'iniproviste avait été de se défendre; mais, privés de Fcxertice de leurs bras et environnés d'hommes armés de lances, de flèches et des deux fusils dont les sauvages s'étaient emparés , David et Filc-ton-vNœud jugèrent que toute tentative de résistance était inutile. — Nom d'un petit bonhomme! s'écriait ce dernier, des
Parisiens, des citoyens français vaincus par des Iroquois !
Un sauvage qui paraissait être le chef de l'expédition articula quelques sons gutturaux, et on fit signe aux prisonniers qu'ils eussent à se mettre en marche.
— Dire qu'il y a encore des sauvages, murmurait Fileton-Nœud, qui est-ce qui aurait pensé ça ? C'est honteux pour la civilisation. Au fait, à quoi pourront-ils nous utiliser? car je suis sûr qu'il n'y a pas moyen de se faire comprendre de ces Chinois-là. Et, se tournant vers le m vage qui le tenait en laisse :
— Hahla vuste el Castellano, senor?
Mais le sauvage ne répondit pas.
Ayons recours à l'anglais, pcnsa-t-il.
— Do you speak english, sir?
Cette fois-ci, le sauvage fit entendre le grognement perfide.
— Vieux sans cœur, il se fiche de nous. J'y suis, ajoula-t-il, ils vont nous faire couver des œufs ; car il paraît que chez ces peuples harhares, c'est l'emploi qui H réservé aux civilisés. J'ai lu ça dans un roman de .M. Eugène Sue... Il est joli l'emploi, une place de poulr mouillée. Je vous en ferai des omelettes, et des soigné* encore... Des citoyens français ! Nom de nom ! QuVshy qu'on dira à Paris?
Ils arrivant ainsi dans une vallée rouverte d'un, centaine de petites Inities; „n les conduisit devant un
sauvage, d'une taille gigantesque et d'une force colossale. Ce sauvage qui paraissait être le roi de la tribu, était borgne ; des plumes de toutes couleurs ornaient son chef redoutable, et des colliers de cocos, roulés autour de son cou, tombaient négligemment sur sa poitrine huileuse. Il tenait à la main un énorme casse-tête qu'il maniait comme une badine.
David et File-ton-Nœud ne se doutaient pas qu'ils allaient rencontrer dans ce roi terrible une ancienne connaissance.
POLYPIIKME Ior, ROI DES SAUVAGES.
La tribu des Peaux-Rouges, au pouvoir de laquelle le> deux Parisiens étaient tombés, dépendait de la grande horde des Apachès et en formait la partie la plus sauvage et la plus cruelle.
Campés au nord du haut Mexique, sur le Rio-Gila et le Rio-Colorado, les Apachès sont depuis longtemps la terreur des Mexicains. Que de fois les villes frontières dAlamosaet de Chihuahua ont vu ces bandes de cavaliers sauvages, montés à cru sur les chevaux des savanes rocheuses, s'abattre dans leurs environs comme une nuée d'oiseaux de proie!
Digiti, ^
Alors, malheur au muletier attardé, malheur au laboureur matinal, malheur au mineur qui revient des mines d'argent, aux vendeuses de fruits et de volaille qui se rendent au marché. L'assassinat, le pillage désolent la contrée. Les caravanes retardent leur départ, les communications commerciales sont suspendues : on ferme les portes des villes ; les jeunes gens s'arment et ne se hasardent à faire des battues qu'en troupes nombreuse*, trop heureux quand, au retour de leurs expéditions, ils ne retrouvent pas quelques-uns des leurs, victimes d'une embuscade, la tète scalpée et pendus aux hig lieras, arbres gigantesques aux feuilles lustrées qui bordent te chemins. Une fois leurs ceintures de peaux ornées de choN dures et leurs chevaux chargés de butin, ces espèces de centaures retournent dans leurs savanes, comme ils sont venus, ventre à terre, ne prenant, au lever et au coucher du soleil, que quelques heures de repos et faisant souvent trois ou quatre cents lieues en moins de dix jours.
Plus on s'avance au nord du Itio-Gila, plus les tribus de celte horde ont les traits hideux et les habitudes sanguinaires. Par exception avec la généralité de la race des Peaux-Rouges, il y a même sur l'extrême lisière de la Californie, non loin des montagnes Rocheuses, des groupes d'Apachès cannibale», qui sont tatoués et peints à la manière des sauvages de la mer du Sud, ce qui fait penser qu'ils tirent de là leur origine.
C'est au milieu d'une de ces tribus féroces que David l File-ton-Nœud étaient tombés.
Pendant le court trajet qu'ils avaient fait delà clairière nsqu a l'endroit où étaient dressées les huttes, ils avaient u le temps de se livrer à une multitude de réflexions et l'observa lions peu rassurantes.
Les armes des sauvages avaient attiré particulièrement cur attention.
Le dard des flèches était en acier trempé, la lame des ances, large et tranchante, les faisait ressembler pluot aux hallebardes des suisses qu'aux javelots ordinaires H Peaux-Rouges, leurs casse-têtes se dressaient armés le larges bandes de fer poli. Enfin, leur attirail de guerro ■nnonçait qu'il existait dans cette tribu des procédés tancés dans l'art du forgeron. Ces êtres hideux n'en Paient que plus redoutables. La plupart portaient a leur rcintufon, à côté du couteau à scalper, des chevelures humaines, horribles dépouilles qui auraient inspiré aux plus braves la terreur et le dégoût. Leurs visages maigres N osseux, leurs dents blanches et effilées qu'ils frappaient ('(* temps en temps les unes contre les autres en poussant ■ta cris rauques et avec des grimaces démoniaques, tout crila n'annonçait pas chez cette peuplade, comme Fileton-Nœud le fit observer à son ami, des sentiments d'hospitalité fraternelle ; aussi commençait-il à regretter le séjour du placer de John Marshall.
Parvenus au village des Peaux-Rouges, les deux Pari-
88 CONTES BT VOYAGES.
siens sentirent redoubler l'horreur qu'ils éprouvaient quand ils se virent entraînés aux pieds du chef de U tribu, de ce colosse terrible que nous avons dépeint, monté sur un tertre et armé d'un énorme casse-tête, qu a la vue des étrangers il fit rouler dans l'espace d'un air menaçant et avec des hurlements abominables.
Mais quels ne furent pas le saisissement, la stupéfac- i tion, le délire de joie des deux amis, quand la bouch<? | du géant, s'ouvrant comme une caverne, fit retentir dan> une langue, et avec un accent bien connu, des parok dont la tendresse formait un contraste touchant et grotesque avec les contorsions de cannibale de celui qui le* proférait.
— Ah ! mes bons amis ! Troun de l'air ! chers peiii< Parisiens, criait le colosse avec un grasseyement mars^l lais prononcé, en se déhanchant comme un possédé, en frappant l'air de son casse-tôte avec l'expression de h plus grande fureur. C'est vous... c'est lui... J'étouffe!.. Quelle joie !... Je pleure comme un veau... Que je voudrais vous serrer dans mes bras.
El en prononçant ces paroles amicales, le géant, M étincelant, le poil hérissé, faisait mine de s'élancer coi»1 une hyène sur les deux Parisiens en ouvrant ses mariai res jusqu'aux oreilles, au grand applaudissement d*- Peaux-Rouges qui frappèrent sur leurs armes en signe i satisfaction.
— Nom de nom ! en voilà une accolade ! dit Filc-M -
r>îœud en baissant involontairement la tète sous les moutinets du chef des Peaux-Rouges en qui il reconnaissait un vieil ami, absent depuis plus de deux années de Paris, mais dont il ne pouvait s'expliquer ni la présence parmi les sauvages ni la haute dignité dont il paraissait revêtu .
— C'est bien lui pourtant ! c'est le forgeron provençal !
— Polyphème ?
— Regarde son œil ! quelle satanée parade joue-t-il la? est-ce qu'il va nous assommer?
Le géant, en effet, continuait ses contorsions et ses moulinets en affectant des poses, des froncements de sourcils et des éclats de voix de plus en plus redoutables, pendant que sa bouche contractée par une colère factice exprimait son contentement intérieur par des paroles de plus en plus douces.
— Ah ! mes chérubins !... mon petit File-ton-Nœud ! que la joie fait de bien ! Et les amis? et la tante Cadiche?
— Elle marronne toujours, hasarda File-ton-Nœud tout en évitant le casse-tete qui ne discontinuait pas de rouler en sifflant sur son front.
— Mais auras-tu bientôt fini tous ces moulinets?
— C'est la danse du sacrifice! c'est ce qui vous sauve!... je prends possession des prisonniers comme chef de tribu... Vous saurez tout! mais cachons notre
joie ! et pour te désennuyer, écoute là-bas hurler Calicot... qui te flaire... ce bon chien que tu m'as donné.
File-ton-Nœud leva la tête et aperçut en effet dans k lointain, près d'une hutte plus grande que les autres, ud boule-dogue attaché à un pieu et qui faisait d'incroyables efforts pour briser sa chaîne.
— C'est lui ! c'est Calicot ! s'écria File-ton-Nœud ; et, oubliant la pantomime féroce de Polyphème et son casse-tête, il se mit à siffler son chien.
— Pas de bêtises, mon petit ! cria d'une voix de tonnerre le chef des Peaux-Rouges, auquel nous rendrons désormais son vrai nom de Polyphème. Puis, redoublani de convulsions et de pirouettes : J'exécute la danse ia festin, 'du festin qui suit les huit jours du grand jeûne! Ces brigands de sauvages doivent attendre jusqu'au point du jour, mais ils ont le ventre creux! Il s'agit pour le quart-d'heure d'empêcher que vous ne soyez mangés.
— Mangés ! dit File-ton-Nœud.
— Mangés? répéta David.
— A plat ventre, et plus vite que ça ! Feignez la terreur ! implorez-moi en tremblant ! s'écria Polyphème <jui continuait sa danse infernale en rapprochant de plus en plus les courbes que traçait dans l'air son casse-tête du front des deux captifs.
David s'était à peine incliné, mais File-ton-Nœud, prompt à entrer dans une situation et a saisir la répliqua se roulait déjà sur la poussière, et imprimant a tout son
corps un tremblement convulsif ; il joignit les mains, et, faisant claquer ses dents, il s'écria d'un ton suppliant et avec des signes de la plus grande consternation :
— Grediri de Polyphème ! Vlà le régal que tu offres à les hôtes? Tyran de cyclope ! Vieil aristo ! C'est quand il n'y a plus de rois que tu te fais monarque !
— Qu'est-ce qu'il chante?... Il n'y a plus de rois?...
— La France est en république ! dit David.
— Nous sommes tous républicains ! Toi aussi, malgré ion diadème de plumes de cacatoès !
— Vont-ils m'en conter !... Mais ne bougez pas ! c'est le moment du scalp. Ce n'est qu'une frime! ça ne fait pas de mal; et Polyphème, hurlant et dansant toujours, lirait de sa gaîne et brandissait en l'air un couteau à scaper.
— Une frime! Qu'est-ce qu'il entend par là ? dit Filclon-Nœud.
Polyphème venait de tracer sur leurs têtes, mais sans les loucher, l'horrible tonsure des Peaux-Rouges ; et il acheva sa pantomime infernale par un trépignement de pieds, des renversements de télo et des grincements de dents qui firent courir sur tout le corps de File-ton-Nœud une sueur froide, bien que Polyphème, pendant ces derrières convulsions cadencées, ajoutât : Je vous sauverai! mes bons amis! on va vous saisir... laissez-vous ^ire... vous portez sur vous votre salul. Et si tu as un bout de chique, File-ton-Nœud, laisse-le tomber! il y a
Digitiz
plus de deux ans que je n'ai mis du tabac sous ma dent!
Cette dernière partie du dialogue avait été articulée par Polyphème avec des éclats de voix formidables et des gestes de plus en plus menaçants. David qui, plus d'une fois pendant cette scène, avait été tenté de rire, se sentît lui-même unmomont troublé en voyant avec quelle vérité son vieil ami Polyphème, la peau huilée, affublé de plumes et d'oripeaux, exprimait l'extase d'une ivresse ilcannibale. Le malaise des deux amis s'accrut quand il> virent Polyphème disparaître en courant, et à sa daiw succéder les cris et les contorsions de tous les guerriers delà tribu. ,
Tous s'ébranlèrent confusément en brandissant leur? armes, et enfermèrent les captifs dans un cercle de plu* en plus étroit, en tournant autour d'eux avec une telle rapidité que le vertige saisit les deux Parisiens.
Ils ne virent plus rien. Ils se sentirent enlevés de terre et emportés rapidement. Quand ils revinrent à eux, il>
étaient dans une hutte, dont la porte massi\c venait de se refermer bruyamment en les privant de toute lumière, et ils entendaient à l'extérieur grincer dans leurs gonds deux verrous, qui leur rappelaient d'une manière peu agréable la présence, au milieu des Peaux-Rouge*, de leur ancien ami le forgeron.