II. t
et s'il en eût fallu croire certains esprits, que tout changement alarme, que toute nouveauté scandalise, les révolutions les plus désirables pour l'humanité eussent été funestes aux sciences et aux arts; la France et tous les pays qui obtiennent ou espèrent la liberté n'auraient amélioré leur condition qu'aux dépens de leurs plus nobles plaisirs, de leur plus douce gloire; comme si, pour s'être consacré à la défense ou à la conquête de droits sacrés, on cessait d'être sensible au charme du beau et du vrai, et que la civilisation , en pénétrant dans les lois, donnât le signal d'un retour de barbarie dans les lettres. Si l'alternative eût été inévitable , c'est pour les lois qu'il fallait opter. S'il était vrai que les travaux de l'esprit fussent incompatibles avec l'activité patriotique, il faudrait sacrifier stoïquement les travaux de l'esprit. Ceux qui nous imposaient ce pénible choix , ceux qui présageaient à l'empire des lettres un si triste avenir, les croyaient apparemment oftposées aux mâles sentiments et aux occupations sérieuses que réclame l'établissement ou le maintien de la liberté; ils ne voyaient sans doute dans les livres que le divertissement d'une nation oisive et le luxe d'une élégante civilisation. Â le prendre ainsi, il serait juste, et pour toute âme généreuse il serait aisé d'en faire l'abandon , et de régénérer la république, au risque d'imiter Platon et d'en bannir les poètes. Qui pourrait regretter d'échanger le frivole passe-temps des gens de goût contre le bien du peuple? Mais, hâtons-nous de le remarquer, où serait l'harmonie du monde moral, où serait cet accord tant de fois observé entre le beau et le bon , si l'esprit humain devait souffrir de ses propres bienfaits, et voir ses travaux les plus chéris languir sans
honneur chez les peuples qu'il a lui-même affranchis en les éclab*ant? Comment concevoir que la philosophie doive être plus négligée du jour qu'elle s*est introduite dans le gouvernement ; que les «eiences soient forcées de suspendre leurs progrès, alors qu'un mouvement général pousse en avant les intelligences et les industries; que le flambeau des lettres pâlisse ou s'éteigne nécessairement aux regards d'un peuple plus instruit, plus fier, et dont la constitution a pour but secret d'assurer le pouvoir au talent; qu'enfin les arts ne puissent conserver leur empire parce qu'une révolution s'est faite qui a relevé la patrie aux yeux des citoyens, et rallumé le foyer des émotions populaires?
On ne sait si ces craintes étaient désintéressées , mais dles étaient vaines, et le temps les a bientôt démenties. Peu d'années se sont écoulées , et l'expérience venge la liberté de soupçons calomnieux. Peu d'années se son écoulées , et sans que le besoin des améliorations légales se soit affaibli , sans que cette nation se montre moins préoccupée de ses affaires, moins attentive aux cho,ses de gouvernement, toutes les études, toutes les recherches, tous les genres de composition ont paru se relever. On peut toujours contester le succès, mais on ne saurait méconnaître l'effort ; on ne saurait nier que la pensée humaine ne soit en travail. La nature seule donne les hommes supérieurs, la société n'est responsable que des dispositions avec lesquelles elle les accueille ou les attend, et de la. carrière qu'elle leur ouvre. Et certes on ne peut déjà plus dire que ce soit le public qui manque au talent. Le mouvement intellectuel, que ces dernières années ont vu renaître y s'accroit et s'étend chaque jour, et il n'est
plus possible d*en prévoir le terme. Tandis que les sciences naturelles, fidèles à l'impulsion puissante qu'elles reçurent il y a près d'un demi-siècle, continuent de se distinguer par un besoin d'investigation, par un mélange de patience et de sagacité qui leur tient lieu du génie, les sciences morales remontent au rang qui leur est dû , et rentrent dans leur domaine trop longtemps abandonné. Une critique libre et féconde a pris naissance, qui renouvelle tout ce qu'elle touche. C'est elle qui , délivrant la philosophie du joug d'un empirisme étroit, lui rend son droit de préséance sur toutes les connaissances humaines. C'est elle qui force la politique à remettre ses théories à l'épreuve , à les vérifier au contrôle de la morale. C'est elle qui reconstruit la science de la législation, soit qu'elle la guide dans la recherche.de ses principes étemels, soit qu'elle l' éclaire dans l'étude neuve et difficile de son histoire. C'est elle qui, changeant le point de vue de l'histoire proprement dite, l'a ramenée à l'examen de l'état successif de la société , et par l'alliance de l'érudition avec l'imagination, l'a relevée presqu'au niveau des créations originales. Il serait oiseux de parcourir tous les genres , il suffit de reconnaître que , soit dans les lettres, soit dans les arts, partout enfin, un esprit de tentative et de perfectionnement se manifeste, qui s'efforce de rajeunir les formes du beau, de retrouver les sources du vrai, et qui, même à travers des nuages encore obscurs, fait poindre l'aurore d'un.e nouvelle poésie.
Soyons reconnaissants, nous ne serons que justes. Il y a deux choses dont on ne peut dire trop de bien, c'est la paix et la liberté. Nous leur devons l'avenir qui s'annonce ; loin que l'esprit humain ait rien à craindre de leur
influence, on peut dire que jusqu'à un certain point elles lui sont nécessaires : ses intérêts, quoi qu'on en prétende, ne sont pas contraires à ceux de l'humanité. Lorsque la paix intérieure est troublée, lorsque la force règne et que les passions les plus violentes, les intérêts les plus Âpres, sont aux prises, la gloire n'appartient qu'aux vertus fortes et au talent de l'action. A de telles époques, l'intelligence de l'homme peut beaucoup faire en peu de temps pour l'humanité, et quelquefois une seule journée improvise un changement qu'un siècle de repos eût à peine accompli. Tout sert, ou du moins tout peut servir au progrès du bien , et la Providehce se plaît à cacher sous la diversité des moyens l'unité du but. Mais il n'en est pas moins vrai que dans la mêlée des discordes civiles, la raison ne peut se recueillir assez pour pénétrer plus avant dans la connaissance de la vérité, ni le génie se plonger avec calme dans ces méditations puissantes qui produisent les merveilles des arts d'imitation. C'est bien alors que la politique nuit aux sciences et aux lettres. La passion, la nécessité, l'événement, déterminent presque toutes les vues de l'esprit. Elles peuvent être justes, mais elles sont étroites. L'àme est enlevée à la recherche désintéressée des principes, à la paisible contemplation du beau, par l'ambition d'agir, par le dévouement à la cause, par le désir de la victoire ou du salut.
Là où la liberté manque , le mal est autre, et souvent il est sans compensation. Non-seulement la raison peut y perdre hardiesse et franchise, non- seulement le poids de l'autorité retient son essor, mais l'habitude de la contrainte unit par lui en ôtér le sentiment. Les esprits
s'humilient comme naturellement , on les délivrerait de
Toppression qu'ils resteraient timides. Ceux mêmes qui sont capables de se soustraire à la contagion d'une déférence universelle, marchent moins droit et moins ferme vers la vérité. L'ambition d'influer sur les destinées de la société est en effet un utile aiguillon , et le spectacle dé son libre développement éclaire et agrandit l'esprit. S'il demeure trop étranger au monde réel, sa vue est moins sûre et moins étendue. Le pouvoir est la pierre de touche des opinions: ce n'est que dans les pays librement constitués qu'elles peuvent se Juger, parce que là seulement elles sont essayées. Là seulement l'esprit n'est point traité en roi fainéant; la pensée du petit nombre pénètre dans les masses, et, sous le nom d'opinion publique, rentre dans le gouvernement. Presque toujours, en l'absence de la liberté politique, la philosophie manque tour à tour de hardiesse et de sagesse; elle se soumet avec modestie, ou elle rêve à l'aventure ; après avoir reculé devant le préjugé, elle se jette dans les systèmes, et, pour s'être trop longtemps assujettie à de simples convenances, elle finit par bouleverser le monde.
Les lettres semblent plus heureuses. De grands exemples indiquent qu'elles dépendent moins des institutions. Bien d'autres causes en effet que la liberté publique contribuent, à les rendre brillantes; mais aucune de ces causes ne supplée à ce que la liberté publique ajoute à leur éclat. On les a vues prospérer , malgré le pouvoir absolu qui semblait les protéger : c'est la plante qui peut fleurir à l'ombre, mais dont le soleil eût doublé la beauté. Dans la littérature des siècles ou des pay« despotiques, un œil sévère apercevra toujours que le despotisme l'a touchée. Il est de nobles sentiments, de généreuses idées qu'on y
cherchera en yain, et qui cependant passionnent et con* sacrent le talent. Là, les grands sujets sont défendus % la raison se ménage, Témotion se contient, rimagination même se surveille et craint de se livrer. Les plus grands génies ont des petitesses; il y a dans les meilleurs écrits des pages qui font pitié. L'éloquence n'est, la plupart du temps, que l'art de flatter avec dignité. Gracieux dans la poésie, auguste dans la chaire, le mensonge dépare les productions des esprits les plus simples et les plus mâles. Ceux enfin qu'une heureuse destinée, qu'un caractère fier ou insouciant préserve de la servitude, -n'osent dire tout ce qu'ils pensent, se garaient de penser à tout^ et se privent de beaucoup de belles choses qui seraient dangereuses ou inutiles. Ils n'écrivent que pour eux-mêmes, et n'ont plus aucun souci de l'humanité ; savent-ils seulement qu'elle existe? L'opinion n'étant point consultée, le public n'étant compté pour rien, à vrai dire, il n'existe ni opinion ni public. La littérature est dédiée à la cour, au grand monde, aux beaux esprits; rarement nationale, Jamais populaire, elle ressemble au gouvernement.
Les exemples s'offrent d'eux-mêmes. Si l'Angleterre a longtemps été mise à la tête des nations pensantes , si même elle a possédé longtemps le privilège des véritables lumières, nul doute qu'elle n'ait dû cet avantage à ses bonnes institutions. Plus tôt libre, elle a été plus tôt éclairée , et sa littérature a presque constamment porté une empreinte nationale, L'Allemagne s'est autrement signalée. Point de pays où la pensée ait été plus active. Quelle place dans l'ordre intellectuel est au-dessus de celle
' La Bruyère.
de r Allemagne? D'où vient cependant qu'elle est loin d'avoir servi l'humanité autant qu'elle l'honore, et que son influence est restée si inférieure au mérite de ses travaux? D'où vient qu'il manque à ses doctrines cet ascendant, cette vertu positive, cette évidence saisissante, qui seules s'emparent de l'esprit des masses? N'en pourraiton pas accuser son indifférence politique? Et tant d'indépendance intellectuelle ne laisserait-elle pas désirer quelque peu de liberté?
La France enfin nous fournit le plus frappant des exemples, et nous ne craindrons pas de le citer, bien qu'il nous soit le plus connu. Loin de nous.toute idée de récriminer contre le passé ! La gloh*e du xvii" siècle est grande, et les flatteries académiques, les hommages du préjugé n'ont pu réussir encore à la ternir. Mais parmi tant d'excellents écrits qu'il nous a laissés , et qui feront à jamais l'admiration et les délices des hommes de goût, en est-il beaucoup, en est-il un seul où le lecteur sévère ne reconnaisse la marque de ce que le grand Arnauld appelait le génie du temps, et qui était de ne point savoir résister? Dans les meilleurs écrivains on retrouve une réserve d'examen, une crainte respectueuse des questions délicates, unec(m)plaisance volontaire pour les grandeurs du monde, souvent une complète ignorance des conditions et des droits de la société, souvent le contraste étrange d'une grande force et d'une grande timidité d'esprit. On souffre quelquefois de voir de si puissantes intelligences, de si beaux talents ^e consumer sans fruit , ne ti*availier que pour la gloire, et se contenter de plaire aux hommes qu'ils auraient pu si bien servir. Les facultés sont immenses, et l'œuvre est petite.
Le temps mardia : une longue paix intérieure , les livres anglais, le mouvement propre de la littérature, Tesprit de société, qui souvent en France a tenu lieu de Tesprit public, donnèrent naissance à une philosophie frondeuse qui ébranla bientôt Tordre établi , sans pouitant prétendre à le changer. Ce ne fut plus le spectacle du siècle précédent. Les questions s'agrandirent, l'esprit s'enhardit, la raison ne craignit plus de se mesurer contre aucune difficulté ni contre aucune puissance. Si quelque chose doit étonner, c'est la légèreté avec laquelle on se
lança dans cette nouvelle voie; les forces ne semblaient pas toujours au niveau de ce qu'elles tentaient, et l'entreprise était de bien grave conséquence pour une société si frîvole. Comme tout se faisait alors par les livres et la conversation, les opinions conservaient toujours quelque chose de trop spéculatif ou de trop peu réfléchi. Comme les institutions n'étaient pas susceptibles de perfectionnement, les opinions tenaient plus de la satire que de la critique. Enfin^ comme l'ordre établi ne pouvait ni satisfaire, ni occuper l'activité des esprits, les succès de la vanité et les émotions des sens devenaient l'unique ressource d'une société lasse de désœuvrement. Ainsi disparaissaient le respect des mœurs, la gravité de l'esprit, toute ambition virile, tout besoin d'avoir sagement raison. Les bienfaits de la philosophie du dernier siècle sont immenses ; mais toujours elle resta, pour ainsi dire, trop littéraire, parce qu'il lui était interdit de toucher aux réalités sociales, de se traduire en lois positives, de se vérifier enfin et de s'épurer par l'expérience politique. La liberté rend sérieux, parce qu'elle donne à chacun une mission , et la sagesse nous vient avec la responsabilité.
Voilà comme la révolation devint nécessaire. Mais ce n*est pas dans ses premiers jours qu'elle dut porter remède à tous les maux qui Tavaient fait éclater ; il fallait que la crise précédât la guérison. Les guerres civiles peuvent développer de beaux caractères, provoquer de belles actions ; elles peuvent même donner aux nations une secousse utile pour Tavenir, mais elles ne contribuent pas immédiatement aux développements de l'esprit humain. Tant qu'elles durent, la passion absorbe; et lorsqu'elles finissent, la lassitude est si grande que les hommes n'aspirent plus qu'au repos. C'est la génération suivante qui recueillera le fruit de leurs efforts, et continuera leur ouvrage.
Le moment est venu. Il a manqué aux vingt premières années de la révolution, d'abord la paix, et presque toujours la liberté. Nous avons la paix et la liberté commence. Cette passion du neuf et du mieux qui anima la révolution , ne nous a pas tellement abandonnés que nous soyons d'humeur à laisser la force gouverner nos affaires, la tradition dicter nos croyances, la coutume régler nos actions; mais le fanatisme. réformateur qui enflammait nos pères s'est modéré , et nous marchons dans la route où ils se précipitaient. Peu à peu le sentiment de la justice domine les haines , écarte les vengeances, tempère l'orgueil de la force. Assurément nos divisions ne sont pas effacées, et peut-être est-il à souhaiter qu'elles ne le soient jamais. Elles entretiennent dans chacun la vigilance sur soi-même, le besoin d'agir, le désir de bien faire ; mais elles ne vont plus jusqu^à nous entraîner dans la voie des représailles et &e la tyrannie. Nous sommes divisés enfin, mais nous sommes en paix.
Tous nos droits ne sonf pas reconnus, encore moins garantis. Une législation imparfaite et incohérente seconde mai des institutions à peine ébauchées, assises sur des bases mouvantes. Mais le pouvoir al)solu est contenu par la conscience de sa faiblesse et par la résistance de l'opinion. On a pu défigurer, tronquer, fausser les meilleures institutions; on n'en a point brisé le ressort, et elles ont réagi puissamment contre les mains qui les outrageaient. Une politique corruptrice a pu faire un moment fléchir le caractère national ; après un peu de temps, il s*est vengé en se relevant. Enfin il manque trop en* core aux lois, au bonheur, à la dignité de la nation, pour qu'elle n'ambitionne pas un meilleur avenir ; mais répé* tons-le avec orgueil , car c'est à la France que la France le doit, nous possédons les commencements de la li-o b^é.
Cette situation unique explique le mouvement général qui semble , depuis ces dernières années , imprimé parmi nous dans tous les sens à l'activité humaine. Nous voici parvenus à quelque distance de la crise violente de la révolution. La société a pu en recueillir directement les bienfaits dans la vie civile; aucune réaction n'a interrompu ni retardé l'établissement de l'égalité* Dans la politique, le bien s'est plus fait attendre; il n'y a pas quinze ans que l'on est revenu, et même avec défiance, aux doctrines {podernes de gouvernement. Enfin c'est presque d'hier que l'esprit de liberté et de progrès a reparu dans le monde de la pensée. Ain^ le bon principe de la révolution a triomphé immédiatement dans l'ordre social, plus lentement dans l'ordre politique, plus tardivement encore dans l'ordre intellectuel. Nous avons vu le
temps, en effet, où ses doctrines étaient peut-être encore plus décriées que ses œuvres : Tesprit humain devait être le dernier à hériter de la part de biens qu'elle lui a léguée; car c'est pour lui que ces biens étaient le moins purs, que le bon grain était le plus mêlé d'ivraie. L'ordre social peut être amélioré, les bonnes institutions peuvent être fondées par la passion, par la violence, et, jusqu'à un certain point, par l'injustice : il n'en est pas de même de la vérité ; elle souffire longtemps des erreurs et des sophismes auxquels elle a prêté son nom. Pour dominer les esprits , elle a besoin de légitimer son empire ; il faut qu'elle se justifie de toute imputation, qu'elle triomphe de tous les doutes, et sa chaste innocence ne d(^t pas même être soupçonnée. Or, trop souvent les événements la calomnient. Les révolutions ne se raisonnent pas, la nécessité et le péril einportent, la conscience s'oublie et l'esprit s'égare. Rappelons-nous ces circonstances entraînantes ou terribles dont le seul récit nous passionne encore : tout était juste alors; et maintenant rien n'est juste que la justice, rien.n-est vrai que la vérité. Des disgrâces longtemps regardées comme impossibles, des défections éclatantes, des objections imprévues ont forcé le parti de la liberté à s'examiner lui-même, à revoir ses doctrines pour les purifier. Le triomphe de ses adversaires lui a donné le temps de se reconnaître ; nous avons imité ces combattants qui profiJ;ent d'une trêve pour réparer leurs armes. Ainsi les opinions nouvelles se sont à la fois modifiées et étendues. Les principes ont été de nouveau posés et suivis jusque dans de nouvelles conséquences. Lorsqu'on n*a pas cessé de penser les mêmes choses, on les a pensées pour de meilleures
raisons, et Ton s*est appliqué à résoudre 1^ difficultés, au lieu de les empoiter de haute lutte. Ce n'est plus un temps d'action ; l'actiyité intellectuelle en a su profiter. Elle s'ouvre de nouvelles routes, elle se distribue plus également. Quelque temps l'esprit humain sembla n'avoir d'autre afMre que la politique, le voilà qui moins exclunf diversifie ses tentatives et multiplie ses succès. Il cesse de tout attendre des institutions ; il cherche la liberté par le travail , il la cherche par la littérature et dans la littérature, et délivrant celle-ci de l'oppression des règles artificielles, il lui rend un service analogue à celui que la révolution avait rendu à l'industrie. Dans la philosophie, dans les sciences, il secoue le joug de l'esprit de système qui y joue le rôle que remplit ailleurs l'esprit de privilège ; il dégage les arts des entraves que leur imposait la loi d'une servile imitation à laquelle en politique correspond la toutepuissance de l'usage; enfin partout il se montre le même, rompant les fers, abattant les barrières, et, sur les débris des fausses conventions, promulguant des lois. Car, pour le talent comme |feur la société , les lois ne sont pas essentieliemeat les exemples ni les traditions du passé ; elles sont l'expression du beau, du vrai, du juste; et le juste, le beau, le vrai ne se trouvent que par la raison et la liberté.
Dana tous les temps, les idées françaises ont été éminemment communicables. C'est par les seules forces de la société, et dans son sein même, que chez nous tous les progrès se sont accomplis ; la sociabilité a dû donner aux opinions je ne sais quoi de saisissable et d'usuel , et notre langue avec sa clarté célèbre les traduit sous l'expression la plus nette et la plus vive. Une certaine justesse , qui n. 2
tient au génie de la nation, prête à nos erreurs même les apparences de la vérité. De là cette influence que Tesprit français a toujours exercée sur TEurope; et lorsque ses conceptions, de tout temps populaires par la forme, le sont devenues «ncore par le fond, faut -il s'étonner qu'elles se soient propagées avec la rapidité de la flamme, et qu'en un clin d'œil notre philosophie ait fait le tour du monde? Maintenant qu'elle s'affermit et s'épure, n'aura-t-elle pas le même succès? n'obtiendra-t-elle pas le même empire? Tous les yeux sont encore tournés vers la France; plus d'une nation prête l'oreille, et la France n'a pas tout dit.
Toujours le génie français fut prompt et persuasif. Le dernier siècle lui a donné l'audace et la popularité ; la révolution l'a rendu sérieux et puissant; notre époque le rend impartial. Il a maintenant éprouvé toutes les fortunes, entendu toutes les causes; il connaît le fort et le faible de toutes les doctrines; éclairé par lacontradiction, il s'élève contre les idées exclusives , se joue des préventions étroites , se plaît à concevoir, à expliquer toutes les croyances, fait la part de toutes , ainsi que dans la politique il reconnaît les droits de tous, et semble enfin pré* sider, comme un juge, ce concours dont la vérité est le prix.
Il peut paraître singulier de dire que la France, ce pays si renommé pour les dissensions qui l'agitent, contienne les germes déjà visibles d'une philosophie d'impartialité. La chose est exacte cependant, et même il est véritable que l'existence des partis contribue à ce résultat. Après une lutte terrible, forcés de vivre sur le même sol, ils l'ont été de s'épargner , de se connaître et même ^
sans s'accorder ensemble , de se comprendre mutuellement : heureuse nécessité qui a fait faire les plus grands pas au principe de la liberté des opinions. Cependant la controyerse n'a pas cessé, les différentes doctrines se sont expliquées les unes aux autres : elles se voyaient de trop près pour rester voilées. Ainsi les questions ont été posées avec plus de netteté , discutées de meilleure foi. De part et d'autre, chacun a été obligé d'aller jusqu'au bout de son opinion; nul n'est resté maître d'en récuser ou d'en pallier les justes conséquences. Il a fallu voir et montrer tour à tour les choses telles qu'elles étaient , et comme il n'est point de vérité que l'erreur n'altère , point d'erreur qui ne soit mêlée de vérité, les esprits sincères et clairvoyants n'ont pu éviter de saisir le nœud de la question, la source du dissentiment, et par là même le point de conciliation. Car, au fond , les opinions ne se contrarient que par ce qu'elles ont d'exclusif, et la doctrine qui les comprend toutes sans contradiction est nécessairement la vraie. La gloire de le penser était due au parti des hommes nouveaux. Destiné par son principe même à toujours marcher en avant, c'est dans le sein de ce parti éternellement novateur que s'est élevée une critique à la vue perçante et vaste , qui ne se propose, pas moins que de pacifier le monde moral et d'établir à jamais en faveur de toutes les croyances la foi suprême dans la liberté. 11 y a dans ce seul mot une doctrine tout entière.
Elle a trouvé son premier organe dans un recueil déjà célèbre, et qui unit la solidité d'un livre à la rapidité d'aetion d'un journal ^ Mais pour que le temps la déve-
* L« Qlobe.
loppe, pour que la discussion la complète, il faut qu*elle s'explique et se motive sans cesse, qu'elle se présente sous toutes les formes , qu'elle parle tous les langages. Jamais elle n'aura trop de publicité, car c'est par elle que la France renouvelle ses titres à l'attention de l'Europe.
Nous fuyons les illusions de la vanité nationale. Rien n'est plus sot que le patriotisme dans les choses de l'esprit. Mais si nous considérons chacun des grands peuples qui comptent en Europe , il est difficile de penser que, pour l'influence morale, aucun puisse encore le disputer à la France. On ne peut nommer avec elle que l'Angleterre et l'Allemagne; car, injustement peut-être, l'Italie est toujours négligée; l'Europe n'y pense pas. Quel spectacle nous présentent l'Angleterre et l'Allemagne?
Libre la première, toujours sans modèle, longtemps sans rivale, l'Angleterre s'est isolée dans le monde moral comme dans l'ordre politique. Sous quelque rapport qu'on la considère, on peut dire que c'est toujours une lie : penitus divisos. De là l'originalité qui la distingue et que la civilisation n'efface pas. Mais à quelques égards cette originalité même lui a nui. Rarement l'Angleterre a su se faire entendre des nations étrangères; peut-être dans son orgueil dira-t-elle qu'elle l'a dédaigné, mais en le disant , elle attesterait ce qui manque généralement à son génie : il n'est point communicatif. Aussi son influence a-t-elle été moindre qu'on n'aurait dû l'attendre du grand nombre d'esprits supérieurs qui l'ont illustrée^ et surtout de l'avance que les événements lui avaient donnée sur le reste du monde. Peu jalouse de propager ses idées»
elle n'en a point le talent ; et depuis si longtemps qu'une continuation inouïe de prospérité et de tranquillité intérieures l'ont mise hors de pair entre toutes les puissances de FËurope , elle l'étonné plus qu'elle ne la domine; elle la néglige et ne la comprend même pas. Livrée à une perfectibilité lente , ainsi qu'elle a négligé de mettre ses lumières en commun avec les autres peuples, elle n'a su ni s'intéresser ni s'associer à leurs progrès. C'est de cette manière que, supérieure encore à tout notre continent par les institutions, par les idées pratiques de gouvernement et d'administration , elle est restée en arrière de quelques nations dans la carrière des idées générales. Ne sachant s'éclairer que de ses propres clartés et se nourrir que de ses propres fruits , elle a manqué d'acquérir tout ce que les sociétés gagnent par l'échange des connaissances et par la communauté des biens de l'esprit. Il n'a pas moins fallu que l'action bienfaisante de la liberté, que l'énergie puissante de sa nature pour qu'elle ne payât point cher un tel isolément, et continuât sous tant de points de vue de rivaliser à elle seule et par ses propres forces avec l'univers dont elle se sépare. Elle a tout fait chez elle, et si elle a peu servi l'humanité, Thumanité l'a peu servie. D'après cela on concevra aisément que l'étendue ne saurait être la qualité éminente du génie anglais : on peut ajouter que, privilégié comme un premier-né par la civilisation moderne, ce peuple s'est accoutumé à jouir paisiblement de ses avantages, et qu'ainsi que toutes les supériorités trop peu contestées , l'Angleterre s'est engourdie dans sa grandeur. Ses institutions seules l'animent, toute sa vie est dans sa liberté. Aussi, hors du cercle de ses affaires , se montre-t-elie sans ac-
tivité et quelquefois sans intelligence. Elle se consume en réformes partielles, en perfectionnements de détail, en combinaisons d'utilité, et abandonne la recherche désintéressée du vrai. Spectacle étrange! il semble voir un aigle qui , les ailes ployées , bâtit , répare , embellit son aire et néglige de reprendre son vol vers la région du soleil.
L'Allemagne est au milieu deTEurope comme une université savante. Elle se montre possédée de cet amour consciencieux de Tétude et de la méditation qui ne se développe que dans la solitude et dans' le silence; mais sous le poids de la science, on dirait que sa raison s'affaisse; elle perd la puissance de s'attacher à la substance même des choses, en s'abtmant dans le détail de leur histoire. A force de penser, sa philosophie rêve ; sans but prochain, sans application probable, elle s'égare paisiblement dans ses propres conceptions, et s'absorbe en elle-même comme les sectes contemplatives. Peu lui importe d'être entendue ni d'être obéie. Au rel)Ours de l'Angleterre, l'Allemagne est trop désintéressée. Ce désintéressement, qui néglige le monde réel, engendre un véritable quiétisme scientifique, et pourtant près du devoir de chercher la vérité est le dévoir de la propager. Peu soucieux des conséquences, peu inquiet des difficultés, le génie germanique est une sorte d'idéftlisme pratique, plus novateur que réformateur, qui se platt à découvrir, qui Jouit d'apprendre, et pour qui la réalité est^ comme le corps pour l'âme, une guemlle auprès de la science. Oe monde n'est à ses yeux qu'une occasion d'étudier ; l'Allemand le fait poser devant lui, comme si l'homme n'était autre chose qu'un témoin de l'ordre universeli
C'est oublier qu'ainsi que l'éternelle raison lui départit l'intelligence, Téternelle puissance lui imposa l'action. La science, même comme science, perd quelque chose à demeurer purement spéculative. Hypotliétique dans ses données, hasardée dans ses conclusions, elle s'élève, mais elle se liioaite; sous le prétexte d'atteindre à la vérité pure , elle se dégage de la plus grande des difficultés , celle d'embrasser les choses dans leur ensemble, et de saisir Talliance intime et compliquée des principes et des &its. Le génie allemand est un architecte qui ûdt toujours des plans et qui ne construira jamais d'édifice.
Peut^tre la France ne pourra-t-elie jamais le disputer à l'Allemagne pour la pr<^ndeur, pour la subtilité, ni lui ravir le trésor de l'érudition; peut-être ne doit-elle jamais égaler le bon sens inventif, l'habileté pratique qui distingue les Anglais, non plus que cette fraîcheur d'imagination que le ciel du nord semble éternis€9r, comme il entretient la verdure des prés et des bois. Mais par combien d'autres qualités se dédommage cet esprit nouveau dont tout à l'heure nous annoncions la naissance et décrivions les caractères 1 Qui le surpassera pour la justesse et l'étendue? Puissant par l'universalité, il ne se renferme dans aucun point de vue; il se déplace avec une souplesse merveilleuse, il se transporte dans tous les temps, dans tous les lieux, s'identifie avec toutes les opinions; il sait tout comprendre et tout juger : c'est la raison même.
On pressent le grand rôle que doit jouer un semblable esprit dans la politique, la philosophie, la législM;ion et généralement les sciences. Il est plus difficile d'appf éder l'influence qu'il peut exener sur les lettres et sur tous les
arts d*imitation : évidemment il y pénétrera d'abord par la critique, et, en e^et, nous lui devons déjà la seule critique qui ait su concevoir les besoins et les droits de rimagination. On doit déjà même se représenter comment, à force ^e raison et d'impartialité, cette critique peut pour le talent tenir lieu de Tinspiration. Comme elle n'exclut rien, comme elle i^erçoit tout, elle peut con* duire au beau par l'examen, et ramener par la réflexion à l'originalité. Aussi bien, dans un siècle raiséimeur tel que le nôtre , lorsque tout est divulgué et que les mystères ont fait place aux questions , cette innocence niuve du génie qui s'ignore lui-même et qui crée par instinct est, j'en ai peur, une chimère qu'il faut renvoyer à l'âge d'or de la littérature ; et peut-être la raison , à qui rien n'est interdit, reste-t-elle en droit de révéler au génie ses propres secrets, de remplir l'œuvre de la nature, de tout refaire enfin , même la poésie,
La poésie, l'éloquence, l'imagination, le talent dans un art quelconque, demeureront toujours des dons individuels. La renommée qui les récompense ne saurait être le prix qu'espèr^it les écrivains qui s'associent pour la publication d'un recueil périodique. La recherche de la vérité et la propagation de ce qu'ils croient la vérité , tel est leur principal et même leur unique but. Heureux s'ils contribuent à répandre des idées fécondes, à provoquer les esprits créateurs, à multiplier et à resserrer les liens intellectuels entre les hommes, entre les classes de la société, entre les nations civilisées! Heureux si leur ouvrage iéâéchit fidèlement l'esprit de leur siècle et de leur pays, et s'il sert à en étendre le renom et l'influence I Heureux enfin si la ciitique réussit dans leurs
mains à rallier les inteltigences, à les satisfaire, à les exciter, et, loin de semer le doute et le découragement, devient la source de la conviction ! Il semble qu'ils atteindront plus sûrement ce but, s*ils s'occupent moins des personnes que des cboses , et s'ils ne prétendent pas trai* ter tous les sujets , juger tous les écrits , mais ceux-là surtout qui se rattachent immédiatement à quelque idée générale, et dont l'examen donne naissance à l'étude d'une question.' C'est dans cet esprit que la Revue fran^ çcàse a été conçue. Nous ne pouvons répondre que de notre intention : l'avenir jugera le reste.
(Revue française y 4828.)
C'est une grande épreuve pour les opinions et pour les consciences que la liberté. Il est naturel qu'elles se sentent surprises et même alarmées de se voir subitement livrées aux cbances de la concurrence , aux périls de la discussion, et la raison la plus sage peut quelquefois être troublée par le bruit du grand débat que, sur toutes les questions essentielles, la restauration a ouvert parmi nous. On pçut même être tenté de regarder comme un désordre ce qui sera l'ordre nouveau des sociétés, et comme un moment de crise le début d'une situation durable. Nous n'entreprendrons pas pour aujourd'hui de prouver que cet état de choses est le seul légitime, le seul conforme y autant que nous en pouvons juger, aux vues de cette Providence qui, laissant l'homme libre sur la foi de sa raison, livra le monde à ses disputes. Il nous suffit d'examiner les faits seuls , et de rechercher ce qu'il y a de vrai, ce qu'il y a de faux dans ces effrayantes descriptions d'une société livrée à l'anarchie des opinions ; car telle est l'expression usitée pour caractériser la société française; elle a fait même si grande fortune, qu'on la répète de toutes parts avec des intentions bien diverses. Si
DE l'ÉTAT DES OPINIONS. 23
les disciples de MM. de Maistre et de La Mennais Tont mise les premiers au monde , nous avons yu , non sans surprise, les adeptes de Saint-Simon et d'Owen la leur emprunter et la prodiguer à leur tour. Tandis que les auteurs du Mémorial catholique présentent la théocratie comme la seule digue qui puisse contenir le torrent » les rédacteurs d'un recueil qui a cessé de paraître, mais dont Fesprlt n'est pas éteint,, fe Producteur, n'attendent le retour de rôrdf e que d'un système social qui ferait de l'humanité un grand couvent polytechnique gouverné par l'Académie des sciences. De ces deux doctrine!!», l'une est plus redoutable , l'autre est plus bizarre ; mais aucune assurément ne s'emparera des esprits au point de posséder ce monde. Cependant) comme toutes deux peuvent être soutenues avec conviction, comme toutes deux sont assez fausses pour se montrer aisément exclusives, assez étroites pour paraître facilement conséquentes , l'une et l'autre méritent quelque examen, et les recueils ainsi que les ouvrages destinés à les propager, nous ont toujours paru dignes d'une curiosité que, par malheur, le public ne daigne point partager. Mais, avant de soumettre à l'analyse le remède que veut opposer à la maladie du siècle l'absolutisme théologique ou industriel, il faut constater, décrire, reconnaître le mal; peut-être est-fl plus avancé qu'on ne l'imagine. Avant tout, est-il réel, et en quoi consiste-t-ll? Cette question , bien éclaircie, fociliterait de beaucoup la solution de toutes celles qui en dépendent. Ce sera notre travail de ce jour. Commençons par l'exposé de la cause; une autre fois peut-être donnerons-nous les conclusions.
De tout temps les hommes ont considéré de deux ma-
nières Tépoque où ils vivaient. Tantôt frappés uniquement des erreurs, des fautes, des crimes même dont ils étaient témoins, ils ont tourné des regards d'envie et de regret vers le passé auquel leur imagination a prêté la sagesse et les vertus qui leur manquaient ; se condamnant eux-mêmes comme une génération déchue, ils ont prédit à leurs fils une corruption plus grande que la leur, et laissé à Favenir le soin de réhabiliter leur siècle en s'accusant. Tantôt initiés par Thistoire à la connaiMince des préjugés et des torts du passé, ils se sont enorgueillis d'en avoir répudié Fhéritage : préoccupés de leurs travaux , prévenus de leui^ idées, ils ont tourné en dérision les traditions de leur pays et les souvenirs de la vieillesse* IIsemblait que la raison ne datât que de leur époque, et ilft auraient dit volontiers de la vérité qu'ils l'avaient vue naître. Par un rapprochement singulier, ces deux dispositions si opposées ne sont pas exclusives Tune de l'autre; chacun en s' observant peut retrouver en lui-même le double germe du besoin d'adorer la sagesse et les vertus antiques, et du penchant à s'enthousiasmer pour les idées et les mœurs nouvelles.
Cependant il semble qu'aujourd'hui tout le monde ait pris décidément parti pour ou contre le passé. Depuis un temps qui déjÀ remonte assez haut , une sorte de r^orme s'est opérée dans les esprits. Juges sévères et curieux, ils ont sommé toutes les croyances de rendre compte d'ellesmêmes, et marqué du nom de préjugé toutes celles qui n'ont pu se justifier par des raisons modernes. Le siècle, aux yeux de ceux qui l'aiment, semble appelé à tout renouveler; ils le louent avec orgueil, ils l'attendent avec espérance.
Depuis un temps plus voisin de nous, au contraire, quelques hommes sont entrés en défiance des lumières et des tentatives contemporaines. Uniquement touchés des revers ou des fautes des novateurs^ ils ont vu dans toute nouveauté un péril et un désordre; ils ont appelé corruption ce que les autres nomment perfectionnement; ils n'ont aperçu qu'une maladie d'esprit, qu'une dépravation d'imagination dans ce besoin de changement, qui semble ailleurs rheureux présage des grandes destinées de l'humanité. Inquiets ou irrités des efforts de la société pour une amélioration apparente , ils la rappellent à ses origines, ils la repoussent vers le passé, dont les institutions et les opinions leur paraissent à la fois les seules possibles et les seules raisonnables, parce qu'elles ont existé. A les entendre, la société ne saurait vivre que par les croyances qui ont péri, et il n'y a de durable que ce qui n'est plus. Si quelquefois ils participent au mouvement général, c'est à regret et comme par obéissance; lorsque le fleuve les emporte loin du bord, ils tournent les yeux, ils étendent les bras vers ce qu'ils ont quitté, ripœ ulterioris amore.
De telles divisions n'éclatent qu'à ces époques critiques où la société va changer d'état, où, longtemps ébranlée, elle balance encore à se rasseoir. Alors seulement les hommes peuvent, les uns étouffer cet intérêt, ce respect naturel pour l'fiAtiquité , et qui n'est que l'esprit de famille de la race humaine , les autres comprimer ce goût pour tout ce qui est de notre âge, cet enthousiasme pour tout ce qui peut nous signaler entre les générations, enfin cet attrayant besoin de perfectionnement qui atteste assez que l'homme vaut mieux qu'il ne semble , et qu'il a des sentiments au-dessus de sa condition. De part et d'autre,