‹ CritiquesChapitre 35 sur 99 · SAINTE-BEUVE I · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE I

de ceux qui l'ont vue, car c'est le poète, le jeune poète de i83o, l'amant passionné de la Muse dont les traits s'éclairaient et reparaissaient enfin, après avoir été cachés si longtemps sous le masque du rude ouvrier qui laisse après lui ce tas effrayant de travaux et quarante volumes de critique !

Lamartine, Hugo, Musset et tous leurs héritiers, sont les débiteurs de Sainte-Beuve qui leur a ouvert le trésor de la tradition française ; mais après leur avoir livré en bloc ce vaste répertoire de tous .les moyens d'expression, il n'en retint pour lui que ce qu'il pouvait assimiler complètement à son délicat et subtil génie, ayant ainsi réalisé le rare prodige de savoir tout et de rester un artiste individuel !

Avec sa merveilleuse divinalion, il avait bien senti que, même dans la poésie intime et personnelle, le romantisme resterait théâtral, dans un pays comme le nôtre qui, depuis Louis XIV, est un vaste théâtre peuplé de comédiens ; il voulut, lui, d'autant que son tempérament Ty poussait, échapper à cette manie théâtrale et peindre non des décors, mais la nature vraie, intime, le paysage qui est sous notre main et qu'il découvrit avant notre grande école de paysagistes ; non des sentiments d'épopée et de tragédie, mais les amours, les doutes, les douleurs, les vraies défaillances de nos âmes modernes. Avant le grand poète Charles Baudelaire, et comme lui, Sainte-Beuve, rompant avec la psychologie de convention, regarda en nous et en lui-même, et traduisit en vers durables une souffrance nouvelle, un

héroïsme nouveau ; il connut et peignit poétiquement l'homme du xix*' siècle. Il n*aura pas été cueilli au bord de l'Eurotas ni dans les cendres de la campagne romaine, le laurier qui ombrage le front de ces deux poètes, de ces deux morts illustres, car les Consolations sont, comme les Fleurs du Mai un livre de ce temps.

4 avril 1870

M. d'Haussonville est académicien ; il n'y a plus à s'en dédire. Lui et M. Saint-Marc-Girardin, ils ont dit et redit pendant deux longues heures, dans le pays même de Théophile Gautier et de Leconte de Lisle, en France, à Paris, que M. Viennet avait été un très bon poète, et les voûtes du vieil Institut ne se sont pas effondrées à force de rire, les grisailles peintes sur les murs (et quelles grisailles 1) ne sont pas devenues rouges de honte, et toutes les personnes présentes ont fait semblant de croire « que c'était arrivé ». Quand on dit que M. Viennet a été un poète, c'est, je ne l'ignore pas, en vertu d'une convention pareille à celle qui, dans certains pensionnats de demoiselles, fait substituer au mot AMOUR le mot TOPiNAMHouR ; mais, comme disait Arnal à la fin des Idées de M"^^ Aubray^ « c'est égal, c'est raide ! » Sainte-Beuve, quoiqu'il fût académicien, n'avait pas cru devoir se soumettre à la con-

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