ACCESSOIRES
34 mai 1872
Costumes. — L'antiquité, en dépit de tout, sera toujours la véritable religion de la poésie et de la peinture ; mais elle était si bien morte que les artistes qui viennent à elle peuvent la considérer comme une religion naissante ; aussi ne nous étonnons pas que leur foi naïve se plaise aux mille détails du costume sacré et s'attache, un peu puérilement peut-être, à retracer dans l'exil une fidèle image de la patrie si longtemps perdue.
28 mai 1879
Convention. — Les Romains ne furent jamais vêtus dans la vie comme nous les voyons dans les statues, et les Grecs pas davantage.
Le plus souvent, quand on veut représenter le costume moderne en sculpture, on n'y arrive qu'en infligeant à nos habits un désordre, une violence et une furie qui n'ont rien à voir avec la vérité, et tant qu'à accepter un mensonge (ou plutôt une simplification), autant que le mensonge soit beau et surtout plastique.
7 février 1881
Suites romanesques. — Peut-on faire une pièce de théâtre avec un roman ? demande naïvement l'incertaine critique.
i46 ^«tefe fii^ SCÈNE
— Oui, oui, mille fois oui, on le peut, car Shakespeare n'a pas fait autre chose, et avant de devenir des tragédies par la volonté du grand inventeur, Ilamlet, Othello, Roméo et Juliette étaient des récits romanesques. Oui, on le peut; mais pour cela il faut adopter le système même de Shakespeare, c'est-àdire qu'au moyen de changements à vue successifs et rapides, le drame, ondoyant et souple, doit pouvoir suivre le rouwn là où il lui plaît d'aller ou, pour mieux dire, là où l'entraîne la logique de l'action.
7 février i88i
Accessoires. — Les salons de la Comédie-Française sont si compliqués, avec leurs draperies crues et réelles, si mal accordées à la peinture, qu'une fois posés là, il faut qu'ils y restent, et nous sentons trop bien que, dans ses mobiliers et ses bibelots, le drame est irrévocablement captif.
-^ Cependant, dit feu Scribe, il faut bien des tables, des chaises, des canapés, des consoles, des lampes, des coffres, des rideaux, des stores froncés, des portières en peluche, des vitrines, des tête-à-tête, des poufs 1
— Je n'en vois pas la nécessité, répond Shakespeare.
12 juillet iSOq
Filiation. — 0 mes amis, il n'y a pas d'actualité qui tienne, pour être un homme de mon temps, il faut d'abord que je sois un homme ; et je suis un homme à cette condition seulement de ressembler à toute la race humaine, depuis son origine. D 'œuvre en œuvre l'art est une filiation, et à une prétendue œuvre d'art qui ne rappelle en rien les œuvres d'art primitives, j'ai le droit de dire résolument : « Tu n'existes pas ! »
0 se[3tembrc 1869
Réalisme. — Les critiques de Molière lui ont souvent reproché d'avoir trop laissé dans le vague la position sociale et la vie matérielle de Célimène. La Parvenue * se charge une fois de plus de démontrer combien eut raison en ceci le grand poète qui eut toujours raison et qui, dans son œuvre immortelle, n'abandonne rien au hasard. Oui, Célimène reste dans la vague lumière où nous apparaissent les divinités ; nous ne l'entendons parler ni de sa vie,
I. Ecrit à propos de la Parvenue^ comédie de II, Rivière, Représentée au Théâtre- Français,
25o POÉTIQUE
ni de ses biens, ni de son argent ; nous ne savons si elle mange et boit comme une mortelle ; aussi comprenons-nous bien qu'elle exige comme choses dues l'encens que ses amants brûlent à ses pieds, les hommages dont elle s'enivre, les cœurs qui se consument pour elle sans qu'elle donne rien en retour, car elle ne veut ni or, ni diamants, ni trésors, mais seulement, comme le génie de la Jeunesse et de la Beauté, les adorations enflammées des hommes. Pétrie, non de chair, mais de rose et de neige, nourrie de l'ambroisie des louanges, douée du charme surnaturel et suprême de la vingtième année, elle a raison contre Alceste, même quand Molière plaide pour Alceste ; car pourquoi voudrait-il que cette olympienne fût déesse pour lui seul, et de quel droit prétend-il confisquer à son profit l'éblouissement d'un lis ou la clarté d'une étoile ? Célimène a le droit et le devoir d'être à tous comme les astres rayonnants ou les marbres sacrés, mais à la condition que ses vastes amours soient tout idéales, et elle tomberait de son empyrée s'il y était, si peu que ce soit, question de chair. Mais que le hideux argent s'en mêle, que Clitandre, Philinthe et Acaste soient mis en demeure de donner autre chose que leurs madrigaux et leurs soupirs, nous tombons de Cythérée à Madame Marnefi'e I
Et en effet la Parvenue, la belle Madame Calendel avec ses sept millions et sa triomphale perruque blonde, n'est rien autre chose ni rien de plus que Madame Marneffe.