CHAPITRE I
ANCIENS VESTIGES HISTORIQUES
Au début de cette étude, nous avons rappelé deux points, hors de doute historiquement parlant: le premier, que le symbole de la croix ne dérive pas du Lp; le second, qu'en Occident les chrétiens du IIP Siècle ont temporairement employé ce même Jfl, pour déguiser la croix aux yeux des païens.
A la demande: en Orient, cette croix gammée n'a-t-elle pas joui d'une fortune analogue? nous répondrions: il paraît très vraisemblable, après examen, que les deux symboles ont eu l'un sur l'autre une influence réciproque; qu'en d'autres termes, la y^ a parfois frayé la route à la croix, et que parfois aussi, le culte et le souvenir de la croix ont servi à populariser le f^i, réduit alors à n'en être plus que l'équivalent truqué ou la forme avariée. L'une des plus anciennes mentions du ft! se trouve, croyons-nous, dans le savant ouvrage qui a pour titre i(Alphabetum Tibetanum, missionum apostolicarum commodo editum, studio et labore Fr. Augustini Antonii Georgii, Eremitae Augustiniani. — RomsD 17G2, Typis S. Congr. de Propaganda Fide. 2 vol in-4®. — A la page 460 nous lisons : «Crucis Imago quam Xacaitse (les dévots de Çakyamouni) Tibetani in honore habent, hujus formae est: (fig. 148). At hujusmodi Orucis figura quanto aliéna est a vera crucifîxione servatoris nostri, juxta Christianorum Fidem signiflcanda, tanto Ea aptior yidetur ad exprimendam Manichaicam Crucifîxionem Jesu patibilis de omni ligno suspensi.» Il renvoie à la page Fig.itë.
211 pour le sens de ces derniers mots, allusion à certaines infamies Manichéennes. En effet, p. 203, il avait donné la figure d'une croix qu'à une époque de l'année «les Manichéens bouddhistes du Népal érigent partout.» Ce sont deux bambous en croix, habillés de feuillage, d'où émergent une tête humaine, avec deux mains et deux pieds perforés. (1). (fig. 149). P. 527, il remarque que ce ^ se voit aussi sur la poitrine de Sakyamouné au Japon.
(1) On a tour à tour nié et affirmé le culte rendu ou refusé par le Manichéisme à la Croix et aux images. Quoi de plus «ondoyant et divers» que Terreur? Cf. Bergier; Dictionnaire de théologie; Manichéisme.
ANCIENS VESTIGES HISTORIQUES
Ainsi, pour des yeux famillariséB avec le rlj, la croix apportée par le christianiame, semblait un symbole moins étrange: par contre, là où la croix avait trôné, le J\i en vint à se substituer insensiblement, par manière de succédané, ou à reconquérir sa place jadis perdue, quand l'inévitable et fatale décadance des fausses religions, la dégénérescence des pratiques superstitieuses, la corruption de la foi orthodoxe le progrès du schisme, de l'hérésie, des habitudes idolâtriques, permirent à l'erreur de venger ses anciennes défaites.
A diverses reprises on a exploité ce passage de du Halde :
«Le fameux Kouan Yun-tchano «11:^, qui vivoit au commencement du II' Siècle, Gonnoissoit certainement J.-C-, comme en font foi les monumens écrits de sa main, et ^10.119.
gravez ensuite sur
des pierres. On en a tiré des copies qui sont répandues de tous cotez, mais qu'il est impossible d'expliquer si l'on n'est pas chrétien, parce que Kouan Yun-tchang y parle de la naissance du Sauveur dans une grotte exposée à tous les vents, de sa Mort, de sa Résurrection, de son Ascension et des vestiges de ses pieds sacrez; mystères qui sont autant d'énigmes pour les Infidèles». (1.)
John Kesson relève cette allégation du P. du Halde, traduit ses paroles et, aussi perplexe que nous, ajoute: «Ces-monuments sont-ils connus d'autres personnes que du Halde, 1} est
(1) Dd Halde; Deier. de ta Chine. T. m. p. 6G.
M CHOIX BT SWA8TI8LA. -^ II*
difficile de le dire, et son autorité en quelques matières est sujette à caution». (1). Du Halde a dû pourtant avoir quelque sérieux document en vue, pour parler avec cette assurance.
Les témoignages de source chinoise sont des plus formels au sujet du célèbre et vertueux Kouo Tse^i $5 -3^ 41) grand ministre de TEmpire sous la XIIP dynastie, que Ton croit avoir été chrétien, et qui aida successivement quatre empereurs des T'ang JH à chasser les Tartares de la Chine propre. M^ de Visdelou lui a consacré une assez longue notice et dit qu'il mourut en 781, à 84 ans : «On fit ses funérailles avec une pompe presque impériale, et son tombeau fut placé parmi les tombeaux des Empereurs. Enfin, ce qui est le comble des honneurs, il fut associé aux sacrifices impériaux». (2). Sa mémoire est restée fort populaire en Chine. En passant un jour dans les rues de Nankin, je considérais les peintures de la boutique d'un peintre indigène; Tartiste, un vieux à barbiche blanche, me signala une grande image en couleurs de Kouo Tse-i Tune de ses dernières œuvres : «C'est un mandarin qui était de votre religion!» me dit-il. Je fis pour 300 sapèques l'acquisition de l'immense aquarelle.
Les Mémoires concernant les Chinois ont inséré sa biographie dans leur série intitulée «Portraits des célèbres Chinois». (3). Il est né au Chang^si et, simple bachelier militaire, devint par la suite Généralissime des troupes, puis premier ministre de l'Empereur Tai'tsong fÇ ^. C'est à l'an 754 que l'on reporte sa 1ère élévation. Cette notice est remplie de ses brillants faits d'armes, mais surtout de plusieurs traits extraordinaires de patience, de modération, de magnanimité, de pardon des injures, de dévouement à la dynastie des T'ang, qu'il défendit si bien contre les rebelles. C'était vraiment le bras droit de l'Empereur sous trois règnes successifs. D'après les Mémoires, il serait mort en 783, non en 781, dans sa 85® année. «Je pourrais ajouter pour la gloire de cet illustre Chinois, dit l'auteur, qu'il est presque certain qu'il a connu et honoré le vrai Dieu; puisqu'il a contribué de son crédit et de ses richesses à élever des Temples en son honneur, qu'il protégea ceux de ses ministres qui étaient venus des pays lointains pour l'annoncer et établir son culte, et qu'il se servait même dans les armées des conseils de l'un des principaux d'entre eux, ainsi qu'on le lit dans le monument de St-ngf an-fou. L'empereur, y est-il dit, ordonna au Prêtre Y^sée ^ ^, d'aller à Chouo-fang $J -fi, (au Nord-Est du Chan-si,
(1) John KesBon; The crota and the â/raçon, p. 9.
(2) Supplément à la Bibliothèque orientale d^fferbelot.. p. 182. — Cf. du Halde; T. 1. p. 403. Le P. de Mailla, vol. VI, p. 248 à 820, rapporte ses expéditions milîtaîrcs.
(3) Tome V; p. 406 à 416.