IV. IMAaSS ET CRUCIFIX
fL ly^, un tableau à Thuile représentant la S^^ Vierge (Immaculée Conception), s'est refusée jusqu'à ce jour à le rétrocéder, même à prix d'argent. Cette famille, escomptant le pouvoir bienfaisant et protecteur de la Vierge des Européens, plus puissante que la Koanin, ne se cache pas pour lui rendre un culte domestique, plein de respect et d'espoir. Puisse en effet la Vierge immaculée se montrer aussi secourable, envers ces naifs païens, que dans l'histoire du P. Cattaneo, citée dans les pages précédentes! En attendant, il faut repeindre un autre tableau; car le règlement de l'indemnité et les clauses accessoires empêchent tout recours contre l'intempestive dévotion de ces pillards.
Dans le courant de l'année 1893, un missionnaire lazariste me disait que dans sa mission, au Tché-kiang près de K'aihoa hien H ^ JKi un tableau européen de Marie portant son divin Fils se trouvait ainsi entre les mains des paiens. On se le prête de famille en famille, comme un talisman merveilleux dans nombre de maladies: une assistance réelle et des faits indéniables nourrissent et récompensent, parait-il, la confiance ignorante, mais fondée, de ces malheureux pour leur N.^D. de Bon Secours. Dans le même pays, on a recueilli des bénitiers, épaves d'anciennes chrétientés disparues; on y parle même d'un missionnaire dominicain d'autre fois, auquel on attribue encore des miracles.
J'ai sous les yeux un fragment de la correspondance d'un autre missionnaire, qui nous révèle combien les populations païennes sont promptes, en Chine, à partager la croyance des chrétiens à la vertu surnaturelle de la croix. En 1876, une sorte de frayeur épidémique se répandit dans la région de Nanking, au sujet d'enfants enlevés par les diables (Koei^tse j^ ^), ou de tresses de cheveux mystérieusement coupées par ces mauvais génies. Ces rumeurs grossies ou exploitées par des personnes malveillantes, attirèrent plus d'un désagrément sérieux aux missionnaires, en terrorisant le pays; et le contre-coup de l'agitation, factice ou réelle, se fit sentir parmi les néophytes comme parmi les païens. Les premiers, qui eurent naturellement beaucoup plus à souffrir, n'ont pas encore oublié les sévices des mandarins^ ni les tracas de cette malheureuse année. Or, notre lettre, datée du 13 mai 1876, témoigne qu'à T'ai-PHng fou ijjj Zjî /j^, préfecture de la rive droite du fleuve entre Nanking et Ou-hou '^^^ toute la population, pour empêcher les diables de couper les queues des enfants ou même d'enlever ces enfants, a fait tracer à la chaux plusieurs formes de croix autour de chacune des ouvertures des maisons; car il faut prendre, disent ces païens, les armes des Chrétiens pour les combattre plus sûrement. Il est resté quelques traces de cet usage dans le pays. (1).
(1) Sur ces émeutes et troubles des queues coupées y voir des articles détaillés dans les MisnoM catholiques illustrées, de 1876.
Une autre correspondance raconte que, dans ce même étéde 1876, «les païens de Kiang-in ^|^ (non loin de Tembouchure du Yang-tse kiang)^ se mirent à tracer à la chaux des croix sur la porte de leurs maisons, sur les routes et les places publiques^ à l'entrée des pagodes, et, dit-on, jusqu'aux abords du Tribunal. La croix devait les sauvegarder.»
Il y a 35 ans, dans la région de Nanking, au temps de la rébellion des Tchang-mao, plusieurs villes, en leur pouvoir ou menacées par eux, avaient sur les portes de leur enceinte murée des croix tracées à la chaux, comme protection contre l'ennemi. Dans quelques-uns des endroits qu'ils occupaient, ils avaient hypocritement affiché les Commandements de Dieu, et des crieurs publics parcouraient les rues en les proclamant.
Plus tard, à Nanking même, en 1870, un peu avant les massacres de T^ien^tsin^ on avait déjà propagé les rumeurs habituelles au sujet de vols d'enfants, d'yeux enlevés, d'entrailles arrachées, et ces calomnies avaient aussi produit une effervescence incroyable parmi la population, augmentée d'environ 50.000 étrangers, attirés par la session des examens pour la Licence. «Par un effet bizarre, dit le P. Colombel alors à Nanking, la ville était pleine de croix tracées à la chaux. On en faisait dans les rues pour reconnaître les Chrétiens à leur hésitation à les fouler. Les particuliers en traçaient sur leurs portes, persuadés que ce signe des Chrétiens détournerait les voleurs d'enfants. On élevait des croix sur les toits pour se protéger contre eux. Aux environs de la résidence, on ne pouvait faire un kilomètre sans en rencontrer plus de vingt. On joignait à ces croix toute sorte de superstitions.» Le Vice-roi Ma Sin-i, qui avait voulu défendre les missionnaires et les chrétiens de Nanking, fut assassiné le 26 août, tandis que, le 21 juin précédent, un meneur entreprenant avait fait réussir à T^ien-tsin, contre les sœurs de charité et les européens, le coup monté en vain par lui à Nanking même.