‹ Cromwell: drameChapitre 110 sur 253 · ACTE m, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE m, SCÈNE IV

La pourpre, haillon vil! le sceptre, vain hochet' Au sommet de l'État jeté par la tempête , Ivre de ton destin, tu veux orner ta tête De cet éclat des rois, pour nous évanoui?

Tremble : on est aveuglé quand on est ébloui. Olivier, de Cromwell je te demande compte, Et de ta gloire enfin, qui devient notre honte! — vieillard, qu'as-tu fait de ta jeune vertu?

Tu te dis : « II est doux , quand on a combattu , » De s*endonnir au trône, environné d'hommages ; » D'être roi ; de peupler cent lieux de ses images. » On a son grand lever; on va dans un beau char » Trôner à Westminster, prier à Temple-Bar ; B On traverse en cortège une foule servile ; » On se fait haranguer par des greffiers de ville; » On porte des fleurons autour de son cimier... — » Est-ce là tout, Cromwell? Songe à Charles- Premier. Oses-tu , dans son sang ramassant la couronne, Avec son échafaud te rebâtir un trône?

Quoi , tu veux être roi , Cromwell? — Y penses-tu ? Ne crains-tu pas qu'un jour, d'un crêpe revêtu , Ce même White-Hall , où ta grandeur s'étale , N'ouvre encore une fois sa fenêtre fatale? — Tu ris! mais dans ton astre as-tu donc tant de foi? Songe à Charles Stuart ! Souviens-toi ! souviens- loi ! Quand ce roi dut mourir, quand la hache fut prête , C'est un bourreau voilé qui fit tomber sa tête. Roi , devant tout son peuple il périt sans secours, Sans savoir seulement qui dénouait ses jours. Par le même chemin tu marches à ta perte , Cromwell ; d'un voile aussi ta fortune est couverte. Crains qu'elle ne ressemble à ce spectre masqué Qui sur un échafaud paraît au jour marqué!

Des rêves de l'orgueil dénoûment formidable! — Cromwell ! d'un seul côté le trône est abordable, On y monle ; et de l'autre on descend au tombeau. Crains de voir, si tu prends celte pourpre en lambeau. S'assembler quelque jour, dans cette même chambre, Une cour dont alors tu ne serais plus membre! Car il se peut, crois-moi , qu'à la fin alarmé,

Contre un sceptre nouveau de ton vieux glaive armé,

Ce peuple , que toujours ton exemple décide ,

Pense à ta royauté moins qu'à ton régicide! —

Ne recules-tu pas?... Ah! jette loin de toi

Ce sceptre d'histrion et ce masque de roi I

Beste Cromwell. Maintiens le monde en équilibre ;

Fais sur les nations régner un peuple libre :

Ne règne pas sur lui. Sauve sa liberté.

Oh ! combien a rougi ce peuple en sa fierté ,

Quand dans ce Parlement il a vu ton génie

Mendier à prix d'or un peu de tyrannie 1

Démens tes vils flatteurs : montre-toi noble et grand.

Juge, législateur, apôtre, conquérant,

Sois plus que roi. Remonte à ta hauteur première.

Il n*a fallu qu'un mot pour créer la lumière :

Toi , redeviens Cromwell à la voix de Milton 1

Il se jette aux pieds de Cromtvell.

CROMWELL , le relevant avec un geste dédaigneux. Le bonhomme le prend sur un singulier ton I Çà, maître John Milton, secrétaire interprète Près le conseil d'État, vous êtes trop poète. Vous avez, dans l'ardeur d'un lyrique transport, Oublié qu'on me dit Votre Altesse et Mylord, Mon humilité souffre à ce titre frivole; Mais le peuple qui règne, et pour qui je m'immole, A mon bien grand regret veut qu'il en soit ainsi. Je me suis résigné : — résignez-vous aussi î

Milton se lève fièrement et sort,

CROMWELL, seul

Au fond , il a raison. — Oui , mais il m'importune. Charles-Premier?... — Mais non, tu vois mal ma fortune. Les rois comme Olivier n'ont point de tels trépas , Milton ; on les poignarde, on ne les jiigc pas! — J'y songerai pourtant. — Sinistre alternative î

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