M. PRUDHOMME, MADAME PRUDHOMME, CLOTILDE
m. prudhomme. — Ouf! je n'en puis plus... je suis tout en nage... je n'ai pas un fil de sec... Fi-
gurcz-vous que je "me suis aperçu au milieu du chemin que j'avais oublié une partie de mes effets.
le conducteur. — Sacré n... de D...! vous ne risquez rien, vos effets partiront un autre jour.
madame prudhomme. — Comment! un autre jour?
m. prudhomme. — Calme-toi, Gabrielle, calmetoi... c'est le premier mouvement.
le conducteur. — Vous arrivez justement au moment de partir; il faut tout défaire à présent; que le diable vous... (La fin de sa phrase reste dans ses dents.)
madame pridhomme. — Vous emporte vousmême!... Je n'ai jamais vu un manant pareil.
m. prudhomme. — Méprise, Gabrielle, méprise ces invectives... Dieu, que j'ai chaud !
madame prudhomme. — Et dire qu'il n'y a pas ici un endroit où tu pourrais changer de chemise.
m. prudhomme. — Que veux-tu ! à la guerre comme a la guerre.
le conducteur, sur l'impériale. — Montez donc, monsieur.
m. prudhomme. — Adieu, Gabrielle ! tu m'écriras... Adieu, Clolilde! ferme bien les portes... Adieu !
madame prudhomme. — Je veux te voir monter.
m. prcdhomme. — Ne resle pas sous la roue... Adieu !...(// fait des efforts inouïs pour atteindre au marchepied.) Je ne pourrai jamais parvenir à franchir celte distance. Conducteur, procurez-moi un gradin, un marchepied, quelque chose...
adrikn. — Le fait est que monsieur n'a pas l'élasticité d'une plume. On est allé chercher plusieurs gradins, monsieur.
m. prudiiomme. — Ah! monsieur, mille rcmercîmenls... Je n'avais pas encore eu l'honneur de vous voir.
les voyageurs. — Allons donc, messieurs, allons donc.
Adrien. — Cette dame qui était là est votre épouse, monsieur?
m. pridhohme. — Oui, monsieur... c'est un modèle...
adrien. ■ — Comme taille.
m. prudiiomme. — Sa taille, monsieur, n'estplus ce qu'elle a été; mais c'est une femme qui, à son âge, est encore à savoir ce quec'estqu'un corset... Eh bien, ce marchepied?
\duien. — Je vais vous aider... hissez-vous... Ch ! houp... houp là... Aidez-vous, ou j'iàche tout. (Adrien laisse M. Prudhomme suspendu, et qui retombe sur le pied d'un voyageur.)
le voyageur. — Que le diable vous emporte!
H. pbudhomme. — Je vous demande un million de pardons, monsieur; c'est par une cause bien indépendante de ma volonté si je vous ai écrasé le pied. Je vous en demande mille pardons.
le voyageur. — On fait au moins attention à ce qu'on fait.
m. prudhomme. — Ceci est une leçon pour moi, monsieur, une bien grande leçon.
la vieilli: dame. — Il n'y a pas moyen de se faire rendre justice. Je veux ma place... je veux ma place!
l'homme aux moustaches. — Vous voilà encore, madame... vous ne deviez pas partir.
la vieille dame. — Eh bien, monsieur, je pars, ne serait-ce que pour vous faire damner.
{M. Prudhomme a pu se placer dans la diligence; Adrien est monté sur l'impériale-, tous les voyageurs sont à leur place; le postillon est sur son siège. Les parents se précipitent aux portières.)
voix diverses. — Adieu! adieu! tu nous écriras. — Vous nous donnerez de vos nouvelles. — Bien des choses à tout le monde; vous n'oublierez parce que je vous ai dit ? — Vous avez le petit panier ? — Allons, adieu !... (L'arrivée du conducteur impose silence; la diligence pari au galop. Adrien.
placé à la droite du conducteur, laisse de côté sa pipe pour lui disputer l'honneur de sonner de la trompette.)