‹ Croquis a la plumeChapitre 14 sur 75 · LE RELAIS · texte numérisé non relu

LE RELAIS

les voyageurs. — Conducteur! ouvrez-nous la portière, s'il vous plaît? {Des boiteux, des aveugles,

un crétin et des scrofuleux se précipitent aux portières de la diligence.)

duc vieille femme. — N'oubliez pas, bonnes âmes charitables ! une pauvre vieille de quatrevingt-dix-sept ans, qui n'pouvonl plus gagner sa pauvre vie. (L'aveugle estropie sur la clarinette la walse de Robin des Bois.)

li: cketih. — Aboùum aboùum ! fà fà! aboùum, aboûuni! (// se présente à la portière du coupé.)

erm>tim;. — Ah! mon père! quelle horreur !

m. de verceilles. — Qu'est-ce encore?

le crétin. — Aboùum aboùum ! fà fà! aboùum!

m. de yerceilles. — Il est affreux! Relirezvous ! Voulez-vous vous retirer?

adrie>", au crétin. — Tiens, te voilà, mon pauvre Pierre; lu n'as donc pas encore trouvé à le marier?

le GBKTiif. — Aboùum aboùum ! fà fà ! aboùum !

adrie>. — Tu dis toujours la même chose.

le crétia". — Fà fà ! aboùum aboùum !

adrie\. — Tiens, voilà un sou ; fais le beau. {Le malheureux lève les bras en l'air et se tient en équilibre sur les pointes de ses sabots.) ('/est bien, va-l'en, on en a assez. — Eh! Tournais, voulez-vous prendre quelque chose?

le conducteur. — Nous avons bien le temps ! Allons, allons, messieurs, voyons, dépêchonsnous.

le voyageur. — Conducteur, ouvrez-nous la portière.

le conducteur. — Ah ben, oui, vous ouvrir! j'vous connais; nous n'en linirons jamais... Au prochain relais, ça n'est pas long.

m. prudhomme. — Je vous intime l'ordre de m'ouvrir, m'entendez-vous, conducteur?

le conducteur. — Oui, mon gros papa. — Allons donc, postillon, à cheval... allons-nous coucher ici ?

la vieille dame. — Conducteur, avez-vous demandé mon verre d'eau sucrée?

le conducteur. — On vous le fait, madame; vous l'aurez au prochain relais.

la vieille dame. — Vous êtes un grossier personnage; je m'en plaindrai à vos chefs.

le conducteur. — Vous savez, madame, que nous en avons un qui est bien enrhumé. Allons, messieurs, voyons donc, en finirons-nous aujourd'hui?

adrien. — Voilà ! c'est la bonne qui ne veut pas me prendre en sevrage.

le conducteur. — Allons Jonc, farceur!

adrien. — Voilà, voilà! Adieu, méchante!

la servante d'auberge. — Voulais-vous m'iaissais... taisais vos mains.

LE MONSIEUR A MOUSTACHES. — VOUS ne VQUleZ

rien accepter, mademoiselle?

la jeune personne. — Je vous remercie, monsieur.

le boiteux. — N'oubliez pas, messieurs, mesdames, un pauvre orphelin de cinquante-deux ans, qui n'a plus ni père ni mère pour gagner sa pauvre vie. {Changeant de ton.) Pater no&ter, qui es in cœlis, sanctificetur nomen tuum...

m. prudhomme. — Je vois qu'il faut en prendre son parti.

le boiteux. — Fiat vohintas tua... adveniat regnum tuum.

m. prudhomme. — Aliez travailler!... Des gaillards comme ça, dans la force de l'âge... c'est inouï... Les autorités s'endorment; elles laissent exister d'aussi coupables industries... Ah! mon Dieu! prenez donc garde à ce que vous faite?, vous, monsieur de l'impériale!... Il paraît que c'est mon épaule qui doit vous servir de marchepied ?

bourdin. — Je ne l'ai pas fait exprès.

m. prudhomme. — Il n'aurait, parbleu! plu^ manqué que vous l'eussiez fait exprès.

le conducteur. — C'est des bêtises, ca. mon-

sieur, d'rester aussi longtemps ; c'n'est pas raisonnable non plus.

, le postillon. — Enroute!... Eli!... eli! là-bas... Eh! Loup! Louplà... Allume! allume!. ..eli! là-Las. {Toutes les paroles qu'il adresse à ses chevaux sont précédées et suivies de grands coups de fouet.)

le conducteur. — Esl-ce que Félicien est ma lade?

le postillon. — Oui!... Aïe donc... Lolà! toi; eL!... eli! là-bas! Vigoureux... Loup... allume, allume... Oui, il a la fièvre depuis bientôt trois jours.

le conducteur. — BaL!... Qu'est-ce que c'est donc que ce cheval que t'as là ?

le postillon. — Qui ça ? l'porleur?

LE CONDUCTEUR. — Non, là-Las.

LE POSTILLON. — lia?

le conducteur. — Oui, là, à droite.

le postillon. — Il y a d'jà du temps que j'I'avons... c'est un clieval que M. Camus a acheté de M. Fessard.

le conducteur. — Je n'vous ['connaissais pas.

le postillon. — Y n'valont rien, c'étiont une bête ruinée.

adrien. — Comment! ruinée?... Comment! elj< a éprouvé des perles, c'te pauvre bête?

le conducteur. — Alors, donnez-moi une pipe de tabac.

adrien. — Voilà, prenez. (Il lui présente sa blague, brodée en verroteries.)

LE CONDUCTEUR. — ExCUSCz!... CI) Voilà UI1C

jolie, de blague!

adrien. — Oui, c'est assez gentil... c'est c'te femme mariée, que je vous ai parlé, qui me l'a faite... c'est son mari qui me l'a apportée.

le conducteur. — Il est encore bon enfant, celui-là.

adrien. — Ils sont tous comme ça... uniques!

(Ces blancs ont été placés là dans i intention de ne point admettre le public dans la confidence que M. Adrien va faire au conducteur, de ses

amours.)

le conducteur, après avoir entendu la confidence. — Alors, vous devez y être très-attaché, à c'tep'lite femme-là?

adrien. — Vous voyez, d'après ce que j'viens d'vous dire, attaché à mort; aussi, vous m'frez l'amitié, Fournais, d'emporter de là-bas un bon pâté de foie gras à son adresse; ça vous procurera la satisfaction de la voir.

LE («MUTTKUR. — 'foui Ci1 que VOUS VO|ldl'<V.

adrie^. — Il n'est pas mauvais, c'tabac-là?

le conducteur. — Non,il se laisse fumer. Quand j'étais sur la route de Valenciennes, c'est là que j'en avais du crâne, de tabac; j'ies connaissais tous à la douane, j'passais tout ce que j'voulais. Que j'en ai gagné de c'te gueuse d'argent!

adrien. — Aussi en avez-vous d'ces polissons d'écus.

le conducteur. — Eh! non. J'étais garçon, et je les faisais sauter. Et puis, voyez-vous, une chose : maintenant, l'état est perdu; les administrateurs, ils nous pillent tout, que c'est effrayant! Il leur z'y faut des costumes à nos frais, des casquettes... est-ce que je sais, moi : ils gagnent sur tout. Enfin, l'autre jour, croircriez-vous, j'avais emporté un melon avec moi ; eh bien, est-ce qu'ils me l'ont pas fait payer au bureau !

adrien. — Aussi, vos administrateurs la passent douce.

le conducteur. — S'ils la passent douce? Ils sont tous gros qu'ils ne peuvent plus s'traîner.

adrien. — Qu'est-ce que vous voulez! après tout, c'est dans les étals, ça. — Mais, comme dit Potier dans son Chiffonnier : Faut être philosophe. .

le conducteur. — Tiens, Potier, je l'ai vu, du lemps qu'il était ù la Porte- Saint-Martin. Dieu!

•lue c'crapaud-là m'a fait rire. On l'dit immensément ricue.

adrien. — Quatre-vingt-dix mille livres de rente en maisons.

le conducteur. — Ça vaut mieux que d'être conducteur, ça.

adrien. — J'crois bien.

le conducteur. — Et dire qu'avec du toupet et d'Ia mémoire, tout l'monde en frait autant. Moi, j'aurais aimé c'gredin d'état-là, la tragédie! mais c'est les parents, tout ça, la famille qui n'veut pas...

adrie>-. — Ali ! oui, les préjugés. Eh ben, c'est encore des bêtises, tout ça. Voyez Talma, est-ce qu'il n'était pas admis à toutes les parties de l'empereur? C'est-à-dire que, si l'empereur avait suivi tous les conseils de Talma, il serait encore sur le trône, et nous n'y aurions pas vu tous les capucins que nous y avons vus.

le conducteur. — Talma ! je l'ai vu aussi. En voilà encore un qui en a fait de c'l'argent.

adrien. — Sept ou huit millions, au moins; il n'connaissait pas sa fortune. Fallait voir son enterrement, à Talma! tout Paris s'y était porté : nous étions, nous, au moins soixante de connaissance; et puis des ambassadeurs, des notaires, des auteurs, est-ce que je sais! c'était bien autre chose

qu'à Louis XVIII. Nous avons eu, dans un magasin que j'ai élé, un jeune homme que son père était chapelier à Talma.

le conducteur. — Je l'croirais bien .

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