‹ Croquis a la plumeChapitre 16 sur 75 · L'AUBERGE · texte numérisé non relu

L'AUBERGE

adrien. — Bonjour, madame Hamelin.

madame hamelin. — Tiens, c'est vous, mauvais sujet? Vous voilà donc encore une fois dans notre pays?

adrien. — Comme vous voyez. (// chante.)

Et Ton revient toujours, Toujours, toujours, toujours,

A ses premiers amours, A ses premiers amours.

madame hamelin.— En avez-vous faillies farces, liein?

Adrien. —Oui, j'en ai bien quelques-unes a me reprocher... mais j'n'en fais plus.

madame hamelin. — Vous v'ià donc rangé?

le père. — Eh bien, serons-nous servis aujourd'hui?

madame hamelin. — Charlotte?

la servante. — Madame !

madame hamelin. — Apportez le potage.

adrien, à M. Mignolet. — Vous êtes dans la rotonde, j'crois, monsieur?

m. mignolet. — Oui, monsieur, si cela peut vous être agréable.

adrien. — Mais beaucoup. Vous n'avez pas, monsieur, un fils dans le 2e hussards?

m. mignolet. — Non, monsieur, je n'ai pas cet avantage, n'ayant pas d'enfants.

adrien. — Pardon, excuse.

m. mignolet. — Il n'y a pas de mal à ça, monsieur, il n'y a pas de mal à ça.

m. prcdhomme, en dehors. — La fille, je solliciterais une serviette pour mes mains.

la servante. — Oui, monsieur, en voilà une.

m. prudhomme. — Elle est encore toute mouillée. Je payerai ce qu'il faut, donnez-m'en une vierge; vous me présentez un torchon.

la servante. — Nous n'en avons pas d'autres.

m. prudhomme. — Je ne vous en fais pas mon compliment. {Il entre dans lu salle à manger.) Ah! me voilà enfin. Ces dames et ces messieurs sont, je le vois, en bonnes dispositions. Donnezmoi du potage... Merci, monsieur, je vous rends mille grâces... Quelle mauvaise voiture nous avons là!... je crains bien d'être encore trois ou quatre jours sans pouvoir m 'asseoir... ces diables de banquettes sont d'un dur...

adrien. — J'crois ben, on les rembourre avec des noyaux de pêches.

m. prudhomme. — Oui, monsieur, je crois votre observation excellente,avec des noyaux de pêches... Eh bien, mademoiselle, comment nous trouvonsnous? Bien, sans doute.

la jeune personne. — Oui, monsieur.

l'homme aux moustaches. — Voulez-vous du bouilli, mademoiselle?

la jeune personne. — Merci, monsieur, je veux bien.

m. mignolet. — Mademoiselle la bonne, voici deux fois que je demande du potage.

la servante. — On est allé en faire venir, monsieur.

m. mignolet. — Dépêchez-vous, mademoiselle; la voilure va partir, je n'aurai rien pris.

m. pridhomme. — Par une singulière concordance du calendrier, c'est aujourd'hui que, à deux différentes époques bien entendu, François 1er et Bonaparte sont passés par cette ville.

adrien, les yeux hagards, s'agitanl sur sa chaise. — Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! (Tousles voyageurs se tournent du côté d'Adrien.)

m. prohomme. — Qu'avez-vous, monsieur?

qu'avez-vous? Aurais-je, dans l'observation historique que je viens de faire, blessé vos susceptibilités politiques?...

adrtes. — Non, monsieur; mais j'ai oublié de me faire attacher pour boire ce vin-là. C'est à vous faire sauter au plafond.

madame eahslih. — Vous n*en faites jamais d'autres ! c'est si bête !

adrif:>". — Prenez-vous-en à votre marchand de vin, ou attachez-nous... Don! v'ià une belle pomme... Qui est-ce qui veut jouer du Champagne'?... J'en réponds, de celui-là, c'est moi

1 Dans les tables d'hôte, les commis voyageurs, surtout ceux dans les vins proposent au dessert de

qui f fournis... Ne parlez pas tous à la fois... Personne ne dit mot... une fois, deux fois... Adjugé. {U retire sa proposition.)

m. hignolet. — Madame, faites-moi donner du potage, je vous en supplie.

madame hamelo. — Pardon, monsieur, dans l'instant on va vous l'apporter... C'est ici à côté, a la table de MM. les officiers... Charlotte?

la servante. — Madame.

madame hamelin. — Voyez au n° 7 si MM. les officiers ont encore affaire du potage.

m. prudhomme. — Voici une poule qui est centenaire au moins.

m. migjtolet. — Madame, faites-moi donner autre chose, ce potage est glacé. (L'arrivée de plusieurs musiciens impose silence aux justes récriminations des voyageurs.)

le conducteur. — Allons, messieurs, dépêchons-nous. S|

m. prudhomme. — Dépêchons-nous, dépêchonsnous; mais, conducteur, vous-même, vous n'avez pas encore préludé.

jouer du Champagne. Ils fixent une pomme sur une fourchelle qui fait le lour de la table; chaque joueur doit enlever avec son couteau un morceau de la pomme: celui qui In sépare de la fourchette perd la partie.

le conducteur. — Ça. ne sera pas long, en deux temps, deux mouvements; passez -moi le poulet.

adrien. — Voilà !... Vous avez du cachet vert, vous... pas gêné.

le conducteur. — Oui, je n'peux pas m'habiUier au vin d'pays.

adrien. — Moi, difficilement.

le père. — Madame, combien est-ce que c'est?

madame hamelin. — Vous êtes?

le père. — Mon épouse et deux enfants.

madame hamelin. — C'est douze francs, monsieur.

la mère. — Combien que vous dites, madame?

madame hamelin. — Douze francs, madame.

la mère. — Douze francs ! douze francs!

le père. — Est-ce que vous vous moquez du monde, à la fin ?

la mère. — Nous donnerons quatre francs pour nous deux, mon mari et moi, et cinquante sous pour nos deux petits, et c'est bien honnête; c'est à prendre ou à laisser... Douze francs! une gargotle de dîner pareil! douze francs!

madame hamelin. — Encore, je n'vous compte pas un seau d'eau chaude pour votre enfant.

le père. — Faites donc taire votre mosique, s.... n.. de D... ! on ne s'entend pas, à la fin. {A sa

un Voyage en diligence. 5o

femme.) Tais-toi et laisse-moi parler. Ah çà! madame, c'est une farce, n'est-ce pas?

la mère. — Si c'est une farce? j'crois bien, douze francs !

madame hameliiv. — Vous n'voulez pas payer, n'est-ce pas? Eh ben, nous allons voir.

la mère. — Non, sûr, que nous ne payerons pas. C'est une injustice... Douze francs ! Si jamais je r'mets les pieds ici, plutôt être pendue ! douze francs!

le père. — Laisse-moi donc m'expliquer, toi ; tu es là a crier, lu l'emportes, laisse-moi faire. Madame, vous êtes une vraie voleuse.

madame hameltn. — Vous en êtes un autre, vous, monsieur, avec votre cravate rouge; vous allez voir à qui vous avez affaire... Ah ! je suis une voleuse... j'en suis bien aise.

le conducteur. — Payez, allez, ce sera plus tôt fait.

le père. — Je payerai si ça m'fait plaisir; gardez vos conseils pour qui vous les demandera.

le conducteur. — Ce que j'vous en dis, moi...

la vieille dame, arrivant. — Mon Dieu! que l'endroit d'où je viens est mal tenu; c'est mieux chez les sauvages, bien sûr. Peut-on tenir des garde-robes aussi malpropres... Faites-moi servir

un bouillon... un bouillon seulement... Ai-je affaire à des sourds?... Un bouillon... mademoiselle, un bouillon seulement, et une pâtée bien légère, une toute petite pâtée... bien légère.

LE père. — Je n'sais ce qui m'rctient de tout briser ici.

(La vieille dame se trouve, en cherchant une place disponible, derrière le père des enfants, qui, en gesticulant, jette à terre le petit chien qu'elle tenait dans ses bras.)

la vieille dame — Zéiiiire ! Ah! Dieu ! Vous m'avez donné, vilain butor, un coup de coude abominable dans les seins. Mimire, pauvre Mimire, es -tu blessé?

le père. — Ne m'dites rien, vous! Je l'écrase sous mes pieds, votre sacré chien.

la vieille dame. — Arrêtez cet homme! il est furieux. Mimire, Mimire!

adrien. — Prenez garde! ils ont la gendarmerie dans leur manebe, ici.

le*père, exalte'. — Qu'est-ce que ça me fait, à moi, votre gendarmerie? Qu'est-ce qu'on m'fera? On m'tuera. Eh bien, tant mieux! ça m'est égal. (// saisit une chaise qu'il lève en l'air, cl brise quelques verres sur la table.)

adriiîn. — Bon! quarante-cinq à quinze.

Ferdinand. — Papa! papa ! papa !

la vieille dame. — A la garde ! à l'assassinat! Mimire! Miniire!

la mère. — Bertéché! Bertéché!... Arrêtez mon mari... il va tout briser, je le connais.

le père. — Laissez-moi.

lamère.— Emmenez-le. ..J'vas payer, puisqu'on ne peut pas faire autrement... Mais j'vas mettre la table dansmes deux paniers. (Le père est emmené.)

AjmiEN. — C'est ça : emportez tout dans vos paniers; voulez-vous que j'vous aide?...

m. migivolet. — Je n'ai pas dîné, madame.

adrien. — C'est pas une raison.

m. prudhomme. — Il serait si agréable, cependant, de voyager, si les auberges savaient concilier leurs intérêts et ceux des voyageurs.

le conducteur. — Messieurs, en voilure! les chevaux sont à la voiture.

la servante. — N'oubliez pas la bonne.

m. prudhomme. — Pour votre serviette, que je n'ai pas eue, n'est-ce pas?

la servante. — N'oubliez pas la bonne.

m. mignolet. — Je me suis passé de soupe.

la servante. — N'oubliez pas la bonne.

la vieille dame. — Est-ce que je n'ai pas payé mon vilain bouillon? Ma pauvre Mimire était si troublée, qu'elle n'a pas seulement pu commencer sa pâtée; c'est autant de gagné pour vous.

la servante. — Merci, madame.

la vieille dame. — Laissez-moi en repos, dévergondée! avec vos papillottes.

l'homme aux moustaches. — Tenez, la bonne, pour mademoiselle et pour moi.

adrien. — Fournais, prenons-nous le café ici?

le conducteur. — J'veux bien.

adrten. — Charlotte, du café et deux petits verres... Quel rageur que c't'individu-Ià!...

le conducteur. — A quoi qu'ça sert, puisqu'il faut toujours payer?

adrien. à la servante, qui apporte le café. — Merci; baisez papa, vilain loulou!

la servante. — Voyons, Adrien, laissez-moi; voyons, finissez avec vos bêtises.

le conducteur. — Allons, en route, mauvaise troupe!

adrien. — Voilà.

la servante. — N'oubliez pas la bonne.

adrien. — Jamais dans mes prières; tiens, méchante!

la servante. — Merci, bien obligée.

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