‹ Croquis a la plumeChapitre 19 sur 75 · L'INTÉRIEUR · texte numérisé non relu

L'INTÉRIEUR

l'homme aux moustaches. — Comment vous trouvez-vous, mademoiselle?

la jeune personne. — Très-bien ; merci, monsieur. Comme ce monsieur m'a fait peur à l'auberge !

l'homme aux moustaches. — Oui, il s'est fàclié tout rouge.

la jeune personne. — Il a l'air bien méchant.

l'homme aux moustaches. — Vous avez peur des gens qui ont l'air méchant, mademoiselle?

la jeune personne.— C'est-à-dire j'en ai peur... je ne les aime pas.

l'homme aux moustaches.— Si vous aviez froid celte nuit, vous me demanderiez mon manteau : il est à votre service.

la jeune personne. — Merci , monsieur. Et vous?

l'homme aux moustaches. — Nous partagerons.

la jeune personne. — Comme vous avez de grosses moustaches !

l'homme aux moustaches. — Vous ne les aimez pas?

xa jeune personne. — Si, monsieur. Au surplus, tout le monde en a, à présent. Il y a dans notre maison un jeune homme, c'est cependant un clerc de notaire, il a des cheveux longs comme un marchand de salade et de la barbe comme une chèvre.

l'homme aux moustaches. — A la jeune France i

la jeune personne. — Oui, monsieur... Oh ! ça nous fait rire, toutes les demoiselles du magasin.

l'homme aux moustaches. — Ne demeurezvous pas, mademoiselle, dans le quartier de la Bourse?

la jeune personne. — Oui, monsieur, près la rue Vivienne, rue des Filles-Saint-Thomas, n°17.

l'homme aux moustaches. — C'est extraordinaire : j'ai justement un de mes amis qui demeure dans votre maison.

la jeoe pgBSOimB. — Au troisième? l'homme aux houstaches. — Au troisième.

lajeixe personne. — Ce n'est pas M. Leblond?

l*ho>ime vix houstaches. — C'est précisément cela, Leblond.

la jeune persoxxe. — Nous l'appelons Jules.

l'hohmb aux moustaches. — Jules Leblond; Jules est son nom de baptême. Comme on se rencontre !

la jeune personne. — Oh ! je connais bien M. Jules. Il doit épouser une jeune personne du magasin, une nommée Clarisse.

l'homme aux houstaches. — Je crois lui en avoir entendu parler... Elle est jolie?

la jeune personne. — Très-jolie... Elle a de beaux yeux, de beaux cils, de très-belles dénis, de beaux cheveux, et puis elle a beaucoup d'esprit, ce qui ne gâte rien.

l'homme alx moustaches. — Dire que. je n'ai jamais été assez beureux pour vous rencontrer!

la jeune personne. — C'est bien drôle... et je ne le savais pas... Enfin, si nous n'avions pas parlé...

m. pri «homme. — Mon Dieu ! que je suis mal à mon aise! diables de choux!

la vieille dame. — Eb bien, Mimire, comment vous trouvez-vous?

m. pridhomme. — Comme les jours raccour-

cissenl! Il faut dîner à la chandelle : il n'y a pas à dire, on n'y voit déjà plus. Mon Dieu ! que je suis mal à mon aise!

i .\ voisin. — On finit par s'y habituer.

m. prudhomme. — Monsieur, nous ne devons pas encore nous plaindre. J'ai voyagé à une époque... vous êtes trop jeune pour l'avoir connue... j'ai donc, dis-je, voyagé à une époque où il fallait toujours compter quinze jours, au bas mot, pour aller de Paris à Lyon. On couchait alors en voiture. Bref, on perdait un temps considérable. Eh bien, nous voici arrêtés, je pense.

le conducteur. — Les personnes qui veulent monter la côte à pied?

m. prudhomme. — Conducteur, je voudrais volontiers descendre.

un voisin. — Moi aussi.

la vieille dame. — J'espère que vous ne me ferez pas faire la route à pied ?

le conducteur. — Non, madame.

la vieille dame. — C'est qu'il ne manquerait plus que cela pour combler la mesure de vos impertinences.

l'homme aux moustaches. — Nous descendons, n'est-ce pas, mademoiselle?

la jeene personne. — Ah! oui, par exemple! moi, j'aime bien marcher.

l'homme aux moustaches. — N'ayez pas peur, appuyez-vous sur moi.

la jeune personne. — Comme le temps est doux!

l'homme a.dx moustaches. — Donnez-moi le bras.

la jeune personne. — Comment! vous n'avez jamais vu Clarisse?

m. pruduomme. — Ça soulage un peu de marcher.

le conducteur. — Vous ne descendez, pas dans la rotonde?

m. mignolet. — Voilà cinq fois que je vous l'ai demandé, monsieur.

le conducteur. —Je ne l'avais pas entendu.

m. mignolet. — Je l'ai demandé lorsquece monsieur qui est en face de moi est sorti en allumant sa grosse pipe.

le conducteur. — Vous ne descendez plus personne?

le père. — Allez vous promener.

la mère. — Cesera-t-il encore douze francs?

le condicteur, refermant la portière. — Allons, ne nous fâchons pas.

adrien, au postillon. — Pamphile! confie-moi un instant ton fouet, hein? que j'fasse un peu aller les chevaux.

le postillon. — Prenez garde au débord.

adrien. — N'aie pas peur; prends nia pipe.

le postillon. — Merci ; vous pouvez les fouetter; ils ne prendront pas le galop ici : amusezvous.

H. prudiiomme. — Il ne fera pas chaud cette nuit : ça commence déjà à pas mal pincer.

m. mignolet. — Oui, monsieur, je crois que celte nuit ça pourra bien pincer.

m. prudhomme. — Quant à moi, j'aime mieux la gelée : un temps sec est toujours préférable à l'humidité.

m. mignolet. — Sans contredit, préférable à l'humidité.

M. prtjdhomme. — Je ne vois pas ce monsieur qui était si monté à dîner.

m. mig!volet. — Je suis avec lui dans la rotonde... Il est bien brutal.

m. pruiihomme. — Je lui soupçonne effectivement assez peu de manières : il a employé à table plusieurs épitliètes d'assez mauvais goût. Monsieur voyage pour son plaisir?

m. mignolet. — Je vais passer quelque temps à la campagne, oui, monsieur.

m. prudhomme. — Vous avez grandement raison, monsieur ; car, à Paris, on est tellement claquemuré, que c'est un bonheur, un très-grand bonheur de

68 CROQUIS A LA PLDHE.

pouvoir s'échapper un moment... Monsieur est avocat?

m. migmolet. — Non, monsieur; mais j'ai deux neveux qui le sont... Je suis retiré des affaires; j'étais quincaillier.

m. prvdhomme. — Fort jolie partie. Ah! c'est à un quincaillier, c"est-à-dire à un ex-quincaillier que j'ai l'avantage de parler?

m. higwolbt. — Mon Dieu, oui, monsieur; et maintenant je ne fais plus rien.

h. pkudhohme. — Vous avez amassé au temps chaud.

h. mignolet. — Oui, monsieur ; je suis dans ma maison... Je ne suis pas, du reste, bien frileux, et puis je suis bien couvert.

le conducteur. — Allons, messieurs, en voiture.

m. prudhomme. — A l'avantage de vous voir, monsieur.

m. mignolet. — Vous aussi, monsieur; j'ai l'honneur de vous saluer.

la vieille dame. — Prenez donc garde, monsieur! vous n'avez aucun égard pour une femme.

m. prldhomme. — Je fais ce que je peux, madame.

la vieille dame. — Vous ne pouvez pas grand' chose, je le crains bien, mon cher monsieur.

le conducteur. — Mais il me manque encore deux places dans l'intérieur.

si. prudhomme.— Oui,ce monsieur à moustaches et l'amie de mademoiselle Clarisse...

adrien. — Tenez, je les vois qui arrivent tout essoufflés.

le conducteur. — Allons donc! eh! là-bas! allons donc!

adrien. — Dame, donnez-leur donc le temps...

m. prudhomme. — Jeune homme ! nous avons ici des dames...

adrien. — On peut bien rire.

m. prudhomme. — Certainement, je suis parfaitement de votre avis : rions, badinons... mais n'allons pas plus loin.

L'HOMME AUX MOUSTACnES. — Nous voilà.

la jeune personne. — Je n'en puis plus d'avoir couru.

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