LE BUREAU
l'homme aux moustaches, au directeur du bureau. — C'est une infamie, monsieur, d'être insulté par tous les garçons des hôtels.
le directeur. — Ce n'est pas ma faute, monsieur; cela ne me regarde pas.
m. prudhomme. — Comment ! cela ne vous regarde pas? Est-ce que vous ne devez pas répondre de la tranquillité des voyageurs.
le directeur. — Je ne peux pas être dans la cour et à mon bureau.
tous les voyageurs. — C'est une indignité ! c'est affreux ! c'est abominable !
adrien.— Il ne vous est rien arrivé de fâcheux, mademoiselle?
la jeune personne. — Non, monsieur.
adrien. — Eh bien, vous l'avez vu, ce monsieur qui vient de sortir avec ses moustaches, il est gentil!...
la jeune personne. — Il est ce qu'il est.
adrien. — Voyez-vous, je le connais : c'est un farceur, c'est un homme qui dépensera une vingtaine de francs avec vous et qui vous plantera là après, c'est son genre. Vous connaissez la ville?
la jeune personne. — Oui, monsieur.
adrien. — Tant pis, j'vous aurais conduite partout...
la vieille dame. — Ah! si jamais je remets les pieds en diligence! Vous avez, monsieur le directeur, un conducteur qui est la grossièreté personnifiée.
le directe cr. — Il revient encore dix francs sur votre place, madame.
• la vieille dame.— On n'est pas grossier comme votre conducteur.
le directeur. — Il y a aussi des voyageurs qui sont d'un ridicule...
m. prudhomme. — Je suis à toi dans une seconde, monsieur Robinot.
robinot. — Fais, fais.
m. prudhomme. — Madame Robinot se porte bien ?
robinot. — Très-bien! Cliez toi aussi?
m. prudhomme. — A merveille ! merci. Je chercbe un monsieur de la diligence, auquel je seraischarmé de faire mes adieux. C'est extraordinaire comme on se quille dans ces bureaux de diligence.
le directeur. — Vous avez encore soixante et douze francs à payer pour vos places.
la mère. — Comment, monsieur?
le directeur. — Oui, soixante el douze francs.
la mère. — Tout n'est donc pas payé?
le directeur. — Il n'y a qu'une partie des places de donnée.
la mère, effrayée. — Ah ! mon Dieu ! mon Dieu!
le directeur. — Mais est-ce que vous n'avez personne avec vous?
la mère. — Ah! mon Dieu! me laisser toute seule avec deux enfants. (Elle tombe évanouie.)
adrien. — Eh bien, qu'est-ce que c'est donc? Une femme qui se trouve mal !
la jeune personne. — C'est cette dame du dîner.
ADiuEN, la retenant dans ses bras. — Du vinaigre! (La jeune personne apporte une chaise; V aîné des deux enfants se jette au cou delamère.) Dire que son mari est descendu avant d'entrer en ville. Il ne reviendra pas, il passera la frontière cette nuit.
la jeune personne. — Laisser une mère avec deux enfants!
adrien. — C'est une abomination ! abandonner une pauvre femme comme ça. (Tous les voyageurs ont quitté le bureau. Adrien et la jeune personne sont seuls restés près de la mère et des enfants.)
aduien, au directeur. — Monsieur Lemoine, je prends tout sur moi ; j'ai des connaissances dans la ville, je réponds de la place.
le directeur. — C'est bien.
la jeene personne, à Adrien. — Monsieur, voilà cinq francs.
adrien, tirant vingt francs de sa bourse. — Voilà vingt-cinq francs, monsieur Lemoine, mes effets répondront du reste. Attendez-moi, made-
moiselle, je vais revenir. {It remet la mère dans les bras de la jeune personne.)
la jeune personne. — Je ne la quitterai pas. Pauvre femme! {Le directeur et son commis reprennent leur travail.)