SCÈNE VII
LAVENAZE, DESTOUJAC.
(Destoujac cntr'ouvre la porte et laisse seulement apercevoir l'extrémité de son nez. Il est mal vêtu.)
DESToiiJAC. — Êles-vous seul?
lavenaze. — Qui est là? Est-ce toi, Thérèson?
destoujac, d'une petite voix douce. — Eh ! non, ce n'est point Thérèson.
lavenaze.— Qui donc, alors ? Je ne vous connais pas.
destoujac. — Comment! on ne me connaît pas?
lavenaze. — Je ne puis voir d'où je suis... Qui donc est là? C'est insoutenable !
destoujac. — Eh ! parbleu ! c'est moi !
LAVENAZE. — Qui, VOUS?
destoujac. — Destoujac.
lavevue. — J'aurais dû m'en douter. Entrez, voyons, ne restez pas à la porte.
destoi j.vc. — Dois-je le faire?
i. v\ bnazb. — Fermez la porte! Vous me laissez entre deux, airs, c'est à n'y pas tenir.
(Destoujac entr'ouvre la porte, la referme aussitôt, puis se glisse dans le cabinet et va se placer debout derrière la première ebaise qu'il rencontre, près de la porte, à une grande distance de Lavenaze.)
destoujac. — Bonjour, mon bon.
layevaze. — Votre serviteur.
destoujac. — Je crains que vousne soyez occupé, mon pauvre ami.
LAYE>AZE. — Pardon. (7/ reprend la lecture de sa lettre.)
destoujac. — Ne vous dérangez pas; je sais, mieux que personne, combien vos instants sont précieux. Ce serait commettre un larcin que de vous en dérober une parcelle ; aussi ne poserai-je ici qu'un moment. (7/ s'assied sur la chaise derrière laquelle il s'est tenu depuis son arrivée, à une grande dislance de Lavenaze.) El cette chère santé?
LAYENizn, toujours occupé de sa lecture. — Très-bien! El vous?
LES COMPATRIOTES. ill
DE9TOUPAC. — Je nie porte à ravir; Dieu merci, un tempérament de fer!. le n'avais, cher ami, d'autre but, en venant vous voir, que celui de m'informer de l'état de votre santé, qui, du reste, me paraît parfaite; je n'ai point voulu qu'il fût dit que je serais passé à deux cents pas de chez vous, sans en acquérir la certitude.
lavenaze. — Jamais, je crois, je ne me suis mieux porté.
DESTouAc. — J'en suis bien aise. Je crains ces changements subits de température, ces passages continuels du chaud au froid, qui peuvent vous être contraires.
hvenaze, ouvrant une seconde lettre.— Vous êtes bien bon. Avez-vous déjeuné?
destoujac. — Je vous rends grâces. Je déjeune en sortant. J'ai toujours beaucoup à courir, et c'est le matin que je fais mes affaires. D'ailleurs, mon J)on, vous êtes occupé, je n'auraisquepeu de temps à vous consacrer; je préfère revenir, je reviendrai.
(Il se lève, fait quelques pas dans le cabinet, se dirigeant du côté opposé à Lavenazc, et regardant machinalement le papier, les tableaux et les boiseries.)
Je ne hais rien tant au monde que ces gens qui
vous viennent prendre d'assaut, s'installent chez vous des heures entières et vous accaparent à tout jamais; comme je neveux point être rangé dans celle catégorie, je vous quitte, mon non ; je préfère revenir.
laveîvaze. — Au plaisir.
DESTOUAC. — Vous vous portez bien, c'est le principal, c'est tout ce que je tenais à savoir. Allons, adieu... Pardon! je vous vois parcourir une correspondance... Ne serait-ce point, par hasard, une lettre de la sœur?
lavbhazb. — Non ; j'ai reçu hier de ses nouvelles.
destocjac. — Elle va bien?
lavenaze. — Très-bien.
(Destoujac vient s'asseoir a une certaine dislance de Lavenaze, mais plus rapproché de lui que la première fois.)
destocjac. — Tant mieux! charmante femme! tant mieux! Quel ange ! quelle égalilé de caractère! quelle femme enivrante, celle sœur! C'estchez elle, dans cette délicieuse bastide qu'elle avait alors, que je puis dire avoir passé mes plus belles années. Cette chère sœur! Bonne mère, bonne amie, indulgente, sincère, dévouée...
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(Lavenaze, après s'être agité longtemps sur son fauteuil, cherche sur son bureau s'il ne trouverait pas moyen d'occuper son compatriote.)
lavenaze. — Voulez-vous un journal? (// se met à écrire.)
destocjac. — Je vous rends grâce, je les ai parcourus ce matin; ils ne disent rien... Pauvre chère sœur!... Je vais donc vous quitter, vous laisser à vos occupations. Je ne veux nullement vous déranger. Adieu, mon bon !
lavenaze. — Au revoir.
destoujac. — Vous êtes plus lieureux que moi, pauvre ami : vous recevez de temps en temps des nouvelles des vôtres; il y a une éternité que je n'ai reçu une ligne des miens. Us s'inquiètent non plus de moi que si j'étais mort. J'ai cependant, Dieu merci! assez fait ; s'ils sont quelque chose, c'est bien à moi qu'ils le doivent. Que voulez-vous! j'ai toujours été dupe de ma trop grande bonté, cela me devrait corriger; au contraire, je trouverais demain l'occasion de me mettre au feu pour n'importe qui, je m'y mettrais, c'est comme je vous le dis... (// se mouche.) Pardon! savez-vous, mon bon, si M. des Aigualades ne nous viendra pas bientôt à Paris?... Lavenaze!... cher ami... vous ne me voulez pas répondre?
H4 CROQUIS A LA PLDME.
lavenaze. — Que voulez-vous ?
DESTouAc. — Je vous demandais si vous pensiez qu'il nous vînt bientôt à Paris?
LAVENAZE. — QlJÎ?
destobjac. — M. des Aigualades; jevous demandais si vous présumiez qu'il nous vînt bientôt à Paris.
lavenaze. — Je n'en sais rien ; il avait, je crois, l'intention de passer l'hiver à Nice.
destoejac. — Ne dites-vous pas qu'il avait l'intention de passer l'hiver à Nice?
lavenaze, écrivant toujours. — Il me le manda, il y a de ça environ trois mois.
destoejac. — Ali ! il y a de cela trois mois. Eb bien, tant mieux ! c'est, je crois, une excellente idée qu'il a eue là. S'il m'eût consulté, je le lui aurais conseillé. Nice, ville charmante, délicieux séjour! climat enchanteur! je n'y suis point allé; mais quantité de mes connaissances l'ont visitée, et toutes m'en ont parlé comme d'une ville ravissante... Vous n'êtes pas sans y être allé?
lavenaze. — Jamais!
destoejac. — Jamais à Nice?
lavenaze. — Jamais.
destoejac. — En êtes-vous bien sûr? Il me semblait vous en avoir entendu parler.
lavenaze. — Jamais.
destodjac. — Je me senti trompé... C'est un homme très-distingué, d'un commerce bien sûr, savez-vous ?
LAVE1NAZE. — Qui ?
DESToiJAC. — Des Aigualades. Un homme d'un grand esprit, d'une rare capacité, d'une haute intelligence ! Une chose m'étonne : pourquoi ne pas avoir pensé à le nommer? Vous me direz à cela : Il est peu remuant, peu intrigant, le pauvre cher homme! Et cependant, il est de ces gens rares, de conviction, comme il nous en faudrait beaucoup à la Chambre. Il serait même à désirer, pour notre département, que Ton s'en occupât, mais trèssérieusement; n'êtes-vous pas de mon avis? (Lavenaze continue sa correspondance.) Du reste, il est d'une santé précaire, ce cher dos Aigualades, très-précaire, et c'est pour cela que je ne serais nullement étonné qu'un voyage à Nice lui fît grand bien... Vous ne savez pas si sa charmante demoiselle est toujours avec lui? {Pas de réponse.) Vous n'avez point ouï dire, mon bon, qu'il ait établi sa charmante fille?
lavewaze. — Je vous demande bien pardon si je ne suis pas davantage à la conversation : j'ai tellement à faire aujourd'hui, qu'il m'est de toute impossibilité d'être un instant à vous.
westoujac. — Eh ! mon bon, que ne le disiez
vous ! Que diable ! je vous quittais, j'en avais manifesté l'intention; vous me laissez là vous causer des beures entières; vous faites des façons avec moi, vous avez grand tort; il fallait tout bonnement me dire : « Je vous remercie, je me porte bien, et vous? » je n'en demandais pas davantage. (Il se lève.) Je reviendrai vous voir. Sans adieu, pauvre ami ! à bientôt. (// vient serrer la main de Lavenax-e et se dirige vers la porte.)
lavexaze, haut. — Destoujac!
DEsTorjAC, faisant une pirouette sur luimême. — Cher ami?
IiAye>"aze. — Dites-moi, n'aviez-vous rien autre à me demander?
destoujac. — Je voudrais vous le taire. Eb bien, oui, mon bon ! j'ai quelque chose à vous demander, quelque chose même, pour moi, de la dernière importance; mais je vous avoue que, vous voyant tellement occupé, je n'ose aborder la question.
lavexaze. — Allez toujours.
destouac. — Je préfère, quoi qu'il en soit, sacrifier mes intérêts aux vôtres et revenir. Toute réflexion faite, je reviendrai; laissez-moi partir. (// se dirige vers la porte.)
layetuze. — Non, du tout. Voyons, qu'avezvousà me demander?
destoimac. — Non, mon bon, non, décidément.
lavenaze. — Pourquoi ne pas me conter votre affaire?
destoujac. — Non, franchement, un autre jour. Je serais désolé de passer à vos yeux pour un importun.
laveiïaze. — Je suis sûr que, depuis que vous êtes ici, vous auriez pu me conter dix fois votre affaire.
destoujac. — Plus de vingt, au moins. Au surplus, vous allez, en deux mots, la connaître.
laveiïaze. — Je vous écoute.
(Destoujac dépose son chapeau sur le bureau et vient prendre place entre les jambes de son compatriote. Il lire un mouchoir de la poche de son portefeuille, le promène sur sa figure et le remet a la place qu'il occupait.)
destoujac. — J'ai besoin, mon bon, dans l'affaire qui m'amène auprès de vous, d'une franchise à toute épreuve; vous êtes prudent, de bon conseil; toutes les fois que vous avez bien voulu m'aider de vos avis, je m'en suis toujours admirablement trouvé; au nom de l'ancienne amitié qui nous lie. usez-en toujours de même à mon égard, dites-moi
franchement ce que vous en pensez, je vous en conjure, je vous en supplie!
lavevvze. — Je vous le promets.
destowac. — Voici , en deux mots, mon affaire.
LAVEHAZE. — Voyons.
destouac. — Il est à votre connaissance, mon pauvre ami, à celle de tous nos compatriotes, que, depuis longtemps, depuis près de quinze ans environ, j'ai abandonné mes affections, ma famille, mes amis d'enfance, bref, j'ai quitté notre ville, pour m'en venir à Paris, afin de recouvrer le montant d'une créance de cent soixante et treize mille francs et des centimes sur Saint-Domingue. Je crois même vous en avoir parlé.
laye>aze. — Plus de cent fois.
DESTouAc. — Autant que cela ! c'est possible... Enfin, je me trouve donc, par suite des longs retards que l'on m'a fait éprouver, dans une position des plus critiques, je ne vous le cèie pas. Depuis mon arrivée dans la capitale, logé chez de braves gens de notre pays, pleins de cœur et d'abandon, je suis l'objet de la plus tendre sollicitude, des soins les plus assidus, c'est fort bien ; mais l'honneur me fait un devoir de m'acquiller un jour. D'un autre côté, je vous dois encore cet aveu, ma garde-robe a le plus grand besoin d'être renouvelée; celle
LES COMPATIUOTES. 119
capote que vous connaissez, ces bottes qu-iVive'- sortaient pas des mains de l'ouvrier, quand vçhi-svous en séparâtes, toutes ces circonstances sont là pour prouver au besoin celui dans lequel je nie trouvede récupérer le montant de ma créance.
lavenaze. — Vous me répétez ce que Je sais déjà, vous voltigez de branche en br.an.tlie ; allons au fait.
destoujac. — M'y voici en deux; jl fallait, vous, mettre au courant : vous y êtes. Jcci'ois vous avoir dit que je suis dans l'usage, et cela pour me distraire, de passer toutes mes soirées à l'estaminet.
lavenaze. — Je l'ignorais.
destoujac. — Il me semblait vous l'avoir dit.
lavenaze. — Jamais vous ne m'en avez ouvert la bouche.
destocjac. — C'est donc là que je passe la majeure partie de mes soirées. Je pourrais aller dans le monde, je n'y vais pas, et cependant ce ne sont point, Dieu merci ! les invitations qui me manquent : elles me pleuvent, au contraire, surtout maintenant que ce sont tous gens de notre pays à la tète des affaires; mais je ne me soucie point de les voir. Chacun son idée. Je veux conserver mon franc parler, et nullement ramper devant le pouvoir. Jamais il n'entrera dans mes principes, dans ma manière d'être et de voir, d'agir différemment. Je
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sufspour cela d'un rigorisme... d'un puritanisme... très-grands. Ai-je tort? ai-je raison?... Je n'en sais rien, mais toujours est-il que voilà mon opinion.
lavenaze. — Au fait, mon cher, au fait.
destoujac. — J'étais donc, comme je vous le disais, l'autre soir à l'estaminet, lorsque Auberlot vint à moi...
lavenaze, V interrompant . — Quel est cet Aubertot?
destoujac. — Vous ne connaissez que lui.
lavenaze. — Moi ! je ne le connais pas...
destoujac. — Mieux que moi, peut-être.
lavenaze. — Je veux mourir si, de ma vie, je me rappelle avoir entendu son nom.
destoujac. — Vous ne connaissez pas Auberlot?
lavenaze, impatienté. — Combien de fois faut-il vous le répéter, et quelle raison aurais-je,je vous le demande, de vous le cacher, si, réellement, je le connaissais?
destoujac. — Vous me surprenez étrangement. Eh bien, lui, Aubertot, vous connaît, et particulièrement encore: il ne s'en cache pas. Vous n'avez peut-être pas au monde d'admirateur plus sincère, plus attaché à votre personne, plus dévoué à votre famille que Aubertot.
lavenaze.— Il est bien bon, et, puisqu'il en est ainsi, j'en suis bien aise.
LliS COMPATRIOTES. 121
dgstou.iac. — Voulez-vous que j'en revienne à mon histoire?
lavenaze. — Je vous en prie.
uëstoijjac. — J'étais donc l'autre soir à l'estaminet, lorsque Aubertol m'aborde...
lavenaze. — Quelle est sa profession, à ce monsieur? que fait-il?
destoljac. — Rien. C'est un de nos principaux capitalistes.
lavenaze. — Il va donc aussi à l'estaminet, votre capitaliste?
destoljac. — C'est-à-dire qu'il y passe sa vie. Aubertol est garçon, du moins j'aime à le croire, et mène la vie la plus indépendante. Dès son lever, vous le voyez à l'estaminet , il y déjeune, il y dîne ; le soir, il s'en retourne, et, le lendemain, il recommence.
lavenaze. — C'est fort bien. Mais quel rapport ont ces détails avec votre créance ?
destoljac. — Vous le saunez déjà si vous ne m'aviez interrompu. Ne m'interrompez pas, mon bon; de grâce, ne m'interrompez pas.
lavenaze. — Allez votre train. '
destoljac. — L'autre soir donc, Aubertol m'aborde; sa figure, assez ordinairement grave et. réfléchie, semblait épanouie, et, après les compliments d'usage : « J'ai, me dit-il en me tirant à
l'écart, j'ai quelque chose a vous proposer. » Ici, mon cher Lavenaze, prêlez-moi toute votre attention.
i o kiuze. — Allez, allez.
destoejac.— «Vous êtes un homme que j'aime; > c'est toujours Auberlot qui parle...
lavenaze. — Allez doue!
DESTouAc. — « Que j'aime, que j'estime; je serais flatté de vous voir de notre bord. Nous avons besoin de gens qui tiennent à quelque chose; soyez des nôtres. Vous attendez après voire liquidation de Saint-Domingue, je le sais; vous pouvez être gêné ; ma bourse et mon crédit sont à vous, disposez-en ; et, comme ce ne sont pas des paroles en l'air, voici trois napoléons que je mets à voire disposition. »
L4\ eivaze. — Vous les prîtes?
destoujac. — Je ne les pris pas: je ne voulus pas même les regarder, tant il me lardait d'avoir votre opinion à cet égard.
lavejsaze.— S'agissail-ildevousmettreen avant, de vous engager dans quelque opération où votre honneur ou vos intérêts eussent été compromis?
destotjjac. — Nullement. Il lui importait seulement, toujours à Auberlot, de pouvoir se dire : « Desloujac est avec nous, Destoujac est des nôl res, il est de notre bord. »
lavenaze. -- Et quel est voire bord ?
destoujac. — Je n'en ai pas.
lavenaze. — Les opinions que vous professez?
destoitju:. — Aucune.
lavenaze. — lit ce monsieur vous offrait ainsi trois napoléons, sans rien exiger de vous, sans rime ni raison?
destoujac— C'est comme j'ai l'honneur devous dire.
lavenaze. — De toutes les histoires que vous m'avez contées, celle-ci, je l'avoue, me parait la plus extraordinaire.
uESToiiJAc. — Et pourquoi, s'il vous plaît?
lavenaze. — Parce qu'on ne va pas offrir, de but en blanc, trois napoléons au premier venu.
destoujac — Au premier venu ?
lavenaze. — Sans doute, au premier venu ; car, en définitive, pour ce monsieur, vous n'étiez autre chose qu'un premier venu, qu'une connaissance d'estaminet; ce qui me fait craindre que votre Aubertot n'ait eu l'intention devous compromettre. Quels sont ses antécédents, à ce monsieur? Qui vous dit que son intention n'était pas de vous affilier à quelque complot, à quelque société secrète en opposition avec l'ordre de choses?
destoujac. — M n'est nullement question de
I2i CROQUIS A LA PLUME.
cela, mon pauvre ami; Aubertot est le plus galant des hommes.
lave>aze. — Je ne dis pas non, je ne le connais pas; mais sa proposition ne me paraît pas moins étrange.
DBSTODJÂC. — DU tOUt.
LAVE>AZE. — Si fait.
destoljac. — Permettez, mon bon, permettez: vous devez assez me connaître pour être persuadé d'avance que, de ma vie, je ne tremperai dans telle affaire que ce soit, n'est-il pas vrai? J'ai trop d'estime et de respect pour l'ordre de eboses, j'adore bien trop mon indépendance, vous le savez, pour la sacrifier ainsi de gaieté de cœur. Aussi n'ai -je rien voulu entamer avec Aubertot sans vous avoir préalablement consulté... Dites-moi , qu'en pensez-vous? Faut-il prendre ces trois napoléons?
layenaze. — Prenez-les si vous ne pouvez faire autrement; mais rendez-les-lui aussitôt que vous pourrez.
DLSTouAC. — Immédiatement après ma liquidation de Saint-Domingue? C'était mon intention. Encore un mol, mon pauvre ami; vous m'avez fait faire des réflexions. Cet AubertoL a peut-être bien aussi l'idée de me mettre en avant, de me faire attacher le grelot : on ne sait pas; et, une fois coin-
promis, va le promener! Le voilà, iui, bien paisible, moi, dans le bourbier. Qu'en dites-vous?
LAYEivAZE. — Ma foi, on a vu des choses plus extraordinaires.
destocjac. — S'il faut vous le dire... Ceci est entre nous, Lavenaze...
laveitazb. — Soyez tranquille.
destouac. — S'il faut vous le dire, je me crois assez fort pour refuser net ses propositions, bien décidé à attendre un jour ou deux encore l'issue de mon affaire.
lavenaze. — C'est peut-être ce que vous feriez de mieux.
destoejac. — Je le crois aussi. Décidément, je refuse les offres qu'il m'a faites; je serais bien bon d'aller contracter des obligations envers un homme que je connais à peine, comme vous me l'avez fort bien fait observer, quand j'ai sous la main d'excellents amis, de braves compatriotes, qui jamais ne me laisseront tendre la main, qui jamais ne m'abandonneront. (Il serre Lavenaze dans ses bras.) N'est-ce pas vrai, mon bon ?
lavenaze. — Je commence à comprendre.
DESTouAc. — Au reste, cet Auberlot n'est nullement de chez nous; c'est un Flamand; il est de Lille, ou des environs. Ce n'est, après tout, qu'une connaissance d'estaminet, un pilier de tabagie, un
CKOQUIS A LA PLUMÉ.
individu sans état . sans consistance, peut-être de la police, cela ne m'étonnerait pas.
lave>aze. — Cela s'est vu.
destouac. — Vous venez de ni'ouvnï les yeux, cher ami; du reste, à quoi hou m'inquiéter? Je trouverai toujours, d'ici à demain, tout ce dont j'ai besoin. Ne suis-je point fait aux privations? ne dîne-t-on pas fort bien au Palais-Royal pour deux francs, deux francs cinquante, tout au plus: potage, entrées, entremets de douceurs, carafon de vin, pain à discrétion, dessert, demi-lasse et petit verre; le tout pour cinquante sous.
i. w::naze. — Au Palais-Royal?
DESTOijic. — Galerie de Pierre, 123, au premier, au-dessus de l'entre-sol. Vous n'avez d'obligation à personne.
lavexaze. — Eu! mon cher, que n'abordiezvous plus tôt la question. Vous me tenez des heures entières à entendre des histoires que cent fois vous m'avez contées. Que ne le disiez-vous plus lot !
11 ouvre le tiroir de son bureau et remet «le l'argent ù Desloujac.)
destouac , prenant Pargent. — Vous m'avez deviné, mon pauvre ami; vous êtes de ces êtres privilégiés qu'on estime, qu'on apprécie en les en-
tendant parler, qu'on adore et qu'on idolâtre quand on a le bonheur de les connaître. Vous êtes de ces hommes, de ces hommes rares et précieux, de ces météores qui apparaissent à de longs intervalles, de ces hommes, enfin, comme il sérail à désirer que nous en eussions beaucoup à la Chambre.
LAVËIVAZË. — VOUS ètCS fOU.
destoujac, saisissant les mains de son compatriote.— Si fait, tu les mérites, homme généreux! lu les mérites, ces éloges.
lavenaze. — Sans adieu.
destoujac. — Oui, je pars, je nie vois forcé de vous quitter.
lavenaze. — Dieu le bonjour.
destoujac— A bientôt, généreux ami, à bienlot ! {Lavenaze recule son fauteuil.) J'espère que vous n'allez nullement vous déranger?
(A chaque mouvement que fait Lavenaze pour se lever, Destoujac le renverse sur son fauteuil.)
lavenaze. — J'ai besoin de sortir.
destoujac. — Vous n'en ferez rien, je m'y oppose formellement.
lavenaze. — Je dois me lever.
destoujac. — Vous n'en ferez rien, je ne le souffrirai pas, ce sont des enfantillages.
layexaze. s' échauffant par degrés. — Je dois sortir, vous dis-je.
destouac. — Et pourquoi ?
lavenaze. — Vous no voulez pas m'entendra; je vous dis qu'il faut que je sorte, j'ai besoin de dire un mot au portier.
destouac. — Si ce n'est que cela, je m'en charge.
( Lavenaze, furieux, parvient à se lever de son fauteuil.)
laveïtazb. — Mais, an nom du ciel, laissezmoi! quand je vous dis qu'il faut absolument que je sorte
destouac — Dès l'instant que vous éprouvez le besoin de sortir, je n'ai garde de m'y opposer. Passez, mon bon.
1 avexaze. — Après vous.
DESTOUAC. — Je vous en prie. C'est bien pour vous obéir si je passe le premier. (7/ sort et revient sur ses pas.) Venez-vous? (// sort.)
r. LVStTAZB. — Je vous suis. Où ai-je fourré mon chapeau, à présent? Je vais m'enrliumer sans chapeau.
destouac. en dehors. — Eh bien, donc?
1. wevaze. — Je cherche mon chapeau, je ne sais ce que j'en ai fait.
destotjjac, en dehors. — Voulez-vous le mien?
i.wenaze. — Il me semblait pourtant l'avoir vu ce matin.
destoujac, toujours en dehors. — Je vous attends.
laveivaze, à part. — Va-t'en au diable !
destoujac, la tête seulement à la porte. — Le trouvez-vous, enfin?
laveivaze.— Le voilà. Je ne savais vraiment pas où je l'avais mis. (// sort.)