LES MÊMES, UN GARÇON DE BAIN
le garçon de bain. — Vlà vot' bain qu'on monte. Où faut t'y le mettre?
lavenaze. — Une baignoire?
madame de la bastide. — Laisse là ta baignoire. Je le prendrai tantôt.
LE GARÇON. — Ça Suffit. (// SOTt.)
madame de la bastide. — Il a l'air de revenir du Congo, le pauvre ami.
lavenaze. — Comment! vous ici?
madame de h bastide. — Tu me reconnais!
LAVENAZE. — VOUS ici ?
madame de la bastide. — J'ai voulu vous surprendre. Ne reste donc pas ainsi debout...
k;g croquis a la plume.
lavenazi;. — N'allez-vous pas prendre un liain? madame de la BASTinE. — Je viens de le renvoyer. Prends donc un siège.
(Lavenaze s"assicd, son chapeau sur les genoux, dans l'attitude d'an homme qui rend une visite.)
madame de la bastide. — Ne te formalise pas, je descends de diligence... J'ai vu ta fille; sais-tu qu'elle est charmante?
lavexaze. — Vous l'avez vue, madame?
madame de la bastide. — C'est elle qui m'a reçue; c'est tout le portrait de sa pauvre mère.
lavenaze. — Oui, elle a bien la même douceur, la même égalité de caractère...
madame de la bastide. — N'en parlons pas davantage, qu'il n'en soit plus question. Parlons un peu de M. de la Bastide, c'est beaucoup plus gai.
lavenaze. — Comment se porte-t-il?
madame de la bastide. — Très-bien ; tu ne peux te faire une idée de ce qu'est devenu le pauvre cher homme. Une momie, une abnégation, une machine qui boit, mange et s'endort, voilà ce qu'il est. Du reste, il me laisse bien tranquille, je t'assure : je vais, je viens, je trotte; il n'en sait pas un mot. Nous avons un procès duquel dépend une
grande partie de notre fortune; il n'aurait certainement tenu qu'à lui qu'il fût terminé depuis longtemps; eh bien, non, il aimerait mieux se laisser enlever jusqu'à sa dernière chemise que de faire un pas.
lavenaze. —En vérité?
MADAME DE LA BASTIDE. — Quand jTaî VU qu'il
n'y avait plus moyen d'en jamais rien tirer, je me suis dit : Un instant, ne restons pas là le bec dans l'eau; nous avons affaire à forte partie, prenons les devants, allons à Paris, et me voilà. Je compte sur toi.
lavenaze. — Je crains bien de ne pouvoir vous être d'une grande utilité.
madame de la bastide. — Pas de défaites, mon cher. Je compte rester ici ce qu'il y faudra rester; tiens-loi— le pour dit.
lavenaze. — Daignez m'écoulcr...
madame de la bastide. — Tu ne devinerais jamais avec qui je me suis trouvée nez à nez, en descendant de diligence?
lavenaze. — Non, certes.
madame de la bastide. — Je te le donne en cent : Mermès.
lavenaze. — Nous avons eu sa visite ce matin.
MADAME DE LA BASTIDE. — Quel Cuistre! qiK'l
goujat! quel cynique que cet homme !
LAVLNAZE. — Lui?
madame de la bastide. — Un spadassin, qui a failli me compromettre, me perdre de réputation.
LAVERAZE. — Mei'lllès?
madame de la bastide. — Et ce pauvre M. de la Bastide, comment l'a-l-il traité? Il l'a traîné dans la crotte. Ma belle-sœur, madame Bibolasse, la femme du premier pharmacien de la ville, ne l'a-l-il pas fait passer pour la dernière des dernières?
i. vyemze. — Cela m'étonne.
MADAME DE LA BASTIDE. — C'est Ul) iVl'OgliaSSe ! LAVENAZE. — Menilès ?
madame de la bastide. — Un fumeur, un panier percé, un homme à pendre!
lave.naze. — C'est un excellent garçon.
madame de la bastide. — Un ton détestable, sentant la caserne d'une lieue, bavard comme une vieille pie, insolent comme le valet du bourreau! Aussi je te certifie que je lui ai lancé des regards qui témoignaient de tout le mépris que je faisais de sa personne. Et tu le vois toujours, à ce qu'il paraît?
lavkium. — Toujours.
madame de la bastide. — Si lu veux me faire un grand plaisir, ce sera de ne pas le recevoir le temps que je serai chez loi.
lavenake. — Je ne puis m'engager à cela.
hadamb de la bastidk. — Qu'il s'y présente, et nous verrons. Ce drôle-là nous vint, l'année passée, chez sa tante, une vieille folle, qui vaut moins que lui encore...
lavenaze. — Mademoiselle Mazas?
madame de la bastide. — Une de nos grandes meneuses, l'âme damnée du vieux curé de Saint- Jacques.
layenaze. — C'est la femme la plus respectable...
madame de la bastide. — Erreur, cher ami, erreur! une couleuvre qui se glisse et s'insinue dans toutes les maisons, une lame à deux tranchants.
lavesaze. — Depuis six ans au moins, la pauvre demoiselle a perdu la vue.
madame de la bastide.— C'est là précisément ce qni la rend plus dangereuse encore. C'est elle qui avait lancé son neveu contre moi.
lavenaze. — Il adore sa tante.
madame de la bastide. — Je sais bien qu'il l'aime; c'est bien pour cela qu'il voulait me casser les reins. Il ne s'en cachait pas, il le disait à qui voulait l'entendre, l'odieux brigand! J'ai le malheur d'y voir trop clair. Est-ce ma faute, à moi, si, un soir, en sortant de faire ma partie chez madame .ludicis, j'ai failli être renversée par le subsli-
170 CltOQUlS A LA PLUME.
lut du procureur dn roi, un cliarmant jeune lionime, qui venait lui rendre visite à près de minuit en pantoufles cl en foulard/ Ai-je eu lorl de répéter ce que tout le monde sait, qu'un capitaine avait oublié son col cl son bonnet cliez madame de Mirac, pendant un petit voyage que lit son mari à Carpenlras? Ai-je aussi été inventer que mademoiselle de Valès avait chez elle un lire-bottes? Tu sauras, du reste, pour ta gouverne, que je ne vois plus grand monde. Les femmes sont bien trop méchantes! Non, mais c'est que c'est inimaginable, toutes les atrocités qui ont été débitées sur mon compte; toute autre, à ma place, aurait quitté sa ville dans les vingt-quatre heures. El tu ne croirais jamais d'où vient lout cet acharnement ! lu ne pourrais le croire!
lave nazi:. — Pas encore.
madame de la bastide. — D'une demi-douzaine de pies-grièches, pas davantage', qui ont empaumé loule la société. Si cela ne fait pas pitié! être jugée par de semblables pécores.
LA^E>'AZE. — Vous voilà en guerre avec toute la ville.
MADAME DE LA BASTIDE. — La Ville, les faU-
bourgs, avec tout le inonde. Nous n'avons pas un chat daus nos intérêts, c'est à qui nous tournera le dos; no.- proches mômes, sur lesquels nous de-
LKS COMPATRIOTES. 171
vions le plus compter, ont été les premiers à nous abandonner. Tu as bien connu Benjamin?
lavenaze. — Votre neveu?
MADAME DK LA BASTIDE. — Celui de 111011 Iliari .
Tu l'as vu à Paris?
lavènaze. — Un clerc d'avoué?
madame de la bastide. — Une ligure repoussante, s'il t'en souvient?
lavenaze. — Elle ne m'est pas bien présente, je vois tant de monde...
MADAME DE LA BASTIDE. — Tout petit, lOUl grêle.
tout noir, vilaines dents; c'est un triste sujet. Tu sais combien nous prîmes soin de lui?
lavenaze. — En voilà la première nouvelle.
MADAME DE LA BASTIDK.— Ce fut nOUS qilî l'eil-
voyâmesà Paris, qui l'y soutînmes, qui lui servîmes de père et mère, en un mot. (Juand il nous revint à la maison, monsieur se crut tout permis; il n'y eut plus moyen de lui faire la moindre observation. Lorsque nous eûmes toute la ville à dos, nonseulement il se garda bien de jamais prendre notre parti, mais encore il affecta de fréquenter de préférence les personnes avec lesquelles nous étions le plus en délicatesse.
lavenaze. — En vérité?
MADAME DE LA BASTIDE. — NOUS 110 pOUVJOllS.
mon mari et moi. tolérer plus longtemps unecon-
duitc pareille, c'eût Otë par trop bête ; je ne vis plus qu'une chose à faire : ce fut de couper le mal dans sa racine, et je me chargeai de le flanquer à la porte. Il n'y fut pas plus tôt, que soudain s'éleva un chorus universel d'indignation, ce fut à qui nous jetterait la pierre; nous étions des monstres, des cannibales, des infâmes, je ne sais ce qui ne fut pas dit. Ce pauvre de la Bastide était dans l'état le plus pitoyable, ne sachant plus où donner de la tête; il suait sang et eau, il fondait en larmes, il voulait s'aller jeter dans les bras de son neveu. Je le remontai du mieux que je pus, je mis son amour-propre en jeu; il se laissa convaincre. Quant à moi, je tins bon; seule je fis tète à l'orage; j'eus raison, car la femme du sous-préfet planta là son mari le soir même, et, le lendemain, il ne fut plus question de nous... Mais, Dieu me pardonne, je crois qu'il s'endort... Lavenaze!
lavenaze. — Plaît-il ?
MADAME DE LA BASTIDE. — Tu t'eildûrS?
lavenaze. — Vous croyez...
MADAME DE LA BASTIDE. — ÉCOUtC, tU Vas lire.
Il y avait quelque temps que mon polisson de neveu était congédié; nous n'en entendions plus parler, lorsqu'un beau jour il se présente à ma porte. J'étais seule, on le laisse monter; force me fut de le recevoir. {Lavenaze, profondément en-
dormi, laisse tomber sa tête sur son gilet.) Le voilà dans ma chambre. Il était tout tremblant, pâle comme la mort, tout interdit, tout bête, tout décontenancé; néanmoins, il était bien facile de deviner quel était son but, qu'il avait la tête montée. Plus je voyais mon homme tourner autour du pot, plus je me gardais de lui donner prise, quand, tout à coup, le voilà parti. Ce fut alors qu'il me débita toute une série d'invectives et d'injures : que c'était à moi qu'il devait son expulsion, que j'étais en partie cause de la rupture d'un mariage qu'il était sur le point de conclure (ce qui n'est pas vrai), que je l'avais compromis dans des propos, et patati patata, mille sottises de ce genre... Quand je vis qu'il en avait pour longtemps encore, je me tus et fis semblant de l'écouler comme si de rien n'était; je poussai tout doucement mon fauteuil contre la fenêtre, je l'ouvris, et, rassemblant toutes mes forces, je me mis à crier : « A la garde ! à la garde? au voleur! à la garde! »
lavenaze, éveillé en sursaut. — Qu'est-ce que c'est?
madame de la bastide.— « On m'assassine... A la garde! au voleur! à la garde! »
lavenaze, dans la plus grande agitation. — Qu'est-il donc arrivé? Au nom du ciel, je vous en conjure, modérez- vous!...
1 7 i- CROQI'IS A I.A PLUME.
MADAME DE LA BASTIDE. — lia! 1)!)! ha! ha!
Iii! bithi! In!