SCÈNE XII
L'INTÉRIEUR
L'flOMME AUX MOUSTACHES. — - Mademoiselle, vous avez bien tort de ne pas prendre ma place.
LA JEUNE PERSONNE. — Je VOUS remerclc, monsieur.
LA VIEILLE DAME. — Nous H VOUS eu affaire à de grands- malotrus, n'est-ce pas, Mimire? (Le petit chien ne répond pas.)
UN VOYAGEUR. — Ça u'a pas le sens commun de charger ainsi une voiture.
UN AUTRE VOYAGE hr. — C'cst-à-dlre que je suis toujours à me demander comment il se fait qu!il n'arrive pas encore plus d'accidents. (M, Prtidhomme garde le silence. Il est occupé à vider ses poches dans celles de la voiture.)
LE PREMIER VOYAGEUR. — La route cst assez belle.
LE DEUXIÈME VOYAGEUR. — C'cst en plein hiver qu'il faut la voir.
M. PRUDHOMME. -— Règle générale, messicurs :
quand on monte en diligence, on devrait toujours faire son testament... Je solliciterai la faveur d'ouvrir de mon côté ; ce concours d'haleines nécessite l'ouverture de l'une des deux portières ; car il y a encore à éviter le courant d'air.
LA VIEILLE DAME. — Mais, mousicur, mieux alors vaudrait être sur l'impériale.
M. PRUDHOMME. — J'aural, madame, l'honneur de vous faire observer que je ne puis cependant pas étouffer.
l'homme aux moustaches. — Vous ne pouvez pas, madame, empêcher d'ouvrir du côté opposé au vôtre.
LA VIEILLE DAME. — Jc VOUS pHe, Doonsieur, de ne pas m'adresser la parole davantage... Je ne VOUS dis rien, quand vous ricanez dans vos moustaches .. je ne ris pas, moi, et n'en ai pas sujet.
H. PRUDHOMME y mettant la tête à la portière. — Le temps a l'air de se vouloir lever.
urr VOISIN. — Je crois plutôt que nous aurons de l'eau.
M. PRUDHOMME. — Jc Tavals d'abord pensé. Pardon, monsieur... vous n'êtes pas de Paris?
LE VOISIN. — Non, monsieur.
M. PRUDHOMME. — Jo m'en étais douté. Monsieur va-t-il à la même destination que la voilure?
LE VOISIN. — Non, monsieur.
M. PRUDHOMME. — Alors, mousleur s'arrêtera probablement en roule? Monsieur est avocat?
LE VOISIN. — Non, monsieur.
M. PRUDHOMME. — Mou chapeau dans le filet ne vous incommode pas, mademoiselle?
LA JEUNE PERSONNE. -— Nou, mousieur.
l'homme aux moustaches. — Donnez-moi votre petit panier, mademoiselle ; je vais le mettre dans le filet.
LA JEUNE personne. — Mcrci, monsieur.
m. PRUDHOMME. — C'cst la première fois, sans doute, que mademoiselle voyage ?
LA JEUNE PERSONNE. — Non, mousicur.
M. PRUDHOMME. — Jc dis mademoiselle, je puis me tromper; mais je suppose bien que vous n'êtes pas mariée.
LA JEUNE PERSONNE. — Non, mousleur.
M. PRUDHOMMK. — Plus noos Dous éloigoeroDS de Paris, plus ia route deviendra agréable. Tenez, mademoiselle, croisons nos jambes... Bien... c'est cela. Ça fait que nous ne nous générons pas... Allongez... allongez... ne craignez rien... c'est cela. — Monsieur est militaire?
l'homme aux mocstachbs. — Oui, monsieur.
M. PRVDHOMME.— Je ue m'étaîs douc {>as trompé? Je suis assez physionomiste... Fantassin ou cavalier? si toutefois, monsieur, il n'y a pas d'indiscrétion...
l'homme aux moustaches. — Non, monsieur.
M. PRUDHOMMB. — Jc VOUS CH fais mou compliment... Ah ! dame ! quand, pendant trente années consécutives , un pays a envoyé des troupes dans les quatre coins de l'Europe, Il n'est pas étonnant de se rencontrer avec des militaires. J'ai été réquisitionnaire, moi qui vous parle, monsieur, puis de la garde nationale dès sa première Institution, sous M. de la Fayette. Je ne vous parle pas d'hier... Notre costume a subi depuis des modifications ; de très-grandes modifications ont été apportées à notre costume ; oui, monsieur : j'ai vu MM. nos officiers en laine... c'était fort original ; mais c'était comme cela, il n'y avait pas à dire. J'ai vu Louis XVI, Mirabeau, le comte de Vergènnes, CoIlot-d'Herbois, toute la Convention, les giron-
dins, et le siège et la prise de la Bastille, la Fédération... Aussi, je vous assure que rien de ce qui se fait de nos jours ne m'étonne.
LA visiLLE DAME. — Je crois bien, après toutes ces horreurs-là.
M. PRUDHOMHE.— Vous avez aussi vu cela, vous, madame?
LA VIEILLE DAME. — Oui, mousicur, dans les bras de ma nourrice; car vous n'avez pas, j'aime à le penser, la sotte prétention de me croire votre contemporaine?
M. PRDDHOMME. — Non, Certainement, madame.
LA VIEILLE DAME. — J'ai bcaucoup VU, aussi, moi, monsieur, certainement. J'ai vu le monde... le grand monde... ; j'ai rencontré des malotrus aussi... quelquefois...; mais je ne me suis jamais trouvée, si ce n'est aujourd'hui, pour la première fois, avec des gens assez peu généreux pour laisser une portière ouverte, quand c'est une dame qui en réclame la fermeture.
M. PRUDHONME. — Âh! monsieur est militaire.