‹ Croquis al̀a plumeChapitre 15 sur 64 · LE RELAIS · texte numérisé non relu

LE RELAIS

LES VOYAGEURS. — Conductcur ! ouvrez-nous là portière, s'il vous plaît ? {Des boiteux, des aveugles ^

40 CROaUIS A LA PLUME.

un crétin et des scrofuleux se précipitent aux portières de la diligence.)

UNE VIEILLE FEMME. — N'OUbliCZ pas, bOQDeS

âmes charitables! une pauvre vieille de quatrevingt-dix-sept ans, qui n'pouvont plus gagner sa pauvre vie. {Vaveugle estropie sur la clarinette la walse de Robin des Bois.)

LE CRETIN. — Âboûum aboûum î fâ fàî aboûum, aboûum! {Il se présente à la portière du coupé.)

ERNESTiNE. — Ah! iiion père! quelle horreur I

M. DE VERGEiLLEs. — Qu'cst-cc eucore?

LE CRÉTIN. —Aboûum aboûum ! fâ fâ! aboûum !

M. DE vERCEiLLEs. — Il est affreux ! Retirezvous ! Voulez-vous vous retirer?

ADRIEN, au crétin. — Tiens, te voilà, mon pauvre Pierre; tu n'as donc pas encore trouvé à te marier?

LE CRÉTIN.— Aboûum aboûum ! fâ fâ I aboûum !

ADRIEN. — Tu dis toujours la même chose.

LE CRÉTIN. — F»fâ t aboûum aboûum !

ADRIEN. — Tiens, voilà un sou ; fais le beau. (Le malheureux lève les bras en Vair et se tient en équilibre sur les pointes de ses sabots.) C'est bien, va-l'en, on en a assez. — Eh! Fournais, voulez-vous prendre quelque chose?

LE C0NDVCTB1JR. — NoQS avoDS biei) le temps ! Allons, allons, messieurs, voyons, dépéchonsnous.

LE VOYAGEUR. — Conducteur, oavrez-nous la portière.

LE CONDUCTEUR. — Ah ben, oui, vous ouvrir!

jWous connais; nous n'en finirons jamais... Au prochain relais, ça n'est pas long.

H. FRUDHOMME. — Je VOUS Intime Tordre de m'ouvrlr, m'en tendez-vous, conducteur?

LE CONDUCTEUR. — Oul, mou gros papa. — Allons donc, postillon, à cheval... allons-nous coucher ici ?

LA VIEILLE DAME. — Couducteur, avcz-vous demandé mon verre d'eau sucrée?

LE CONDUCTEUR. — On VOUS le fait, madame ; vous l'aurez au prochain relais.

LA VIEILLE DAME. — Vous êtcs uu grossIer personnage; je m'en plaindrai à vos chefs.

LE CONDUCTEUR. — Vous savcz, madame, que nous en avons un qui est bien enrhumé. Allons, messieurs, voyons donc, en flnirons-nous aujourd'hui ?

ADRIEN. — Voilà î c'est la bonne qui ne veut pas me prendre en sevrage.

LE CONDUCTEUR. — Allons donc, farceur!

ADRIEN. —Voilà, voilà! Adieu, méchante!

Au CROQUIS A LA PLUME.

LA SERVANTE d'aubergr.— VouIais-vousmMaissais... taisais vos mains.

le monsieur a moustaches. — Vous ne voulez rien accepter, mademoiselle?

LA JEUNE PERSONNE. — Jc VOUS remcrcie, monsieur.

LE BOITEUX. — N'oubliez pas, messieurs, mesdames, un pauvre orphelin de cinquante-deux ans, qui n'a plus ni père ni mère pour gagner sa pauvre vie. (Changeant de ton,) Pater noster, qui es in cœliSy sanctificetur nomen timw..,

M. PRUDHOMME. — Je vois quMI faut en prendre son parti.

LE BOITEUX. — Fiat voluntas tua,,, adveniat regnum tuum,

M. PRUDHOMME. — AIlcz travailler!... Des gaillards comme ça, dans la force de Tâge... c'est inouï... Les autorités s'endorment; elles laissent exister d'aussi coupables industries... Ah! mon Dieu! prenez donc garde à ce que vous faites, vous, monsieur de l'impériale h.. Il parait que c'est mon épaule qui doit vous servir de marchepied?

BouRDiN. — Je ne l'ai pas fait exprès.

M. PRUDHOMME. — Il u'aurait, parbleu! plus manqué que vous l'eussiez fait exprès.

LE CONDUCTEUR. — C'cst dcs bcllses, ça, mon-

sieur, d'rester aussi longtemps ; c'n'esl pas raisonnable non plus.

LEPosTiLLON.— En route!... Eli!... eh! là-bas... Eb ! boup ! boup là. ..Allume! allume!. ..eb! là-bas. ( Toutes les paroles quHl adresse à ses chevaux sont précédées et suivies de grands coups de fouet.)

LE CONDUCTEUR. — Est-ce que Félicien est ma lade?

LE POSTILLON. -. Oui!... Aïc douc... holà! toi; eh!... eh! là-bas! Vigoureux... boup... allume, allume... Oui, il a la flèvre depuis bientôt trois jours.

LE CONDUCTEUR. — Bah!... Qu'est-ce que c'est donc que ce cheval que t'as là ?

LE POSTILLON. — Qui Ça? l'porteur ?

LE coNDucTEDR. — Non, là-bas.

LE POSTILLON. — Ilà?

LE CONDUCTEUR. — Oui, là, à droite.

LE POSTILLON. — Il y a d'jà du temps que j'I'avons... c'est un cheval que M. Camus a acheté de M. Fessard.

LE CONDUCTEUR. — Jc n'vous l'connaissais pas.

LE POSTILLON. — Y n'valout rien, c'étionl une bête ruinée.

ADRIEN. — Comment! ruinée?... Comment! elle a éprouvé des perles, c'ie pauvre bêle?

LE coifoucTEUR. - Âlors, donoez-moi une pipe de tabac.

ADRIEN. — Voilà, prenez. (// lui présente sa blague, brodée en verroteries,)

LE CONDUCTEUR, -r- Excuscz î... •en voilà une • jolie, de blague i

ADRIEN. — Oui, c'est assez gentil... c'est c'te femme mariée, que je vous ai parlé, qui me Ta faite... c'est son mari qui me Ta apportée.

LE CONDUCTEUR. — Il cst cucorc boH cnfaut, celui-là.

ADRIEN. — lis sont tous comme ça... uniques!

(Ces blancs ont été placés là dans Vintention de ne point admettre le public dans la confidence que M. Adrien va faire au conducteur, de ses amours,)

LE CONDUCTEUR, ttprès ovoir entendu la confidence, — Alors, vous d«vez y être très-attaché, à c'tep'tite femme-là?

ADRIEN. — Vous voyez, d'après ce que j'viens d'vous dire, attaché à mon; aussi, vous roTrez l'amitié, Fournais, d'emporter de là-bas un bon pâté de foie gras à son adresse ; ça vous procurera la satisfaction de la voir.

LE CONDUCTEUR. — Tout cc quc VOUS voudrcz.

ADRIEN. — Il n'est pas mauvais, c'Iabac-Ià?

LE CONDUCTEUR. — Non,ilse laisse fumer. Quand j'étais sur la routd de Valenciennes, c'est ià que j'en avais du crâne, de tabac; j'ies connaissais tous à la douane, j'passais tout ce que j'voulais. Que j'en ai gagné de c'te gueuse d'argent î

ADRIEN. — Aussi en avez-vous d'ces polissons d'éeus.

LE GONorcTEUR. — Eh ! non. J'étais garçon, et je les Taisais sauter. Et puis, voyez- vous, une chose : maintenant, l'état est perdu; les administrateurs, ils nous pillent tout, que c'est effrayant! Il leur z'y faut des costumes à nos frais, des casquettes... est-ce que je sais, moi : ils gagnent sur tout. Enfin, l'autre jour, croi reriez- vous, j'avais emporté un melon avec moi ; eh bien, est*ce qu'ils me Ront pas fait payer au bureau !

ADRIEN. —Aussi, vos admiulslratcurs la passent douce.

LE CONDUCTEUR. — S'Ils la passcttt douce? Ils sont tous gros qu'ils ne peuvent plus s'iraîner.

ADRIEN. — - Qu'est-ce que vous voulez l après tout, c'est dans les états, ça. — Mais, comme dit Potier dans son Chiffonnier : Faut être philosophe.

LE CONDUCTEUR. — Tlcns, Poticr, je l'ai vu, du temps qu'il était à la Porte-Saint- Martin. Dieu!

que c'crapaud-Ià m'a fait rire. On rdit immensément riclie.

ADRiBN. — Quatre-vingt-dix mille livres de rente en maisons.

LE CONDUCTEUR. — Ça vaut mieux que d'être conducteur, ça.

ADRIEN. — J'crois bien.

LE CONDUCTEUR. — Et dire qu'avec du toupet et d'Ia mémoire, tout i'monde en Trait autant. Moi,, j'aurais aimé c'gredin d'état-là, la tragédie ! mais c'est les parents, tout ça, la famille qui n'veut pas...

ADRIEN. — Ah ! oui, les préjugés. Eh ben, c'est encore des bêtises, tout ça. Voyez Talma, est-ce qu'il n'était pas admis à toutes les parties de l'empereur? C'est-à-dire que, si l'empereur avait suivi tous les conseils de Talma, il serait encore sur le trône, et nous n'y aurions pas vu tous les capucins que nous y avons vus.

LE CONDUCTEUR. — Talma îjc l'ai vu aussi. En voilà encore un qui en a fait de c'I'argent.

ADRIEN. .— Sept ou huit millions, au moins ; il n'connaissait pas sa fortune. Fallait voir son enterrement, à Talma! tout Paris s'y était porté: nous étions, nous, au moins soixante de connaissance ; et puis des ambassadeurs, des notaires, des auteurs, est-ce que je sais ! c'était bien autre chose

qu'à Louis XVIIl. Nous avons eu, dans un magasin que j'ai élé, un jeune bomme que sob père était chapelier à Talma.^ LE CONDUCTEUR. — Jel'croîrais bien.

Page 1