LES MÊMES
THÉRâsoN. — Que veut monsieur?
HERMÈS. — Du feu.
THÉRÉsoiv. — Gomment! du feu?
HERMÈS. •— Sans doute.
THÉRisoN. — Qui êtes-vous?
MERMis, se retournant, — Tu ne veux pas me reconnaître?
THÉRÉSON. —C'est vous?
MERMfis. — Eh! parbleu! oui, c'est moi.
THÊRÈsoN. — Par où êtes- vous venu ?
HBBMÉs. — Et par où diantre veux-tu que je vienne, si ce n'est par la porte? Suis- je donc assez fluet pour m'être glissé par le trou de la serrure?
THÉRÉSON. — Monsieur veut absolument qu'aujourd'hui je n'ouvre à personne.
MERMÈB. — C'est donc pour ça que toutes les portes sont ouvertes; il y entrerait tout l'escadron.
THÉRÉSON. — Est-ce ma faute à moi s'il les a
LES COMPATRIOTES. 13t
ouvertes? Je le croyais ici, je m'étonne même de ne pas l'y voir.
MERMÉs.— N'Importe, J'ai tout le temps, j'attendrai son retour.
(II ouvre plusieurs flacons et verse de IVau de Cologne sur son foulard.)
THÉRÉsoN. — Vous sercz donc toujours dans la belle habitude de rendre vos visites la pipe au bec?
HERMis. — Toujours.
THÉRÉSON. — Je vous demande si c'est là le fait d'un homme un peu propre.
MBRMÉs. — Je vais me gêner ici, n'est-ce pas? chez un compatriote, je vais mettre des mitaines? Tu me prends pour un autre.
(Il met le pied sur une chaise en arrangeant le bas de son pantalon.)
THÉRÉsoif. — 11 est sûr et c^erlaln gue vous ne seriez pas chez vous plus à votre aise qu'ici.
MERMÉs, toujours U pied sur la chaise, — Thérèson?
THÉRÉSON. — Qu'est-ce encore?
MERMÉS. — Ne pourrais-tu me faire un point?
THÉRÉSON.— Par exemple! faites raccommoder
VOS culottes par qui vous voudrez ; ce oe soDt point Mies affaires.
HERMÈS. -— Tu es mal montée ce malin , ma charmante ; tu as mis ton bonnet de travers. (// se campe sur le fauteuil qu'occupait Lavenaze,) Non, tu n'es pius cette bonne Tbérèson, cette fille si riante, si pimpante et si divertissante, ce n'est plus cela ; ah ! ma chère, te voilà bien changée, tu vieillis.
THÉRÉsoif. — Avec ça que c'est bien régalant, n'est-ce pas, de recevoir, comme nous recevons ici, des malotrus tant que le jour dure? Je voudrais vous voir un instant à ma place.
HERMÈS. — J'y serais, que cela me serait parfaitement égal. Je suis. Dieu merci ! bon cheval de trompette, le bruit ne m'effraye point. [Il pose ses deux jambes sur le bureau et se renverse sur son fauteuil,) Je suis abîmé.
THÉRÉsoN. — Je m'en vas vous chercher des oreillers.
MERMÈs. — Bien obligé. Songe donc, ma fille, que je suis de semaine \ depuis le malin sur mes jambes ; juge un peu !
THÉRÈsoif. — Le (ait est que vous voilà bien malheureux. Je vous plaindrais si j'en avais le temps.
MERMÈS. — Les chagrins n'ont point de prise
sur toi, ma charmante... Diable m'emporte, tu ne t'es jamais mieux portée.
THÉBÉsoN. — C'est bon, c'est bon, gardez vos compliments po# d'antres; pour ma part, Je vous en remercie. Tenez-vous à rester?
MBBMÉs. — Oui, certes, j'y tiens.
THÉBÉSON.— Bien le bonjour; c'est pour le coup que je ne risquerais rien si monsieur rentrait; quelle bourrasque!
HEBMÉ8. — Tu m'abandonnes?
THÉBÉSON. — Que le ciel vous conduise! (Elle sort.)
HÉBHÉs. — Adieu, belle amie.
sqÈNE X.
MERMÊS, LAVENAZE.
LAVENAZB. — Maudit bomme! me faire perdre ainsi deux grandes heures à écouter ses balivernes ! (// pousse le verrou de la porte par laquelle il vient d'entrer.) Je suis sur, au moins, que, de ce côté, on n'entrera point sans ma permission.
MEBMÉs, toujours dans le fauteuil, fumant son cigare, les deux jambes en Voir. — Et adieu donc!
. hA\EifjiZE t Stupéfait. — Qu'est-ce encore? (il se retourne.) Ceslioit
MBjiMts. — Comment va?
LAVsRAZfi. — Par où eMu veou?
HERMÈS. — Et toi ?
LAVENAZB. — Cette fille me fait mourir à petit feu; c'est intolérable !
HERMÈS. — La pauvre fille n'y est pour rien.
LAVENAZE. — Comment! elle n'y est pour rien?
MERMÈs. — Exactement.
LAYEHAZE. — Mats uc dls douc pas cela. Comment ! elle n'y est pour rien ? Mais elle est pour tout dans les persécutions que j'endure. Tu ne sais donc pas qu'elle se fait un jeu de me tourmenter^ la mallieureuse! que je ne suis plus le maître chez moi, que c'est à n'y plus tenir ! Mais patience, j'aurai un jour ma revanche, je l'espère, et alors nous verrons.
MEi^MÈs. — Je répéterai toujours que ce n'est pas sa faute, à la pauvre fille, si Je suis entré.
LAVENAZE. — Elle nc t'a donc rien dit, la mai^ heureuse, de la défense que je lui ai faite de ne laisser entrer âme qui vive t
MERMÈS.— Je ne l'ai seulement pas vue; ce n'est que longtemps après qu'elle est venue.
LATBFAZB. — Mftis quel moycu as-tu donc em^ ployé pour arriver? Qui l'a ouvert?
NERMÉs. — Ce n'est pas elle.
LAYBIfAZB. — Qui, alOfS?
MBRMÉs. — Le porteur d'eau; je Tai suivi, et me voilà !
lAVEifAZB. — Tu m'avoueras qu'il est cependant bien cruel de ne pouvoir faire chez soi une seule de ses volontés... Tu permets... ?
(Il continue sa correspondance sur un des cartons placés sur le bureau.)
MBRMÉS. — Ne t'inquiète nullement de moi. Va ton train.
LAYBNAZE. -- Et quî mc procure la visite de si bonne heure?
MEBMÉs. — Je suis de semaine, je m'embête à périr, et, comme tu es à deux pas du quartier, je viens passer mon temps ici.
LAVENAZB. — Grand merci de la préférence.
MBRMÉS. — S'ils ont besoin de moi, rien de pins facile : le planton est prévenu ; en deux temps, deux mouvements, me voilà au poste.
LAVBNAZB. — Pcux-tu mc passor cette lettre que tu as là?
MBRMÉS. — Où cela, dis-tu ?
LAVBNAZB. — Sur te bureau, sous ta jambe droite.
HERMÈS. — Ce chiffon de papier?
LAVEifAZK. — Précisément. Bien obligé, Je te remercie.
MBRMts. — A ton service; niais, dis-moi, je te vois là perché sur ce carton, que ne te mets-tu à ton bureau? Ne serais-tu pas mieux pour écrire?
LAVENA». — Beaucoup mieux, cent fois; mais, pour cela, il faudrait que tu consentisses à me rendre mon fauteuil.
HERMÈS, se levant, —- Qu'à cela ne tienne, cher ami; reprends ta place. Je n'y pensais pas; j'étais là, tranquille comme Baptiste, à me goberger ; je n'y pensais vraiment pas.
(Il se lève et vient dans l'appartement. Lavenaze a repris son fauteuil et continue son travail.)
MBRHÉs. — Tiens, la singulière forme de chapeau ! (// prend le chapeau placé sur un meuble,) A qui ce chapeau? (// le met sur sa tête.) La drôle de forme! Gomment me trouves- tu avec? (Lavenaze ne répond pas,) 11 est bien trop petit pour moi, il me gêne horriblement.
LAVEifAKE. — Laisse donc mon chapeau.
HERMÈS. — Comment! c'est là ton chapeau? Tu as une forme pareille? 11 est bien trop petit pour moi, ton chapeau. Tu as la tête plus étroite, je ne
l'aurais jamais cru, par exemple. Heureusement qu'il y a moyen d'arranger les affaires.
(I) pose le chapeau sur son genou et se dispose à Tagrandir.
LAVENAZB, SB levaut. — Mais que fais-tu? Tu vas briser mon chapeau.
MERHÉs. — Laisse-moi faire; cela me connaît, je vais pouvoir l'entrer.
LAVENAZE. ^ Je u'cu vois pas la nécessité ; l'essentiel est qu'il m'aille. Rends-le-moi.
MERHÉS. — Attends un peu.
(Lavenaze vent avoir son chapeau ; Merroès ne veut pas le lui donner, et, pendant le débat, le chapeau tombe à terre.
LAVENAZB, ramossantsonchapeau. —Qu'avaistu besoin d'essayer ce chapeau? Je te demande s'il éiait bien nécessaire que tu l'essayasses.
HERMÈS. — Je voulais voir la figure que j'avais avec.
Lavenaze a repris sa place à son bureau; Mermès prend une chaise ; H la jette à terre, et la brise en cherchant à la faire tourner sur elle-même )
Và% CROQUIS A LA PLUME.
LAYSifAZE. — Tu veux donc loul briser ici?
HERMÈS. •-> Voili qui est singulier, c'est la première fois que cela m'arrive.
LATBNAZE. — Tu as la main malheureuse ; tu ne viens pas ici de fois que tu ne me laisses des traces de ton passage. Tu Tas cassée.
HERMÈS. — Décollée ; avec une idée de colleforte, il n'y paraîtra plus.
LAVENAZE. — Il faot que tu touches à tout.
MERMÈs. — Si tu y liens tant, à ta malheureuse chaise, je te la payerai, et qu'il n'en soit plus question.
LAVENAZE. — C'cst qu'aussI, mon pauvre arol, tu es d'une maladresse...
(Mermès prend une autre chaise, s'y assied achevai, au beau milieu de la pièce, les coudes appuyés sur le dossier, frappant de temps en temps sur sa botte à grands coups de sa eravache.
MERMis. — Tu étais donc hier en campagne? Je ne t'ai point rencontré.
LAVENAZE. — Ou mc l'a dit en rentrant.' MERMÉs. — J'amenais le flls Tarlat; il est ici. Il m'est venu voir en arrivant. Nous étions venus le demander à dîner; ne te trouvant pas, je le menai à la pension, et le soir au spectacle. (// tire un cigare de>a poche.)
LAYBNAZE. — Quc vlent-fl faire à Paris, (sb jeune homme?
HBRMÉs. — Tu as un briquet? (Il se lève et cherche un briqueL)
layenâze. — Je n'en sais rien ; vois sur la cheminée.
MCRMÉs. — Pas plus que sur la main.
LAYENAZE. — Tu Yas cncore Aimer?
MERMâs. — Décidément, je ne trouve pas de briquet.
LAYENAZE. — Je croyais en avoir un.
MERMÉs. — Gomment! pas de briquet? Ah çà!
tu plaisantes?
LAYENAZE. — Jc ne plaisante pas.
MBRM &8. ~ On ne croira jamais que, dans une maison comme la tienne, 11 n'y ait pas un briquet.
(Il change l«8 flambeaux de place sur la cheminée ; il soulève le globe de la peadule, eX renverse les flacons.)
LAYENAZE. — Prcuds garde! tu vas encore faire quelque miracle.
MERMis. — Sois calme, ne crains rien. Si encore ton feu n'était pas éteint. Je t'ai cependant connu un briquet, on ne me l'ôtera pas de l'idée. Je
le vois encore, dans une boite rouge. Voyons si par hasard je n'aurais pas le mien sur moi. (En cherchant dans les poches de sa redingote, il en tire un briquet.) Diable de béte! j'avais le mien en ^poche; juste l'histoire de l'homme qui cherchait sa femme... Tu vois ce briquet, tu le vois? Tu le trouverais dans la rue, que tu ne le ramasserais pas; eh bien, tel qu'il est, je ne m'en déferais pas pour beaucoup.
(Il bat le briquet et ailame son cigare après avoir repris sur la chaise sa première position.)
Ne me demandais-tu pas ce que venait faire à Paris le fils Tartat?
LAYBNAZE. — Jo CrolS qUC OUl.
M ERMis. — Il y vient pour son droit. Le père voudrait en faire un procureur; mais je ne lui crois pas les doigts assez longs.
LAVENAZE. — N'avaîl-ll pas un oncle qui l'était?
MERHÊs. — Oui bien, qui l'est même encore; c'est le père Landais, le vieux Landais, le propre frère de sa mère ; la mère était une Landais. Tu Tas bien connu, Lavenaze, ce vieux Landais, qui demeure rue des Bénédictins, tout contre l'ancien
collège. Quel vieux podagre que ce vieux Landais ! quel fesse-malhieu ! Il a eu assez de mon argent, le vieux corsaire t Aussi est-il rlctiissime, l'infâme gredin! 11 compte céder son fonds de boutique à son neveu, qui ne le tient pas encore : il crèvera à la peine, le vieux juif.
LAVENAZE. —Il cst très-âgé, cet oncle?
HERMÈS. — Vieux comme les rues, l'âme chevillée dans le corps.
LAVENAZE. Je nc le connais pas, ce fils Tartat; je ne l'ai jamais vu.
MBRHÉs. — Charmant jeune homme, très-bien, très-gentil, qui n'a point l'air d'y loucher, et qui n'abandonne pas sa part aux chiens.
LAVENAZE. — N'avail-il pas un frère plus âgé que lui?
HERMÈS. — Son frère a!né, charmant garçon aussi, qui a fait les cent dix-neuf coups, qui a mangé à son père plus d'argent qu'il n'est gros, un brigand fini, qui s'est engagé; bon comme le bon pain, ce frère, le cœur sur la main ; il n'a rien à lui.
LAVENAZE. — Ah çà! dis donc, je ne me gêne pas avec toi...
MERMÈs. — Et bien lu fais.
LAVENAZE. — Je vals te prier de me laisser seul.
i4â CROQUIS A LA PLUME.
HERMÈS. — Bien, très-bien. Tn sais que je lui ai donné rendez-vous ici, au fils Tartat.
làtenaze. —En voilà ta première no«ivelle.
M BBM&s. -~ Tantôt, à trois heures. Noos venons dîner.
LAVENAZE. — Peut-être dînerai* je chez ma sœur.
HERMÈS, se levant. — Qu'à cela ne tienne. La maison est bonne, et Thérèson est là. '