SCÈNE XXV
LES MÊMES, UN GARÇOiN DE BAIN.
LE GARÇON DE BAIN. — V'Ià vol' bain qu'on monte. Où faut t'y le mettre?
LAYENAZE. — Une baignoire?
MADAME DE LA BASTIDE. — Laisse là ta baignoire. Je le prendrai tantôt.
LE GARÇON. — Ça SUffll. (// SOTL)
MADAME DE LA BASTIDE. — Il a Talr de revenir du Congo, le pauvre ami.
LAYENAZE. — Comment t vous ici?
MADAME DE LA BASTIDE. — Tu me recouuals !
LAYENAZE. — VoUS ICÎ ?
MADAME DE LA BASTIDE. —J*ai voulu VOUS Surprendre. Ne reste donc pas ainsi debout...
LAVENAZE. — N'atiez-vous pas prendre un bain? MADAME DE LA BASTIDE. — Je viens de le renvoyer. Prends donc un siège.
(Lavenaze s'assied, son chapeaa sur les genonx, dans Tattitude d'nn homme qui rend une visite.)
MADAME DE LA BASTIDE. — Ne te forDiallse pas, je descends de diligence... J'ai vu ta fille; sais-tu qu'elle est charmante ?
LAVENAZE. — Vous Tavcz vuc, madame?
MADAME DE LA BASTIDE. — G'CSt CllC qul m'a
reçue; c'est tout le portrait de sa pauvre mère.
LAVENAZE. — Oui, cllc 8 bien la même douceur, la même égalité de caractère...
MADAME DE LA BASTIDE. — N'CU parlOttS paS
davantage, qu'il n'en soit plus question. Parlons un peu de M. de la Bastide, c'est beaucoup plus gai.
LAVENAZE. — Comment se porte-t-il?
MADAME DE LA BASTIDE. — Très-blcn ; tu nc peox te faire une idée de ce qu'est devenu le pauvre cher homme. Une momie, une abnégation, une machine qui boit, mange et s'endort, voilà ce qu'il est. Du reste, il me laisse bien tranquille, je t'assure : je vais, je viens, je trotte; il n'en sait pas un mol. Nous avons un procès duquel dépend une
LKS COMPATRIOTES. <67
grande parlie de notre forlune; il n'aurait certainement tenu qu'à lui qu'il fût terminé depuis longtemps; eh bien, non, il aimerait mieux se laisser enlever jusqu'à sa dernière chemise que de faire un pas.
LÀTEiTAZE. — En vérité ?
MABAMB DE LA BASTIDE. — Quand j'ai VU qu'li n'y avait plus moyen d'en jamais rien tirer, je me suis dit : Un instant, ne restons pas là le bec dans l'eau ; nous avons affaire à forte partie, prenons les devants, allons à Paris, et me voilà. Je compte sur toi.
LAVENAZE. -- Jc cralns bien de ne pouvoir vous être d'une grande utilité.
MADAME DE LA BASTIDE. — Pds dc défaites, mon cher. Je compte rester ici ce qu'il y faudra rester; tiens-loi-ie pour dit.
LAVRNAZE. — Dalgnez m'écouter...
MADAME DE LA BASTIDE. —Tu uc dcvincrais jamais avec qui je me suis trouvée nez à nez, en descendant de diligence ?
LAVENAZE. — NOtt, CCrtCS.
MADAME DE LA BASTIDE. — Jc tC IC dOUUC en
cent : Mermès.
LAVENAZE. — Nous avoHS cu Sa visite ce matin.
MADAME DE LA BASTIDE. — QUCl CUiSlrc! qUCl
goujat! quel cynique que cet bomme !
108 CROQUIS A LA PLUiME.
LAYElfAZB. — Lui?
HADAHB DE LA BASTIDE. — Ufl SpadaSSlO, qui
a failli me compromellre, me perdre de repu talion.
LAYERAZE. — Mermès?
MADAME DE LA BASTIDE. — Et ce pdQvre M. de la Baslide, comment l'a-t-il traité? Il l'a traîné dans la crotle. Ma belle-sœur, madame Bibolasse, la femme du premier pharmacien de la ville, ne IVt-li pas fait passer pour ia dernière des dernières?
LAVENAZE. — Cela m'étonne.
MADAME DE LA BASTIDE.— G'est UR ivroguasse !
LAVENAZE. — Mcrmès?
MADAME DE LA BASTIDE. — Un fumeur, uu panier percé, un bomme à pendre!
LAVENAZE. — C'est uu excellent garçon.
MADAME DE LA BASTIDE. — Un tou détestable, sentant la caserne d'une lieue, bavard comme une vieille pie, insolent comme le valet du bourreau ! Aussi je te certifle que je lui ai lancé des regards qui témoignaient de tout le mépris que je faisais de sa personne. Et tu le vois toujours, à ce qu'il paraît?
LAVRNAZB. — ToUJOUrS.
MADAME DE LA BASTIDE. — Si lu veux me faire un grand plaisir, ce sera de ne pas le recevoir le temps que je serai chez toi.
LAVENAZE. — Je ne puis m'engager à cela.
, MADAME DE LA BASTiAE. — Qu'il s'y présente, cl nous verrons. Ce drôle-ià nous vint, Tannée passée, chez sa tante, une vieille folle, qui vaut ODOins que lui encore...
LAVEPTAZfi. -- Mademoiselle Mazas?
MADAME DE LA BASTIDE. — Cnd de uos grandes meneuses, Tâme damnée du vieux curé de Saint- Jacques.
LAvsnAZB. — C'est la fewme la plus respectable...
MADAMfi DB LA BASTIDE. — Erreur,< Cher ami, erreur! une couleuvre qui se glisse et s'insinue dans toutes les maisons, une lame à deux tranchants.
LAYBivAZE.— Depuis six ans au moins, la pauvre demoiselle a perdu la vue.
MADAME DB LA BASTIDE .— C'cst là précisément ce qui la rend plus dangereuse encore. C'est elle qui avait lancé son neveu contre moi.
liAVENAZE. — Il adore sa tante.
MADAME DE LA BASTIDE. — Jc SalS bien qu'll
l'aime; c'est bien pour cela qu'il voulait me casser les reins. Il ne s'en cachait pas, il le disait à qui voulait l'entendre, i'odieux brigand! J'ai le malheur d'y voir trop clair. Est-ce ma faute, à moi, si, un soir, en sortant de faire tna partie chez madame Judicis, j'ai failli être renversée par le substi-
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lui du procureur da roi, un charmant jeune homme, qui venait lui rendre visite à près de minuit en pantoufles et en foulard? Ai-je eu tort de répéter ce que tout le monde sait, qu'un capitaine avait oublié son col et son bonnet chez madame de Mirac, pendant un petit voyage que lit son mari à Carpentras? Ai-je aussi été inventer que mademoiselle de Valès avait chez elle un tire-bottes? Tu sauras, du reste, pour ta gouverne, que je ne vois plus grand monde. Les femmes sont bien trop méchantes! Non, mais c'est que c'est inimaginable, toutes les atrocités qui ont été débitées sur mon compte; toute autre, à ma place, aurait quitté sa ville dans les vingt-quatre heures. Et tu ne croirais jamais d'où vient tout cet acharnement! tu ne pourrais le croire !
LAVENAZË. — Pas cncorc,
MADAME DE LA BASTIDE.— D'uuc demi-douzaioe de pies-griècbes, pas davantage, qui ontempaumé toute la société. Si cela ne fait pas pitié! être jugée par de semblables pécores.
LAVENAZE. — Vous voilà en guerre avec toute la ville.
MADAME DE LA BASTIDE. — La VilIC, iCS fau-
bourgs, avec tout le monde. Nous n'avons pas un chat dans nos intérêts, c'est à qui nous tournera le dos; nos proches mêmes, sur lesquels nous de-
\ions le plus compter, ont été les premiers à nous abandonner. Tu asj)ien eonnu Benjamin?
' làvenaze. — Votre neveu?
MADAME DE LA BASTIDE. — Gelui de mon mari.
Tu ras .vu à Paris?
làvenazb. — Un clerc d'avoué?
MADAME de LA BASTIDE. — Une figure repoussante, s'il t'en souvient ?
LAVENAZE. — Elle uc m'csl pas bien présente, je vois tant de monde...
MADAME DE LA BASTIDE.— ToUt pCUt, tOUl grêle,
tout noir, vilaines dents ; c'est un triste sujet. Tu sais combien nous prîmes soin de lui ?
LATENAZE. — Eu voilà la première nouvelle.
MADAME DE LA BASTIDE.— Gc fut nous qui l'envoyâmesà Paris, qui 1> soutînmes, qui lui servîmes de père et mère, en un mot. Quand il nous revint à la maison, monsieur se crut tout permis; il n'y eut plus moyen de lui faire la moindre observation. Lorsque nous eûmes toute la ville à dos, nonseulement il se garda bien de jamais prendre notre parti, mais encore il affecta de fréquenter de préférence les personnes avec lesquelles nous étions le plus en délicatesse.
LAVENAZE. — En véHté?
MADAME DE LA BASTIDE. — NoUS UC pOUViOUS,
mon mari et moi, tolérer plus longten[^)s une con-
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duite pareille, c'eât été par trop bête; je ne vis plus qu'une chose à faire : ce fut de couper le mal dans sa racine, et je me chargeai de le flanquer à ia porte. 11 n'y fut pas plus tôt, que soudain s'éleva un chorus universel d'indignation, ce fut à qui nous jetterait la pierre ; nous étions des monstres, des cannibales, des infâmes, je «e sais ce qui ne fut pas dit. Ce pauvre de la Bastide était dans Tétat le plus pitoyable, ne sachant plus où donner de la tête; il suait sang et eau, il fondait en larmes. Il voulait s'aller jeter dans les bras de son neveu. Je le remontai du mieux que je pus, je mis son amour-propre, en jeu; il se laissa convaincre. Quant à mol, je tins bon; seule je fis tête à l'orage ; j'eus raison, caria femme du sous-préfet planta là son mari le soir même, et,^e lendemain, il ne fut plus question de nous... Mais, Dieu me pardonne, je crois qu'il s'endort... Lavenaze!
làvenaze. — Plaît-il ?
MADAME DE LA BASTIDE. — Tu t'CndorS?
lavenaze. —Vous croyez ..
MADAME DE LA BASTIDE. — ËCOUtC, tU VaS rire.
Il y avait quelque temps que mon polisson de neveu était congédié; nous n'en entendions plus parler, lorsqu'un beau jour il se présente à ma porte. J'étais seule, on le laisse monter; force me fut de le recevoir. (Lavenaze, profondément en-
dormiy laisse tomber sa tête sur son gilet,) Le voilà dans ma chambre. Il était toot tremblant^ pâle comme la mort, tout interdit, tout bête, tout décontenancé; néanmoins, il était bien facile de deviner quel était son but, qu'il avait la tête montée. Plus je voyais mon homme tourner autour du pot, plus je me gardais de lui donner prise, quand, tout à coup, le voilà parti. Ce fut alors qu'il me débita toute une série d'invectives et d'injures : que Celait à mol qu'il devait son expulsion, que j'étais en partie cause de la rupture d'un mariage qu'il était sur le point de conclure (ce qui n'est pas vrai), que je l'avais compromis dans des propos, et palati patata, mille sottises de ce genre... Quand je vis qu'il en avait pour longtemps encore, je me tus et fis semblant de l'écouter comme si de rien n'était; je poussai tout doucement mon fauteuil contre la fenêtre, je l'ouvris, et, rassemblant toutes mes forces, je me mis à crier : « A la garde t à la garde ! au voleur! à la garde! »
lAVBNAZB, éveillé en sursaut, — Qu'est-ce que c'est?
MA9AME DE LA BASTIDE.— « Ou m'aSSaSSinC...
A la garde! au voleur! à la garde! »
LAVBNAZB, dans la plus grande agitation. — Qn'esl-il donc arrivé? Au ftom du ciel, je vous en conjure, modérez- vous!...
MADAME DE LA BASTIDE. —Ha! ha! ha t ha!
hi!hi!hi!m!