‹ Croquis égyptiens (volume 2)Chapitre 13 sur 41 · GIR6EH · texte numérisé non relu

GIR6EH

tirons au plus vite, formant le projet de revenir quand les arbres auront un peu plus d'ombre , dans quatre- vingt dix ans par exemple.

J'ai une lettre à mettre à la poste. Notre drogman s'informe et nous dirige du côté du bureau. Après avoir parcouru la ville dans toute sa longueur, nous quittons peu à . peu les quartiers populeux , nous traversons les faubourgs , nous entrons dans la campagne et nous commençons à croire qu'on nous a mal renseignés.

Le drogman demande de nouveau et on lui indique encore la direction du désert; c'est inquiétant, mais nous allons toujours, le drogman en tête, nous ensuite^ puis de nombreux mendiants qui nous suivent en demandant des bakchichs, puis enfin les curieux de l'endroit, qui n'ont rien à faire parce que c'est vendredi et qui forment cortège derrière nous.

Nous marchons en tournant le dos à la ville et de temps en temps nous nous arrêtons pour demander à notre suite si nous sommes bien toujours dans le chemin du bureau de poste ; la foule alors fait des signes de tête affirmatifs , étend les bras du côté de la plaine, et nous nous remettons en marche.

Enfin on nous montre un petit mur en ruine , d*un mètre d'élévation, qui forme comme un bastion au milieu des champs. Derrière le mur il y a deux hommes accroupis. C'est là le bureau de la poste de Girgeh.

Le drogman donne la lettre à un de ces hommes. L'employé la soupèse dans sa main^ déclare qu'elle est très-lourde et demande un nombre indéfini de piastres pour l'afiranchir ; mais comme il voit qu'on les lui donne sans hésiter , il la soupèse de nouveau, la trouve plus pesante qu'il n'avait pensé et demande encore de l'argent ; pour nous, nous la croyons suffisamment afiranchie ; alors remployé demande un bakchich, qu'on lui accorde pour tout terminer ; puis, cachant la missive sous ses haillons, il reprend sa pose de chimpanzé en assurant que la lettre partira prochainement.

Je ne suis pas fâché d'avoir vu comment on met sa correspondance à la poste dans la Haute- Egypte. Il paraît que ce spectacle n'a pas intéressé que moi, car une population considérable s'est ramassée autour de nous et je vois bien que cet acte hardi de faire affranchir une lettre a pris aux yeux des habitants les proportions d'un événement.

GIRGEH. 161

Après le dîner, je vais encore avec M. S..., rofflcier prussien, faire une excursion dans les rues au milieu de Tobscurité. De rares lanternes éclairent quelques magasins et le plus souvent nous marchons à tâtons, écrasant les pieds des gens qui dorment le long des murs.

En passant devant une porte ouverte, j'entends parler français, je me souviens alors que j'ai une lettre de recommandation pour un M. Frédéric B.... J'entre, mon pli à la main, et le monsieur auquel je m'adresse est justement celui que je cherche. Après nous avoir fait prendre le café obligatoire^ notre hôte nous oâre de visiter sa maison, construite à l'arabe^ c'est-àdire très-peu construite ; elle est peuplée d'énormes scorpions blancs, dont la piqûre est mortelle, si l'on n'y met tout de suite de l'ammoniaque; aussi il faut toujours avoir soin , quand on veut s'asseoir, de secouer le siège que l'on prend et de faire du bruit de temps en temps, pour faire fuir ces désagréables voisins.

16 décembre.

On nous montre sur les bords du Nil un saint qui est à la même place depuis quarante ans ; c'est une sorte de fakir tout nu qui est entouré de la plus grande vénération. Tous les bateliers qui passent s'arrêtent d'ordinaire pour aller lui baiser la main ; quand ils veulent éviter de lui rendre cet hommage et poursuivre leur route sans débarquer, il fait naitre sous leurs bateaux des écueils de sable qui les font arrêter malgré eux.

C'est ce qui nous est arrivé ; nous avons voulu aller tout droit sans descendre à terre, et aussitôt le bateau a reçu des secousses terribles qui ont failli le briser ; mais malgré les efforts de notre timonier musulman pour nous faire ensabler, notre machiniste, qui est Grec, a eu le dessus et nous avons continué notre voyage sans encombre, ce qui n'a pas empêché les gens de l'équipage de crier au miracle.

QUENEH. 163

A trois heures nous arrivons en vue de Queneh. Des ânes sans étriers et sans bride nous y portent. Nous visitons des fabriques de poteries ; tous les ouvriers sont des enfants, fort adroits du. reste. Les rues sont pleines de militaires et de cavas surchargés d'énormes pistolets qui leur sortent du ventre et de grands cimeterres qui leur pendent aux jambes. Nous trouvons beaucoup de femmes non voilées, vêtues de gazes bleues, jaunes^ roses et vertes ; eUes sont couvertes de bijoux faux et presque toutes sont vieilles et laides à faire peur. Ce sont les débris des anciennes courtisanes duKaire, qui, je ne sais plus

à quelle époque, ont été exilées dans la Haute- Egypte; on ne tolère plus dans la capitale que

les danseuses mâles ou plutôt les danseurs habillés en femmes; la nouvelle morale torque le veut ainsi.

De retour au bateau, les âniers nous demandent des bakchichs, cela va sans dire; mais comme ils ne sont jamais satisfaits, on unit toujours par leur flanquer des coups, et ils ne vous remercient que quand on leur a distribué autant de calottes que d'étrennes.

17 décembre.

Ce matin nous avons traversé le fleuve de bonne heure, pour aller visiter les ruines de Denderah (^ancienne Tentyris), qui se trouvent sur la rive occidentale à une heure du rivage.

On ne tarde pas à voir dans les champs de hauts monticules composés des débris des villes qui se sont superposées là et qui ne sont plus représentées que par des monceaux énormes de briques cassées, de poussière et de fragments de poteries. Les temples splendides qu'on y a trouvés étaient eux-mêmes couverts de plusieurs mètres de ces ruines tassées, et Ton n'apas encore terminé les travaux de déblai qui mettent à jour les richesses archéologiques de Denderah.

On passe d'abord sous un superbe pylône, sorte d'arc de triomphe, couvert d'hiéroglyphes ; puis, cent pas plus loin, on franchit une autre porte en haut de laquelle nous lisons une inscription grecque en l'honneur de César, qu'on appelle fils des dieux. En suivant Taxe de ce second pylône, on arrive à un fort joli petit temple dédié

DEMDERAH. 165

à Isis et tout couvert intérieurement et extérieurement de sculptures allégoriques.

Tout à côté est le grand temple de la déesse Athor , un des plus beaux qui existent en Egypte. Il se compose de nombreuses chambres spacieuses , communiquant et menant toutes au sanctuaire ou naos^ qui malgré ses dimensions est pour ainsi dire isolé au milieu du temple. Aux étages supérieurs il y a des chambrés moins grandes, dont les plafonds sculptés sont fort curieux; ils représentent des femmes colossales et contournées, dont les jambes, le corps et les bras étendus^ allongés, amincis, comme s'ils avaient passé au laminoir, servent de corniches et font presque tout le tour de la salle ; au centre du plafond ont voit taillé en haut-relief le corps fort bien fait d une femme qui parait ^age^ dans l'air ; ces divinités qui planent ainsi sur nos tôtes figurent la déesse Neith, l'image du ciel.

Dans cet édifice tout est sculpté, il n'y a pas uu escalier , un couloir , un vestibule qui ne soit oouvert de scènes intéressantes représentant les dieux et les rois de l'Egypte ; ces tableaux sont toujours accompagnés d'inscriptions hiéroglyphiques qui expliquent dans les plus

grands détails tout ce que l'artiste a voulu figurer.

La partie la plus belle de ce temple énorme, c'est le pronaos ou vestibule principal. Vingtquatre colonnes monstrueuses de dix-huit mètres de haut, couvertes de bas-reliefs, en supportent l'immense plafond, qui représente tout un zodiaque. Les chapiteaux de ces colonnes sont formés de quatre têtes de femmes accouplées oreille contre oreille ; à une époque postérieure on les a mutilées, martelées et grattées avec un soin étonnant. Tous les plafonds ont été peints, mais il ne reste plus de traces de couleurs que dans quelques parties ; le plus souvent ils sont couverts d'un semis d'étoiles.

A côté de cet imposant édifice, se trouve un autre temple presque enfoui sous les décombres ;^ les chapiteaux des colonnes qui l'entourent reproduisent l'image de Typhon, le méchant frère d'Osiris. A l'intérieur on trouve indéfiniment représentée la scène d'Athor, la viergemère, allaitant Horus, le sauveur des hommes ; les Grecs et quelques savants après eux ont cru y voir Vénus et l'Amour.

Ces monuments n'ont pas été le moins du monde endommagés par le temps, et s'ils n'a-

Mariette-Bey, qui y fait faire des fouilles et relever au moyen de papier à empreinte les écritures nouvellement mises à jour.

Après avoir remonté le fleuve toute l'aprèsmidi, nous arrivons avant le coucher du soleil à Luxor, et nous nous empressons d'aller admirer les ruines grandioses du temple , ainsi que l'obélisque qui a fait le pendant de celui de Paris.

Malheureusement les décombres et les habitations ont envahi les restes de la ville sacrée. Les

colonnes, qui ont vingt mètres de hauteur, sont enfouies jusqu'au chapiteau et paraissent encore colossales ; seulement, pour en retrouver l'ordonnance, il faut pénétrer dans les maisons des habitants.

Nous voyons une cour assez grande toute remplie de ces chapiteaux ; on nous arrête au moment où nous y pénétrons : c'est la mosquée !

Nous entrons chez le consul américain, qui s'est fait un logement dans la grande colonnade, et voyant un escalier nous nous apprêtons à le monter pour jouir de la vue du haut du temple; on nous arrête encore : c'est le. harem ! !

C'est inoulla masse de richesses qui dorment

18 décembre.

Nous venons de faire une course fatigante qui nous a pris la journée entière.

Après avoir traversé le Nil ou plutôt le bras du Nil qui sépare Luxor de ce qu'on appelle Tlle- Basse, nous avons enfourché des baudets et franchi presque à la nage l'autre bras du fleuve.

Mon ânier s'appelle Saïd. C'est un gaillard de quinze ans, à la peau chocolat, à la figure fine, distinguée, et dont les yeux vifs pétillent d'intelligence. Il parle l'anglais comme lord Palmer ston et ne sait du français que ces deux mots : « Très-bien ! » ce qui le gêne un peu pour exprimer dans cette langue des idées variées. J'en suis quitte pour me servir de la langue d'Albion, que je finis par parler passablement, à ce que m'assure mon donkeyman. Ce garçon qui court après les baudets montés par les touristes est le fils d'un paysan des environs, — peut-être

un descendant de Ramsès II, auquel il ressemble, — A force de louer son âne aux Anglais, il

a ramassé de quoi ^avoir un beau nègre qui, à

on le voit, savaient que les petits cadeaux entretiennent l'amitié, et la moralité de ces représentations est que le bakchich, étant agréé avec plaisir par Ammon ou Isis, peut être déclaré d'institution divine ; et, de même que l'aumône a été sanctifiée par les religions modernes, de même le bakchich est le fond de tous les sujets religieux des vieux temples.

Quant aux artistes qui imaginaient ces tableaux, ils se seraient cru perdus et peut-être damnés s'ils n'avaient donné à leurs personnages une tournure raide et des mouvements de bras qui pour la grâce rappellent les beaux gestes de Guignol et de Polichinelle.

Ces considérations n'ôtent rien du reste à la grandeur et à la beauté du monument.

Après avoir admiré cet imposant édifice, nous nous dirigeons du côté des grandes montagnes de la chaîne Libyque et nous engageons dans la vallée sauvage où se trouvent les tombeaux des rois.

Peu à peu les rochers s'élèvent et se rapprochent ; ils finissent par former de gigantesques murailles qui protègent contre les profanateurs les restes des monarques de Thèbes. Le lieu ne pouvait être mieux choisi ; grandiose et retiré.

sans doute la déesse Ehou, aux ailes étendues. Que sais-je ? je sens qu'une mystique terreur m'envahit et m'oppresse....

Nous pénétrons dans une de ces vastes ouvertures. Un escalier très-raide nous plonge tout de suite dans les ténèbres. Alors on allume des bougies etl'on parcourt un large couloir en pente entièrement orné de bas-reliefs peints, dont les couleurs se sont admirablement conservées ; puis on trouve un autre escalier* qui descend entre deux rangées de peintures allégoriques, entourées d'hiéroglyphes, et conduit à un nouveau corridor de belle dimension. Ce corridor, fort bien ornementé, aboutit à une salle peinte de sujets représentant le passage de l'âme du roi dans l'autre monde! Quel voyage fatigant on lui faiffaire, à cetteâme errante ! Que d'épreuves, que de jugements elle a à subir ! Ah! vraiment, si les rois des nobles dynasties avaient la vie douce, ils n'avaient qu'à bien se préparer au travail pénible qui les attendait après leur mort.

Un cartouche incessamment répété sur les murs nous apprend que nous sommes dans le tombeau du grand Sésostris.

Lorsque Belzoni découvrit cet hypogée funéraire, il trouva que le souterrain s'arrêtait là.

que, dès l'avènement d'un monarque au trône , on s'occupait de creuser sa tombe, et que cette dernière demeure était d'autant plus avancée dans la montagne et plus riche d'ornementations que le règne du roi avait été plus long. Il faut croire qu'à la mort de Ramsès II, on fut obligé de terminer rapidement cet ouvrage commencé sur de trop vastes proportions.

Cette chambre inachevée conduit à une autre, parfaitement finie et qui aboutit elle-même à une salle, la plus grande et la plus belle de toutes , dont la colonnade majestueuse donne accès sur une nef transversale immense, et surmontée d'une voûte excessivement hardie d'aspect. Cette voûte, comme celle des cathédrales gothiques , est chargée d'étoiles d'or sur un fond d'azur.

Des salles latérales, fort curieuses par leurs dispositions architecturales et leurs bas-reliefs peints, entourent cet énorme espace pratiqué dans la montagne. On croirait peut-être que là se trouva le corps du roi; il n'en fut rien. A une époque de son règne, on avait préparé en cet endroit un sarcophage en granit , mais Sésostris ayant vécu plus longtemps encore , on put prolonger l'hypogée royal et laisser inoccupé le superbe tombeau de granit.

* liers; le tout se termine par une vaste nef, couverte d'un plein- cintre élevé. Les murs , les piliers, les plafonds sont, comme dans la tombe de Sésostris, surchargés de bas-reliefs peints , représentant surtout des allégories religieuses et funéraires.

Une autre tombe intéressante est celle de Ramsès III, le fondateur de la XX°*® dynastie. A droite et à gauche du vaste couloir qui conduit au sarcophage royal, il y a des chambres qui étaient destinées, à ce qu'on pense, à recevoir les restes des principaux officiers de la maison du roi. Chacune de ces chambres est ornée de fresques rappelant les fonctions de l'oflScier qui devait y reposer après sa mort. On peut remarquer qu'à cette époque il n'y avait ni ministre de l'intérieur, ni ministre de la guerre, ni ministre de l'instruction publique ; mais les rois avaient autour d'eux le grand panetier, le grand cuisinier, le grand jardinier, etc., ou si l'on aime mieux, ils avaient un ministère de la cuisine, un ministère du jardinage, un ministère de l'ameublement, etc. On comprend que les peintures qui ont trait à toutes ces branches de l'art domestique soient fort curieuses, et malgré l'imperfection du dessin et la naïveté de la com-

la danse des aimées, ce qui par parenthèse rappelle beaucoup les danses espagnoles. Cette scène bruyante exécutée dans une vallée sauvage, à l'entrée d'un monument trente fois séculaire, m'a laissé un profond souvenir.

A la fin de cette fantasia, je donnai à Tan d'eux un bakchich afin qu'il le partageât entre tous. Malheureusement, je n'avais pas réfléchi que les pièces de monnaie égyptienne ne sont pas divisibles les unes par les autres et qu'il est impossible de donner exactement la monnaie d'une pièce un peu grosse. Aussi ces hommes ne s'entendirent pas du tout sur la distribution à faire. La discussion s'engagea terrible ; ces figures arabes dont le sourire est si séduisant, avaient tout d'un coup pris, à la vue de l'argent, l'animation sauvage et frémissante du tigre qui voit le sang ; les yeux lançaient des éclairs et les consonnes gutturales échappaient des bouches comme un feu d'artifice.

Mon ânier, Saïd, dont la physionomie m'avait plu à cause de sa grâce , rugissait comme une panthère.

Je fus obligé de mettre le holà, de retirer l'argent donné et de charger le drogman de faire une distribution aussi équitable que possible.

SOUS ses propres décombres ; les chapiteaux sont à fleur de terre; pourtant nous pouvons en rampant nous introduire dans une vaste salle à colonnes. Tout autour étaient des chambres funèbres ; je ne sais à quelle époque on a pille ces tombeaux ; les corps des momies sont tous là, gisants pêle-mêle au milieu de leurs linceuls déchirés; on les a dépouillés de leurs bijoux et abandonné sur le sol. Aussi l'odeur de baume et de cadavre est insupportable; on enfonce jusqu'à la cheville dans les chairs putréfiées et les bandelettes décomposées : on se butte à des crânes aux yeux railleurs, à des tibias qui font bascule et vous frappent... et ce charnier royal fait mal au cœur. Sic transit, etc.

Pendant que nous sommes en tournée sépulcrale, nous visitons encore les catacombes d'Assassif, où le peuple était enterré. On n'y voit rien que les murs bruts des corridors infinis. Une senteur de bitume et de baume vous pénètre ; des nuages de chauve-souris circulent autour de votre tête et le vent que font leurs ailes donne froid. On s'empresse de retourner au grand air.

La journée a été terminée par une visite au Ramesseïon, palais de Ramsès IL Je ne sais pas

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d'étoiles sur fond bleu, tient en Taw comme la voûte céleste et que les colonnes ne sont là que comme une plantation de lotus sacrés. Naturd* lement^ tout est sculpté depuis le haut jusqu'am bas, mais les scènes reproduites sont toujours ces compositions officielles dont j'ai parlé.

Entre l'énorme pylône qui sert d'entrée, et le vaste vestibule, entouré de cariatides gigantesques en costume d'Osiris, on voit^ renversé sur le sol et brisé, un colosse en granit rose, dont la tête seule a sept mètres de circonférence ; on a calculé que le bloc total de la statue pesait plus d'un million de kilogrammes. Certes, si l'on est confondu à la pensée des moyens mécaniques qu'il a fallu employer pour amener cette statrie depuis les carrières, de Syène jusque-là , quel sentiment d'étonnement ne doit-on pas éprouver ,en songeant que Cambyse, dans sa haine pour la dynastie égyptienne, a trouvé les moyens de renverser et de briser un tel colosse.

Il va sans dire que le même Cambyse a soigneusement fait gratter et marteler toutes les têtes des rois qui figurent sur les bas-reliefs du Ramesseïon, et que les premiers chrétiens ont à leur tour consciencieusement efiacé les têtes dfes dieux qui ornent ces mêmes sculptures.

19 décembre.

Nous traversons le Nil de grand matin et nous trouvons sur l'autre rive nos àniers de la veille. Au moment d'enfourcher son baudet , je dis à Saïd :

— Aujourd'hui, mon garçon, il ne faut pas vous attendre à recevoir le moindre bakchich. Je ne sais quelle folie m'a poussé hier ; en vous quittant, je vous ai abandonné toute ma fortune; c'est vous qui êtes riche maintenant et c'est moi qui suis pauvre.

— Pas de bakchich ? me répond-il en riant, alors , pas de bourrique ! (No money , no donkey).

Et il fait mine d'emmener son âne. Mais aussitôt, craignant que je ne m'adresse à un de ses camarades , il revient tout gracieux et me fait monter, en me déclarant qu'il ne sollicite pour récompense que la faveur d'être mon ânier.

Le gaillard s'est aperçu que j'aimais à plaisanter et il me sert selon mon goût. Il n'en restera pas là du reste ; s'emparant de cette idée

isolés au milieu de la plaine, rappellent toat-àfait, comme le remarqua drôlatiquement M. S..., deux demoiselles qui, dans un bal seraient restées toutes seules sur leurs chaises. Le fait est qu'ils ont l'air fort malheureux. Mais à mesure qu'on s'approche , leurs dimensions deyiennent tellement imposantes, que l'on est presque saisi à leur aspect.

Saïd nous avait devancés , et grimpé sur les genoux de la statue musicienne , il paraissait à peine sur cette montagne sculptée ; sa peau brune se détachait comme un point noir sur la blancheur de là pierre. Muni d'un caillou , il frappait contre le bloc, qui rendait un son cristallin et prolongé tout particulier.

Les colosses ont vingt mètres de haut et ils n'étaient pas les seuls qui se dressassent dans cette plaine ; on retrouve les traces de seize autres qui, alignés deux à deux, formaient avec ceux-là une ayenue de géants.

Nous ne tardons pas à arriver aux ruines ma" jestueuses de Médinet-Abou. Nous visitons d'abord le temple élevé par les trois Touthmès , (XVIII°*® dynastie). Tout à côté , sur la gauche, se trouve le palais de Ramsès III , dont il reste encore un pavillon de trois étages , d'un style

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très-imposant; l'entrée, placée entré deux avantcorps majestueux, fait une impression de grandeur particulière. Il va sans dire que Tarchitecte n'a pas laissé un pouce de muraille sans la couvrir de sculptures ; seulement les ornements du pavillon royal sortent des sujets consacrés qui décorent les temples, et le caractère intime delà plupart d'entre eux a fait supposer que là était le harem du roi.

Ces merveilles ne sont que le prélude de ce qui attend le voyageur dans la visite au grand temple que le fondateur de la XX°*« dynastie fit élever à côté de son palais, en l'honneur d'Ammon, le grand dieu de Thèbes.

Qu'on se figure une avenue de sphinx. — La plupart sont allés orner les musées de l'Europe. — Cette avenue aboutit à un vaste pylône formé de deux tours pyramidales , reliées par un portail sculpté. Sur ces tours, on a représenté le roi, de grandeur colossale, frappant de son sabre une myriade d'ennemis tout petits qui, bien entendu, sont battus à plate couture. Ammon préside à ces victoires de son roi bien-aimé.

Passant sous l'énorme portail, on arrive dans une large cour dont un des côtés est supporté par des cariatides osiriennes qui sont d'un très-

grand effet ; j'ai remarqué, avec un sentiment qui n'était pas dépourvu d'une certaine humiliation, que je leur vais juste à la cheville. Derrière ces cariatides est un mur immense, qui représente la prise d'une ville par Ramsès III ; le roi, selon l'usage flatteur des artistes de l'époque, a des proportions démesurées ; il lance des flèches qui sont si grosses, que pour pouvoir percer les ennemis liliputiens qu'il a à combattre, on a eu soin de faire les blessés beaucoup plus grands que les autres , à seule fin de pouvoir faire entrer le trait dans le corps du mourant. Au bas des remparts, les soldats du roi montent à l'assaut, tenant leurs boucliers sur la tête.

Tout à côté, on a figuré le retour du roi dans sa capitale ; monté sur un char attelé de superbes chevaux qu'il conduit comme un cocher de grande maison; il est de plus traîné par une masse de prisonniers , dans les types desquels on reconnaît toutes les races asiatiques ou africaines voisines de l'Egypte. Le bon peuple de Thèbes émerveillé bat des mains, se prosterne, adore.

Il est curieux de voir les moyens ingénieux que les peintres ont employés pour rendre une telle foule sans le secours d'aucun élément de perspective. Ainsi , lorsque des gens marchent

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