‹ Croquis égyptiens (volume 2)Chapitre 15 sur 41 · SAÏD · texte numérisé non relu

SAÏD

J'ai la mauvaise habitude de chanter à tout propos ; les âniers , m*.entendant , se groupent derrière moi pour m'écouter ; il faut dire qu'ils ne sont pas difficiles en fait de musique ; je m'aperçois que j'ai un public improvisé , et Saïd m'encourage à continuer, en me disant que je chante très-bien et qu'arrivé à la barque il me donnera un bon bakchich.

Je me mets à rire de son insistance à jouer son rôle de millionnaire. Il voit que je ne lui en veux plus et, au moment de nous séparer, le bakchich promis est donné. Seulement c'esl Saïd qui le reçoit.

196 CROQUIS ÉGTPTIEMS.

20 décembre.

La journée toute entière a été consacrée à visiter les ruines de Earnak.

Il est hors de doute que la partie la plus importante de l'ancienne ville de Thèbes s'étendait sur la rive droite, depuis Karnak jusqu'à Luxer, les ruines splendides que Ton rencontre à chaque pas, la quantité de pyWnës qui restentencore debout, justifient la réputation de beauté et de grandeur qu'a eue cette ancienne cité et le titre que lui donnent ^les auteurs grecs, de ville aux cent portes.

On arrive à Karnak par un arc de triomphe colossal qui était destiné à relier les deux tours d'un pylône qui n'a pas été achevé. Ce monument a ceci de particulier, qu'au milieu de sujets dans le style égyptien, le roi Ptolémée Evergète y figure en costume grec, ce qui dut paraître fort inconvenant aux artistes du temps, habitués aux formules traditionnelles.

Un temple assez bien conservé auquel conduit une avenue de sphinx, était dédié au dieu

nit dont les peintures sont parfaitement conservées, et surtout le grand liypostyle,qui ressemble à une forêt de colonnes monstrueuses ; le plafond a croulé partout, et les nombreux oiseaux qui gazouillent dans le feuillage des chapiteaux complètent Tillusion.

C'est à Tombre de ces arbres de pierre que nous avons pris le repas et le repos de midi ; et le silence, la majesté, la splendeur de ce lieu formaient un ensemble que je n'oublierai jamais.

Pendant que nous parcourons ce chaos pétrifié qu'on appelle Karnak, une masse de petits fellahs nous suit cherchant à nous soutirer quelque aumône. Je vois dans le sable une pierre arrondie que je retourne du pied, et je reconnais que c'est la tête d'une petite statue en granit rose; je ramasse ma trouvaille avec empressement, et j'apprends aux moutards qui m'entourent que ce morceau de statue a une certaine valeur, que c'est antique.

Aussitôt l'un d'eux saisit à terre un éclat de granit tout à fait insignifiant et me le présente en disant :

— Antique!

Je fais semblant d'admirer beaucoup son fragment de rocher et j'ai l'air de vouloir l'acheter; il m'en demande tout de suite une guinée.

se retire me laissd,nt un peu attrapé d'javpir si bien réussi.

Aussi je l'appelle une dernière fois pour le récompenser de la petite comédie qu'il ^ jouée sans trop s'en douter.

Mistriss B... rencontre dans les ruiner son ânier de la veille ; elle lui ayait fait robgervation qu'avec sa mauvaise chemise déchirée, qui lui tenait à peine aux épaules, il était un peu cho-' king, et le garçon avait désiré lui faire voir qu'il possédait de beaux vêtements pour les jours où il ne courait pas dans les broussailles. En effet, il est méconnaissable avec son abbaye bleue en poils de chameau retombant en longs plis sur ses talons, son tarbouch d'Esneh, qui lui surmonte la tête comme une petite mitre brodée , toute blanche et bien propre , son ample melayeh d'Ethiopie qu'il drape gracieusement autour de son corps. Il nous aborde en vrai gentleman et, comme aujourd'hui il n'est pas à nos ordres, il daigne se promener avec nous ; après avoir fait un peu de conversation pour jouir de l'effet produit par son co^tume^ il prend congé en donnant à tous , surtout à mistriss B,.., de vigoureuses

202 CROQUIS lÊQTPTIENS.

21 décembre.

Dans la matinée nous arrivons à Esneh, qui a la réputation d'être la Capoue de l'Egypte. La ville nous a paru assez insignifiante. Elle est un peu animée par un détachement de bachi-bozouks aux costumes éclatants et variés.

On trouve là le péristyle très-bien conservé d'un temple. Le style des bas-reliefs est lourd et sent un peu la décadence. Les colonnes, au contraire, sont plus minces et plus élancées que de coutume et, pour faire les chapiteaux, on a épuisé toutes les combinaisons des fleurs et des feuilles du lotus, du papirus et du palmier; aussi pas un n'est semblable à l'autre et tous sont fort beaux. Le reste du temple sera déblayé tôt ou tard.

Après avoir repris notre navire, nous arrivons au coucher iu^soleil à Edfou, dont nous apercevons depuis longtemps le pylône énorme qui se dresse dans la plaine.

Isis. Des rois, haats comme des maisons, tenant par les cheveux des liasses de prisonniers vaincus, les offrent à ces divinités. A droite et à gauche du portail, se trouvent les débris de deux colosses en forme d'épervier mitre, oiseau symbolique d'Horus. On voit encore à l'intérieur de la porte le système de plaques tournantes qui servait à faire ouvrir et fermer les lourds battants de bronze qui ornaient l'entrée du temple.

Ce pylône majestueux dnnne accès dans une vaste cour ornée tout autour de hauts portiques à colonnes. Puis se présente un péristyle aux piliers énormes, dont les chapiteaux sont d'une richesse et d'une variété admirables. De là on passe dans un majestueux vestibule qui communique avec un grand nombre de salles latérales et mène à un hypostyle orné comme le péristyle de colonnes superbes. Une salle élevée sert de pronaos, et enfin on arrive au sanctuaire ou naos ; ses murs sont inclinés extérieurement et il est isolé, au moyen d'un couloir, de toutes les salles qui l'entourent. Sur la droite est une petite chapelle très-ornementée qu'on retrouve à la même place dans tous les temples, et qui devait contenir les objets sacrés les plus précieux.

Tout est couvert de sculptures peintes, et l'en-

saisi , le prestige est complet , et rémotion va grandissant à mesure que l'on parcourt ce chefd'œuvre de l'architecture égyptienne.

Un escalier en très-bon état nous a permis de monter sur la terrasse du pylône et de jouir de la magnifique vue des rives du Nil.

Après quelques heures de marche de notre bateau, nous nous arrêtons aux carrières de Silsileh d'où l'on a tiré la plupart des magnifiques matériaux qui ont servi à construire les palais des anciens empires. On voit encore, à l'angle des rochers exploités, les trous en forme d'anneaux dans lesquels on passait les câbles destinés à retenir les blocs ; on les descendait ainsi jusque sur les bateaux du Nil par une pente douce formée de sable et de cailloux glissants.

Quelques chapelles funéraires et des stèles taillées dans le roc rappellent des ex-voto de difiérents rois, notamment de ceux delaXVIIP dynastie.

A Silsileh , la chaîne arabique se rapproche des montagnes libyques au point que le Nil se trouve resserré entre deux murs de rochers.

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23 décembre.

A dix heures du matin, nous arrivons à Assouan (Syène des Romains), dont le paysage rocheux, escarpé et verdoyant nous présente le Nil sous un nouvel aspect.

Le port, défendu par de pittoresques écueils de granit rose, offre aux regards un ensemble de maisons en amphithéâtre et de bouquets de sycomores, de palmiers, de doums et de gommiers poussant au milieu de rochers tourmentés. Des ruines aux silhouettes imposantes dominent ce site intéressant.

Nous parcourons la ville. On voit que les Européens y sont rares, car devant nous les enfants se sauvent, les femmes se cachent, les hommes font des gestes de mépris ou portent à l'œil le pouce de la main gauche étendue pour se préserver du mauvais regard.

Nous visitons un temple qui n'a de remarquable que sa nouvelle extraction des décombres ; il n'y a pas un mois que Mariette-Bey l'a découvert.

breux colliers, des bracelets^ des boucles d'oreilles et des ceintures formées d'une frange garnie de coquillages; le voile est toujours flottant derrière [elles, ce qui permet d'admirer les détails de ce costume singulier, la couleur de leur peau bronzée et la laideur de leurs formes.

Il y a du reste à Assouan plusieurs races mélangées. Celle du fellah est sans contredit la moins belle ; il n'a plus ici le type des habitants de la basse Egypte, son nez est camard et ses yeux abrutis. Les figures les plus intelligentes sont celles des barbarins et de certains nègres. Les barbarins ont le profil énergique et la pose digne, ils sont généralement d'honnêtes gens et alimentent de serviteurs fidèles le Kaire et Alexandrie. Les nègres ont la physionomie ouverte et franche, ce sont de bonnes bêtes de somme aimant la gaîté et l'insouciance. On voit aussi là des personnages à peine vêtus, aux cheveux crépus et longs ; ils viennent de l'Abyssinie pour faire un peu de commerce et acheter des alcooliques ; leurs têtes ébourifiiées sont effrayantes et leurs yeux ont quelque chose de fauve qui terrifie.

Les gamins d'Éléphantine paraissent avoir grand'peur de nous. Quelques-uns, envoyés par

roses, deux individus viennent se soumettre au jugement du gouverneur. Ils rabordent par derrière pour ne pas nous gêner; le magistrat écoute les plaideurs sans les voir et les juge en deux mots tout en faisant la conversation. Il s'agit d'un homme qui doit une forte somme à un autre et demande du temps pour la payer.

— Si tu n'as pas payé au Ramadun, dit le juge, on te fera sortir l'argent du corps à coups de courbache.

Et la cause est entendue et jugée sans appel.

Il y a près de notre bateau un autre vapeur du vice-roi qui a amené des personnages importants, chargés de prolonger la ligne télégraphique jusqu'à Kartoum.

Mais ce qu'il y a de curieux, c'est que dans ce bateau il y a un homme enchaîné que les matelots n'ont vu que quand on l'a mis au Kaire à fond de cale et quand on Ta fait sortir cette nuit pour le diriger vers le fleuve blanc. Cet homme a, parait-il, une tournure distinguée; on ne peut savoir son nom ; mais on lui parle comme à un grand seigneur et des officiers supérieurs ont ordre de l'accompagner jusqu'au

24 décembre.

Nous l'avons vue, l'île sans pareille, la belle Philae, la favorite des Ptolémées ! Nous l'avons vue et son souvenir nous charme encore. Quelle poésie dans ce site unique au inonde ! Quelle splendeur dans ces ruines de temples et de palais ! Quelle magnificence dans cette verdure qui encadre les pylônes et les colonnades ! Et le fleuve aux eaux bleues qui court tout autour des hautes terrasses en les enveloppant d'une écume blanchissante. Et les montagnes de granit rose qui forment des rives sauvages et arides plongeant à pic dans le fleuve ; elles semblent protéger ce paradis, dédié à Isis, contre l'approche [ des profanes. Ce n'est pas sans une suave et Ivive impression que je me rappelle les moments, trop courts, hélas! que j'ai passés dans ce lieu ravissant.

La visite à l'île de Philae est un véritable pèlerinage artistique et archéologique. C'est pour ainsi dire le but de notre voyage. Elle le termine d'une manière parfaite et en fait le couronnement suprême.

Cheminant le long des rives rapprochées qui se contournent, nous nous trouvons tout d'un î coup en face d'une île élevée, surchargée de S monuments élégants et grandioses qui blanchis- • sent à travers les palmiers verdoyants. C'est Philae.

Une assez jolie barque poussée par quatre barbarins jeunes et vigoureux nous porte dans l'île que nous parcourons enthousiasmés, allant de merveille en merveille. Tantôt c'est un énorme naos qui dans ses flancs sculptés contient un sanctuaire et toutes les salles accessoires ; tantôt c'est un pylône gigantesque et élancé qui dresse dans les airs ses tours majestueuses; d'autrefois ce sont de charmants kiosques, formés de colonnes variées ; suspendus sur les eaux, ils mirent dans le fleuve leurs chapiteaux de fleurs de lotus confondus avec les têtes de palmiers qui les ombragent Là est un petit temple, ici un obélisque, plus loin une double colonnade qui aboutit au Nil par un vaste escalier. Partout se présentent des échappées de vue qui ouvrent sur les rives pittoresques des perspectives ravissantes et, si une voile blanche vient à se détacher sur l'onde limpide et profonde, le tableau est complet.

ordres de Desaix, qui en 1799, Tan VI de la république, poursuivit les Mamelouks au-delà des cataractes.

Dans l'intérieur du temple principal nous rencontrons un vieux mauricaud porteur d'une quantité de certificats délivrés par les voyageurs et qui ne certifient rien du tout, si ce n'est qu'il a une grande envie de recevoir des bakchichs. L'un de ces documents moins important que l'inscription de Desaix, n'en est pas moins un produit de l'esprit français ; je le copie textuellement :

u Signalement d'Abdallah. — Taille ordinaire, figure bête, nez pomme cuite, yeux couleur jus de tabac, bouche de crocodile.

a Signe particulier. — Inventeur d'un cancan sentimental et coquet, qu'il danse avec des gestes de singe savant.

« Au demeurant fort honnête homme.

u Signé : — Grassot fils. »

Eh bien, vrai ! cela fait plaisir de retrouver à la hauteur des tropiques cette verve folle de la Gaule qui sait plaisanter sans aigreur ; on voit que le touriste en gaité qui a écrit cette boutade a été bien aise de rire un peu et serait pourtant désolé de faire le moindre tort au pauvre Abdallah.

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