MOHAMED
5 jaQTîer.
Le matin Greorges entre dans ma chambre comme un ouragan.
•— Dépêchez-vous, me dit-il, Mohamed est en bas qui attend. Nous allons ensemble à Boulak.
Je m'empresse de descendre au plus vite, car je comprends qu'il serait malséant de faire attendre Mohamed.
Enân Mohamed m'apparait ! C'est un bédouin assez sale qui doit avoir une quarantaine d'années : son type est fin, doux et féroce ; son costume se compose de haillons parfaitement drapés, et en somme je comprends que son aspect caractéristique ait séduit Georges, à l'affût de sujets à copier.
Nous nous dirigeons du côté de Boulak, où Georges fera des croquis pendant que j'irai voir le musée. Je remarque que Mohamed ne porte qu'une canne pendant que mon ami est chargé de cartables , de boites, de crayons et d'albums. On voit que ce dernier est préoccupé de créer à son Arabe des jours filés d'or et de soie; il ne le
quitte pas des yeux , il l'admire , il lui demande s'il est content, s'il s'amuse , s'il n'est pas fatigué ; il lui offre des cigarettes. Je commence à mon tour à m'apitoyer sur le sort de cet intéressant bédouin ; je lui offre, pour le soulager, de porter sa canne, et il veut bien accepter mes services. Toutes ces attentions ne l'étonnent pas ; ce sont , pense-t-il, des fantaisies de Dieu qui a entrepris de faire son bonheur par notre entremise ; nous lui donnerions des coups de courbache qu'il ne serait pas étonné davantage, il les accepterait comme le résultat d'une volonté supérieure, d'une lubie divine. La Providence a des vues cachées et parfois Dieu parait fantasque ; j'ai toujours remarqué que les choses extraordinaires n'émeuvent que médiocrement les Orientaux ; ils y voient tout de suite le doigt d'Allah et de cette façon ils expliquent, comprennent, et ça leur suffit.
Je laisse Georges en extase devant Mohamed et un groupe d'ânes qui se roulent au soleil, et je me rends au musée.
Je trouve le musée fermé ; c'est vendredi, le dimanche des musulmans. J'aurais dû m'en douter, car la grande avenue de Boulak n'avuit pas l'animation habituelle, et sur les portes des mai-
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sonSy dans les cafés, à Tombre des arbres , je n'ai Yu que des hommes accroupis qui récitaient leurs chapelets ou chantaient des psaumes en balançant le haut du corps. Les enfants seuls ne prient pas.
Il y a ici une énorme diflférence entre l'enfant et l'homme , comme caractère , habitudes et intelligence. C'est l'enfant qui travaille dans les ateliers , qui règle les comptes , qui reçoit les clients, fait le commerce. Un enfant arabe a des capacités incroyables. L'homme, au contraire, a un air abruti qui frappe quand on le compare à l'aspect vif et éveillé de l'enfant.
J'avais supposé d'abord que les jeunes Arabes étaient comme les petits chats, qui sont agiles et gracieux jusqu'au moment où ils deviennent des matous ; mais il m'a fallu pourtant chercher une autre explication dans ce changement d'être chez les Orientaux, et je l'ai trouvé dans les pratiques nombreuses et compliquées auxquelles sont astreints les mahométans« Dès qu'un Arabe commence à prier , l'abrutissement s'empare de lui peu à peu ; sa pensée habituée à une idée fixe devient paresseuse, il oublie ; ses lèvres accoutumées à marmoter des versets du Coran ne savent plus formuler les phrases nécessaires à la
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conversation^ il bredouille. Et quand il a fait le voyage de la Mecque deux ou trois fois ,■ il est complètement idiot. C'est un fait qu'on peut constater à chaque instant.
Ces gens si religieux, si praûiqicants^ sont-ils meilleurs que les autres, sont-ils moins voleurs, plus chastes , moins cruels , plus dévoués pour autrui ? Hélas ! non. Au contraire , ils agissent avec Dieu comme avec un monarque corrompu ; ils le flattent, lui donnent des bakchichs, font des pénitences en son honneur , pensant avoir ainsi un compte ouvert avec la Divinité et pouvoir se permettre bien des choses qui passeront par profits et pertes à la colonne des indulgences. Ils emploient leur vie à parler avec Allah et se croient dans son intimité ; quelquefois, comme des favoris^ ils intercèdent pour d'autres qui ne sont pas si bien en cour , et se piquent de leur faire obtenir les faveurs divines.
Mahomet , le grand prophète , en établissant sa religion si bien réglementée, avait eu un double but moral et hygiénique : il y a dans le Coran autant de prescriptions salutaires à la santé que de recommandations utiles à la bonne conduite , et certainement le pieux législateur n'avait pas prévu qu'on pourrait exécuter ses