LA BAIE SAINTE-CLAIRE
la blancheur des enclos, et quand c’est dimanche, la tranche d’or des paroïssiens.
Et vraiment, la lumière est la grande richesse et le grand attrait de ce village distribué dans le croissant que ferme, vers l’est, la falaise inclinée du cap Sainte-Claire. Les maisons sont toutes en bois, peintes de jaune brun sur les côtés, gaies et proprettes, disposées avec le souci très français d'éviter la raideur géométrique. Les services de l'administration, la petite église à tour carrée, le presbytère, l'hôpital et la résidence du Gouverneur se groupent autour d’une vaste pelouse rectangulaire qui est la ( Place » de l'endroit.
Quand je dis pelouse, ne vous figurez pas un gazon fin, serré, tondu, velouté, comme vous avez accoutumé de les voir dans nos parcs citadins. Loin de là ! D'ailleurs nous sommes en terre boréale et les fines herbes apprivoisées n'aiment guère à villégiaturer si loin. Le tapis de verdure est richement ouvré de capitules soufre de léontodons, d’euphraises dentellières portant point d’or sur gorge blanche, et de petites gentianes bleues frileusement boutonnées jusqu’au cou. Ces fleurettes sont les Esquimaux du monde végétal ; elles aiment dormir un long hiver, et, l'été venu, braver le vent du large, accrocher au passage !»8 !ambeaux errants de la brume, et capter les froides perles de la nuit.
La « Place » s'incline en pente douce vers la mer où un quai défoncé et hors d'usage pose un point d'interrogation au visiteur. Du milieu du chemin qui y conduit, on aime à regarder la ligne littorale des seneçons géants, tout de laine habillés, et faisant tête à la brise, l’éternelle brise du Nord- Est. Plus loin, sur les brisants, l’eau bleue se rue, éclate, devient soudain lait et neige, et retombe pour se ruer encore et retomber toujours. Puis, c’est l'étendue sans limite, le bleu, le bleu partout, le bleu intense et désert. Au fond, cependant, tout au fond de l’horizon, la terre se devine, haute et moutonnée, l’austère Côte-Nord, solitude aoire faisant suite à la solitude bleue, plus triste et moins secourable peut-être !
Bien calé sur son affût de bois, un vieux canon de fer regarde lui aussi, ce tableau toujours pareil de lumière et de paix. Il a son histoire, le vieux canon. Quand Phipps, humilié, tournait le dos à Québec défendu par la Vierge des Victoires, deux de ses frégates s’allèrent perdre sur les récifs de la Pointe-Ouest, à deux milles du village. Durant longtemps les débris de tous genres demeurèrent ensevelis parmi les galets et les algues. L’exhaussement de l’île ayant fini par découvrir à marée basse deux vieux canons, témoins du très ancien naufrage, le Gouverneur fit retirer ces trophées dont l’un orne aujourd’hui la (Place la Baie Saint--Claire,