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suivant et la suivante, l'autre, les ‘uturs époux, passent par les lemins pour les invitations.
Celles-ci se font & alement, à la façon patriarvale, au moyen d’une formule consacrée que l’on répète à chaque maison : « Vous êtes priés de la part d’Alphé et d’Estelle, de venir prendre le dîner à trois heures ». Le déjeuner et le dîner se prennent chez la mariée : on soupe et l’on veille chez le marié. Pendant leur lune de miel, les époux vont rendre leur visite à tous ceux qui ont assisté à leurs noces, ainsi qu’à leurs parents et amis. C’est la ratification, et, pour ainsi dire, la consécration populaire de leur accord conjugal.
Au chapitre des réjouissances, disons encore que la Chandeleur, chez les Acadiens des Îles, est une grande fête, soulignée par dîner, souper et veillée dans chaque canton (groupe de trois ou quatre maisons rapprochées). Vers cette époque aussi a lieu une espèce de grande tombola organisée annuellement depuis quarante ans pour le soutien du Couvent. Cette tombola— dite Fishing-Pond pour une raison obvie—met en mouvement les Madelinots d’un bout à l’autre de larchipel. Durant deux ou trois jours, le Havre-aux-Maisons ressemble à Jérusalem durant la Pâque. Il y a dîners—toujours !—pêche aux objets, ventes, audition de contes du terroir, débités par des conteurs de renom, et le tout se termine par la mise à l'enchère d’un superbe pain de
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Savoie, chef-d'œuvre de lorlasserie ! Les jeunes gens de la mêne île réunissent leurs mises et cette vente est, en réalité, une lutte de clochers. Le groupe auquel le pain de Savoie est adjugé— pour une somme qui va quelquefois jusqu’à quatre-vingts piastres—organise immédiatement pour manger sa victoire, une fête de jeunesses qui est l’un des grands événements de la saison.
Il ne reste plus maintenant au programme que quelques dîners, soupers et veillées à l’occasion du carnaval, après quoi le Carême vient rappeler aux Madelinots, en train de l'oublier, le Memento quia pulvis es !
Depuis trois mois, on n’a rien fait qui vaille, ou si peu que rien ! Tout à la douceur du présent on n’a pas songé à l'avenir, On se met courageusement à faire pénitence, car ici les rigueurs de l’Église ne comportent guère d’adoucissements. On raccommode les filets, on arrange les vicilles cages, on en fabrique de nouvelles. Pour économiser le charbon qui baisse, on va chercher de temps en temps, dans la dune de la Pointe-au-Loup ou de a Grande-Étang, un voyage de maigres broussailles. Les pêcheurs qui s'occupent du hareng réparent leurs trappes et remplissent leurs glacières. Enfin, on commence tout doucement à se préparer pour les glaces qui vont ouvrir le cycle séculaire du travail des Madclinots.
Malgré toute la chaleur de l'hospitalité acadienne, malgré aussi tout le soin que l’on met à vous le faire oublier, il est difficile de ne pas sentir toute la largeur du fossé qui sépare les Canadiens- Français et les Acadiens. Et c’est la. ule impression moins agréable que j'aurai emportée des Îles de la Madeleine. Faut-il essayer d'analyser un peu ce sentiment et d’en dégager la formule et les causes ?
Si l’on considère les trois rameaux principaux de la grande famille française : le Français d’Eurupe, le Canadien-Françäis et l’Acadien, il semble qu’ils forment une série où les rapports de l’Acadien et du Canadien-Français sont un peu beaucoup les rapports de celui-ci et de son frère de France : attitude du frère cadet, longtemps délaissé par son aîné qui a mieux réussi ; attitude du frère absent qui, pendant que son aîné jouissait des douceurs de la paix au foyer paternel, a mangé le pain noir de la défaite et de l’humiliation ; attitude enfin du blessé de la vie, qui répugne à assumer le rôle de parent pauvre.
On sai à quel prix, nous autres, Canadiens- Français—protégés cependant par des traités et des capitulations généreuses—ayons assuré notre pain sans le mendier à Ja porte du vainqueur, défendu la langue des ancêtres dans la chaumière et dans l’école, préservé notre âme française et catholique, bâti de nos mais notre système
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d’enseignement, développé une littérature et un art nationaux. Nos frères les Acadiens, frappés dans leur chair et dans leurs biens, dispersés comme feuilles mortes par vent d'octobre, chassés de partout, et repoussés à coups de pique des rivages où venait toucher la proue de leurs barques, les Acadiens, dis-je, ont, un long siècle durant, dirigé tous leurs efforts vers la survivance, la concentration, réunissant toujours, sans se lasser jamais, les cendres dispersées de leurs foyers détruits ! Mis à la terrible écol: du malheur, ils eurent pour maîtres le crucifix et leurs prêtres, de qui ils apprirent la plus nécessaire et la plus ignorée de toutes les sciences, la science pratique de la vie.
Faut-il s'étonner cependant de ce que, courbés sous le labeur quotidien, loin des centres d'instruction, ils aient été privés longtemps— plus longtemps que nous— de la nourriture intellectuelle et de l'arme du savoir ? Et cette avance que nous avons £ur eux—et que le peuple exagère certainement—n’est-elle pas pour quelque chose dans leur attitude à notre égard ? Mais j'ajoute tout de suite que les efforts surhumains d’un clergé ardemment patriote—du Père Lefebvre:
pour ne citer qu’un nom—ont maintenant assuré aux Acadiens cette nourriture et cette arme. Ils ont aujourd’hui une belle organisation d'écoles primaires, un enseignement secondaire en voie
de développement qui a produit remarquables, et donné pectée dans les conse ques.
des hommes à leur race une voix resils des provinces atlanti-
De grâce, chers Madelinots, qu’une bonne fortune providentielle a rattachés à la vieille province française et catholique, cessez de nous regarder avec ces yeux-là ! Nous ne sommes pas des parvenus et vous n'êtes pas des miséreux. Fils d’une même mère, ayant les mêmes amours, avec le même sang pour les concevoir et la même langue pour les exprimer, soyons frères tout bonnement, et de nos bras jeunes, entourons le cou de notre autre mère, l’Église du Christ !
Et pus, restez ce que vous êtes, Madelinots, pittoresques et bons. N’enviez pas aux gens de la grand'terre leur vie plus compliquée et leur luxe décadent. Aimez d’amour vos Îles natales,
Votre petit coin de terre Perdu, là-bas, aux grandes eaux! ...
Aïtachez-vous à leurs falaises ardentes,. à leurs &azons verts et à leurs sables d'or! Pauvres Acadiens pèlerins, n'allez pas re
prendre encore une fois la route de l'exil !
Et si l’espace ne vous suffit pas, si les petites maisons aux quatre pignons verts sont trop pres-
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sées les unes contre les autres, s’il vous faut essaimer et dire adieu aux Demoiselles du Havreau-Ber, aux vallons fleuris du Havre-aux-Maisons, aux blanches flottilles de l'Étang-du-Nord et aux caps sauvages de la Grande-Entrée, envolez-vous par groupes serrés, vers nos régions neuves et françaises du Lac Saint-Jean et de Ja Matapédia, pour nous enrichir de vos bras robustes, de vos cœurs priants et de vos antiques vertus.
LOSDOSENTIETSES
°) ÉNORMES émeraudes de conte oriental, serties dans des rubis et reliées entre elles par des chaînes d’or, un archipel égéen jeté là pour animer l’effrayante solitude du Golfe, telles me sont apparues, dès le premier jour, les Îles de la Madeleine, et telle est l’opulente image qu’elles ont laissée dans mon souvenir. Il paraît bien que l’illustre saintongeais, contemplant les Îles de quelque hauteur, a vibré de la même émotion et développé en son esprit les mêmes images puisqu'il épingla à l’ar-
chipel ce délicieux nom, Les Ramées, malheusement tombé dans l'oubli.
Des falaises d’un rouge lumineux, des collines d'un vert intense, arrondies et bombées comme des poitrines, d'immenses lagunes tranquilles et ensablées, des horizons d’eau et de sable, tels sont les éléments groupés et combinés de toutes les manières possibles, pour réaliser ce prestigieux 2 concert de lignes et de couleurs qui nous prend
l’âme toute, nous retient sans que nous sachions Pourquoi, ct nous fait dire quand le vapeur borgote pour la dernière fois : Déjà !
Le voyageur n’a pas le choix des moyens pour aborder aux Îles. Traversant les provinces maritimes, il prend à Pictou un petit paquebot qui, escale faite À Souris, paraît en vue des Îles après quelque douze heures de navigation. Dès Pictou on peut pressentir les Madelinots qui y forment une petite colonie ayant son centre à l'Hôtel Royal. C’est déjà plaisir d’entendre les premières sonorités du dialecte acadien, de voir des enfants plein les escaliers et de manger le cake préparé par Marie, une plantureuse Madelinote qui, ayant marié en secondes noces le garçon à Ben Eloquin, s’en est venue chercher fortune sur la grand'terre, où elle s’arroge une sorte de
maternité générale sur tout ce qui sort des Îles ; ou y entre. 1
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Le quai où s’amarre le Lady Evelyn ne ressemble pas aux autres de Pictou, car les claires syllabes françaises voltigent au-dessus des barils de maquereau et des boîtes de hornard. Aux heures de départ, les baisers claquent sur les joues vermeilles, et les bonjours multipliés font au navire, sur la baie, un bout de conduite. Pendant la nuit, le bateau fait escale à Souris puis, prenant sa course vers le nord, il contourne, en tanguant follement, la Pointe-de-l'Est de la province insulaire pendant que les voyageurs sans cabine—et ils sont le nombre—assis sur les marches de l'escalier, font d’amères réflexions sur l'instabilité du... cœur humain!
Vers sept ou huit heures du matin, l’on aperçoit à tribord le premier rubis du Golfe : l’Île-d’Entrée, haute, couverte de mamelons arrondis et verdoyants, murée d’abruptes falaises de grès rouge. On nous dit qu’elle n’est habitée que par des Anglais. Le bateau ne s’y arrête pas ; il la côtoie pour contotrner la longue barre de sable nu qui prolonge le bassin du Havre-au- Ber, port d’attache du La.y Evelyn.
L'Île du Havre-au-Ber—que les Anglais persistent à appeler Amherst—est le centre administratif des Îles de la Madeleine. Le long croissant de la dune y dessine le plus magnifique et le plus sûr havre de pêche. On y trouve d’ail-
leurs tout ce qui fait la gloire des pays civilisés,
lepui. ies négociants, la banque et les médecins, jusqu’à une rrison et un geôlier. Disons tout de suite cependant, Pour ne pas avoir À y revenir, que le pays étant exempt d'avocats ne compte pas de criminels, que les princes de la chicane comme les bancs de harengs—n’y font que passer durant la saison d'été, et qne le paternel greffier, suivant une ancienne tradition, a bien soin d’accorder les parties en difficulté avant cette invasion périodique. Il en résulte que, s’il y à prison, il n’y a pas de prisonniers, ce qu! permet au geôlier de se consacrer au service des autels— service auxiliaire s’entend—de chanter au lutrin, de faire sonner l’enclume et de pêcher corime tout le monde.
Au débarquer, on laisse À gauche un petit Cap grit où de vieilles dames tiennent une pension, et l’on se trouve dens le plus pittoresque des villages de pêcheurs : cabanes à poisson minuscules et toutes parei es—que l’on appelle ici salines, —claies de séchage où cuit au soleil le ventre ouvert des morues, vitrines de Magasins bourrées de faïences et de verreries à filets d’or, et partout, dans tous les ccins libres, des montagnes de quarts à maquereau.
Laiïssant derrière soi ces choses nouvelles que l'on se propose de revenir considérer en détail, l'on grimpe tout de suite le coteau où se disséminent les msisons des notables et les bureaux
administratifs. Plus loin, la blancheur de l'église se détache sur les formes mamillaires de la Grande Demoiselle, Les Demoiselles sont deux collines hémisphériques arrondies comme au compas, couvertes d’une herbe rase comme velours, et terminées à pic sur le bord de Ja mer qui les ronge. Cette particularité des Îles de la Madeleine a son explication dans la structure géologique de l'archipel, reste insignifiant d’une terre disparue, qui uaissait Terre-N euve, la Gaspésie, la Nouvelle- Écosse et l’Île-du-Prince-Édouard, terre de grès rouges ou gris, parsemée de masses de gypse blane comme neige, et dont l’affaissement a formé le Golfe Saint-Laurent. Ces remarquables profils mamillaires, que l’on rencontre sur presque toutes les Îles et auxquels les géologues étendent le nom des Demoiselles du Havre-au-Ber, sont dus au soulèvement volcanique des grès superficiels. La dent de la mer, jamais en repos, gruge les rochers, entame les demoiselles, dont certaines, au borc des eaux, semblent tranchées d’un coup, par la hache d’un titan.
Pour l’homme—être d’un matin et d’un soir —la nature semble en état d'équilibre, mais les forces aveugles et fatales qui ont détruit cette vaste terre et fait crouler ces montagnes, sont là, à l’œuvre comme au premier des jours, et, grain de sable après grain de sable, n’enseveliront-elles pas toutes ces îles sous le vaste linceul de l’océan ?
..… Cependant, la mer qui démolit ici, reconstruit À. A mesure que les siècles liment les falaises, dissolvent le gypse blanc ct broient le grès rouge des échoueries, de longues dunes se forment, s’allongent, galopent vers le large, comblent les havres et ferment les baies, En ce sens qu’elles tendent à devenir un vaste banc de sable, éternel hochet des courants de la mer, les Îles de la Madeleine sont vouées irrémédiablement à la destruction totale. Mais ce sont là préoccupations de géologues—curieuses gens qui oublient toujsurs que le sort des fossiles les attend demain—cet cette échéance est si éloignée que les Madelinots peuvent dormir en paix sous l’édredon de leur bonne conscience et de leur bonheur.
De la véranda du pi “hytère, où la plus cordiale hospitalité acadienne uous accueille, la vue est vraiment magnifique. Devant nous, sur la verdure des gazons, les petites maisons s’éparpillent, toutes semblables, vêtues de bardeaux sur toutes les faces, et coiffées d’un toit à pic. Au loin flambe l’ocre de la pension Shea, joli chalet posé en plein vent sur la grisaille d’un cap que prolongent, presque au niveau de l'eau, le quai et son petit phare. Et puis la mer, la vaste mer! Et puis, barrant la nappe bleu turquoise d’un trait hardi, l'immense banc de sable couleur de chair, tendu comme un bras, vers les lointains de l'Atlantique ! Voici le lac stagnant du havre,
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rêche dont chaque un trait tremblant.
d’Entrée avec sa trou qui grimpent les unes sur les autres à l'escalade du ciel bleu. Plus près de nous, à notre gauche, 6, l’authentique ses flancs striés
d' hareng.
Suivant les heures du jour et les caprices du mirage, le Paysage change, s'élargit ou se condense. Tantôt l’Île-d’Entrée paraît énorme et prochaine, tantôt elle se voile et se retire dans un mystérieux lointain, Et quand la nuit, venant sur les eaux, menace de l'étreindre toute, brusquement, sur les hauteurs, jaillit un faisceau lumineux qui, silencieusement, fouille les ténèbres.
L'Île du Havre-au-Ber est étranglée par le milieu, et les deux lobes qui en résultent forment deux paroisses distinctes : le Havre et le Bassin. Bien qu'éloignés de trois à quatre milles du port, les Bassiniers sont plus nombreux que les gens du Havre. La Promenade en voiture à travers l’Île ne manque pas de charme, à cause surde tout de l’irrégularité des côtes et de la division î des terres, Inconnue ici, la monotone succession
des clôtures de perches, courant parallèlement vers un horizon rectiligne! Les premiers Acadiens qui, fuyant le fair play britannique, débarquèrent sur les rivages des Îles, s’y taillèrent des domaines limités seulement par leur fantaisie et la nature du terrain. Les divisions successives, en morcelant la terre à l'infini, accentuèrent cette irrégularité si bien, qu'aujourd'hui, les petites maisons blanches sont éparpillées sans ordre apparent comme une volée de goélands au repos sur une plage.
Ai-je dit que, au cours du temps, et pour les besoins du chauffage et de la pêche, les Îles ont
été quasi complètement déboisées et que, faute de bois, les Madelinots brûlent tous le charbon de Pictou ? A l’est du Bassin cependant, il y a la Montagne, une très modeste montagne encore couverte d’une très modeste forêt. Au-delà, passé l’ancienne dune fixée par les épinettes et les lauriers, se déploie le Havre-aux-Basques, formé par l’île du Havre-au-Ber, l’île de l’'Étangdu-Nord et deux longues dunes—un grand havre aujourd’hui presque entièrement ensablé, où s’attachent des souvenirs qui sont quasi de la préhistoire. Québec n'était Pas encore que déjà de hardis corsaires de Saint-Malo et des Basques de Saint-Jean-de-Luz y faisaient de fabuleuses chasses de morses et de phoques. Nous savons aussi que dès avant 1600, les aventuriers anglais
Drake, Leigh et Wyet étaient chassés à coups de #anon par deux cents français ct sauvages campés au Havre-aux-Basques.
Je ne crois pas qu’il me soit possible d’oublier jamais le spectacle qui frappa mes yeux lorsque, vers six heures du soir, notre jeune conducteur, ayant stimulé sa bête pour lui faire franchir un bourrelet de sable mou, nous arrêta sur la plage presque sans limites du Havre-aux-Basques. Le jour avait été superbe, lumineux et sans brume, et le soleil descendait lentement derrière l'Étangdu-Nord. La marée était basse. Devant nous l'immense plaine de sable humide, ridée par les courants de la mer en retraite, présentait aux fulgurations de la lumière mourante une alternance infinie d’étroits lisérés de sable d'or et d’argent liquide. Loin, très loin, minuscules dans l'étendue, se silhouettaient, immobiles, les petites charrettes des pêcheurs de coques. Le mirage doublait, haussait ces profils dispersés jusqu’à en faire, dans le grand calme vespéral, des méhara agenouillés pour laisser les chameliers arabes tourner leurs yeux priants vers une Mecque invisible. Si vaste était le tableau, si impressionnant le silence, que nous demeurions là, sans rien dire, subisssant avec délices cet enivrant travail de conception par quoi la nature engendre en nous l'émotion esthétique.
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...Le crissement du sable derrière nous vient rompre le charme—mas pour l’accentuer.
Débouchant des taillis de vernes et de lauriers par le chemin qui nous a amenés nous-mêmes, une vache enjuguée, tirant une petite charrette madelinote, passe près de nous. Dans la caisse de la voiture, une vieille en coiffe noire se serre près d’une fillette qui tient le pêche-coques, sorte de trident formé d’un fer À cheval lié à une petite pique, avec quoi on fouille la plage pour atteindre les précieux mollusques. A l'arrière, un baquet recouvert d’un morceau de jute. Au pas somnolent de la vache, le pittoresque équipage s’éloigne sur l'immense patin laissant sur le sable mouillé deux raies sinueuses qui s’en vont, conconrantes, vers l’orbe du soleil couchant.
Ô peintres de mon pays ! Jusques à quand tâcherez-vous à barbouiller de chic, de vos pinceaux barbares, le château de Chilon ou les ‘eaux perses où se mire le Rialto ? Ramassez vite tubes, palette et pincelier, roulez vos toiles et venez ici déployer vos pliants parmi les seigles sauvages et les fleurs ;vurpres des pois de mer : il n’est marine hollandaise qui vaille les Pêcheurs de coques du Havre-aux-Basques.
Je n’ignore pas que les gros bonnets du Havre-au-Ber n'aiment guère que les étrangers voient les femmes lever les coques. Ils essaient surtout de cacher cette curiosité à ceux qui ont
la dangereuse manie de noircir du papier. Je sais qu’ils m’en voudront pour avoir écrit la Page C1i précède... en quoi ils ont tort, pour de très nombreuses raisons. Y a-t.il rien de plus naturel, et de plus touchant aussi, que cette collaboration étroite et nécessaire de l’homme et de sa compagne au rude travail de la mer 12 pouses dévouées, mères Courageuses et admirables, c’est Parce que vous êtes cela, et rien que cela, que vous vous faites au besoin pêcheuses de coques, et sans réclamer le droit de voter, vous avez su, dès longtemps, exercer celui d’être vail-
lantes et utiles! N ‘ayez pas honte de ce qui est noblesse ! Penchez
beau sang vermeil fcis qu’on |’ promesse d’
nscasntter «re
NN RAVES gens de l’Étang-du-N ord, de ) grâce, ne laissez pas appeler votre île Grindstone ! Grindstone ! Pourquoi pas, comme autrefois, Capaux-Meules ?... Et ce mot ne désigne d’ailleurs que la pointe ù touche le vapeur. Tant pis si la sonorité si f: çaise du véritable nom de l'Île : Étang-du-N. :, malmène un peu les mâchoires britanniques !
L’Étang-du-Nord est la plus grande, la plus coquette et la {mieux cultivée des Îles. Bien fournie, comme ses voisines, de demoiselles verdoyantes et dénudées, ses petits vallons ont
cependant gardé un peu de hois, de modestes épinettes qui font plaisir à voir. Mais près des côtes, c’est toujours l’'uniformité des prairies rases, ‘le vert, le vert intense que vous avez vu ailleurs.
Il y a deux villages sur l'Étang-du-Nord :
le Cap-aux-Meules qui groupe les marchands et les bureaux, et l’Étang-du-Nord proprement dit, gros bourg de pêcheurs, tirant son nom d'une lagune fermée du côté de la mer par un cordon littoral. C’est peut-être la seule agglomération des Îles de la Madeleine qui mérite réellement le nom de village : maisons gaies et proprettes, donnant toutes sur la mer où se balance dans la courbe harmonieuse de la baie, une fine escadrille de petits bateaux blancs.
D'ici, l’on aperçoit au loin, baignées dans une buée mauve, l'Île du Havre-au-Ber, ses falaises, sa Montagne boisée, les croupes bosselées de ses Demoïiselles. Plus près de nous, sur les coteaux de la Vernière, l'élégante église qui dessert les deux villages domine toute l'Île de l'Étangüuu-Nord.
Très grande et très belle, cette église est presque luxueuse pour le pays, et les paroissiens en sont très fiers. Elle a une légende. La voulezvous connaître ?
Il y a de cela bien longtemps, un navire chargé de bois de construction fit côte, à l'automne, au Goulet de la Dune-du-Nord. La cargaison demeura quelques semaines au lieu du désastre. L’Liver venu, les Madelinots, la transportèrent sur la glace jusqu'au Cap-aux-Meules où, l'été suivant, un grand voilier vint la prendre pour la conduire en Angleterre. Le brick mit à la voile par un beau soir de juillet. Mais, à peine avait-il contourné la Pointe-du-Ouest, qu’une effroyable tempête s’éleva soudain, et l’envoya s’éventrer sur la Dune-du-Nord! Les propriétaires de la cargaison, découragés, renoncèrent à leurs droits, et, d’un commun accord, les Madelinots décidèrent d'employer ce bois à la construction d’une église dont ils avaient grand besoin. L’aubaine était excellente, aussi se mit-on à l'œuvre avec une grande ardeur. En peu de semaines, l’église fut piquée, la charpente Hée, les murs debout. On allait couvrir quand, une nuit d'automne, la tempête s’éleva, s’engouff-a dans la charpente et la renversa comme un château de cartes.
Grand émoi sur les Îles! Il y avait quelque chose, et ce bois était maudit. On chercha, on causa, on fit parler quelques rescapés. On finit par apprendre que, le matin même du naufrage, au milieu d’une tempête de blasphèmes qui ne le cédait en rien à celle qui rageait sur la mer, le
capitaine du vaisseau avait dit en montrant le poing au ciel :
—Je donne la cargaison au diable !
On fit des prières publiques, on bénit le bois et courageusement, on recommença l'ouvrage qui cette fois a tenu. Et voilà comment, bien malgré
lui, le diable a fourni les matériaux de l’église de l'Étang-du-Nord !…,
À cent pas de cette église légendaire, une belle académie toute neuve, assise sur une colline, commande un incomparable paysage. C'est là que, désormais les jeunes Madelinots, entre les pêches, viendront étudier les malices de la règle d'intérêt et de celles du participe passé, où ils apprendront que le monde s'étend très loin audelà du Rocher-des-Oiseaux et du Corps-Mort, et nombre d’autres choses curieuses qui ne les rendront guère plus heureux que leurs pères.
Inutile de nous attarder à ce village où nous ne Connaissons personne. Passant au grand trot À travers des maisons nombreuses, notre cheval s’engage sur le cordon littoral qui conduit aux bords saumâtres de l’Étang-du-Nord, dont nous voulons aujourd’hui examiner la végétation.
Oh! les merveilles de la flcre littorale !
Les profanes ignoreront toujours le frisson de joie qu’éprouve un botaniste à s’agenouiller sur le sable gonflé d’eau, dans l'orbite des infimes
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constellations des limoselles blanches, à surprendre les gentianes, en tenue de matin, offrant dans leur petit hanap mauve des libations de rosée au soleil de neuf heures! Et les oscilles marines amoureuses du sel! Et les arroches avinées paresseusement étendues sur les galets ! Et les mandibules rouges des salicornes qui étreignent toujours dans l'air froid quelque insecte invisible !
Au bout d’une heure, les cartables sont remplis à crever, mais les estomacs sont vides. Allonsnous retourner sur nos pas pour casser la croûte ? Non. Voici, tout près, dans les vernes, au milieu d’un champ de pommes de terre qui l’englobe sans même laisser un sentier d'approche, une petite maison. Une feuille de tuyau perce le toit et fume obliquement. Nous dinerons là s’il plaît à Dieu et aux habitants. Comme je frappe, une femme en cheveux vient ouvrir, et quelque peu abasourdie de ma demande, allègue timidement sa pauvreté pour refuser ma requête.
—Nous n'avons pas de lait, vous savez, ni de douceur... Il n’y a que du ragoût.
—N'importe ! Nous serons contents de ce que vous aurez. Dans une demi-heure donc !
Sans la chercher nous avions trouvé la plus pauvre maison des Îles de la Madeleine, où il n’y a guère de riches, mais aussi, bien peu de pauvres.
Quatre murs de planche brute, sans lambris audedans, tapissés seulement, par places, de vieux journaux. Quelques chromos sans ‘adre, un rameau de sapin bruni, un fusil sur deux clous, une paillasse trop courte—la seule, vraiment, dans ce taudis—jetée sur un lit charpenté à même le mur. A l’autre bout de ]n masure, sur un poêle bancal et rouillé, un chaudron et une théière sans anse. Au milieu de ce peu de choses, la jeune mère, une vieille, quatre petits enfants, évoluant sans rompre les lames obliques de clair soleil admises par deux minuscules carreaux. On nous avait mis toute la faïence sur la table et quoique je m'’attendisse à de la pauvreté, je frémis involontairement à la vue des trois assiettes ébréchées et disparates, et des tasses félées que, pour les faire reluire, on avait désespérément frottées. Nous dûmes approcher une boîte et une malle, car il n’y avait qu’une chaise, une berccuse trop basse pour la table et qui était sans doute le refuge où cette femme, avec son enfant sur son sein, goûtait la seule joie que rien au monde ne saurait ravir aux plus misérables et qui n’est jamais aussi pleine que pour celles-là, la joie suprême de la maternité !.
Sans broncher, nous avons avalé l’insipide ragoût, une sauce aux pommes de terre plutôt, où la viande n'existait qu’à l'état de traces. Les tourteaux pâteux, mal cuits, durent passer avec
9 Dm es
un breuvage noir d'encre, sans lait ni douceur, dont la pauvre ‘emme voulut absolument corriger l’amertume 4n y battant un œuf!
—On est bien pauvre, vous voyez, disait-olle, mais ce n’est pas de notre faute !
—Non, elle a bien du cœur, ajouta la vieille, dont les petits yeux chassieux brillèrent un instant ; elle a défriché toute seule le champ de palates que vous avez vu. C’est une bonne femme !....
Quelques faciles question. nous apprirent bientôt la simple histoire de ces pauvres gens. Croyant bien faire on avait vendu les agrès de pêche et quitté les Îles, pour aller gagner de l'argent à Clarke City, sur la côte Nord. Mais on n'avait réussi qu’à manger toute: les économies, et, à bout de ressources, comme l'oiseau blessé retourne au nid, on s'était rembarqué pour l'Étang-du-Nord. Ft tout était à recommencer. L'homme peinait dans une homarderie à la Grar de-Entrée, et ne pouvait venir que le dimanche, rarement. Toute seule, la petite femme élevait les enfants et cultivait 2 champ. De temps à autre la grar d'mère venait passer queiques jours avec sa bru, pour l'aider un peu.
—Ce n’est pas de notre faute, répétait la jeune femme, avec une insistance qui faisait mal, tandis que, feignant, un appétit féroce, ncus avalions avec héroïsme les tourteaux crue,
Je suis sorti de Jà le cœur serré et les yeux duns l’eau, mais content d'une occasion incspérée de faire discrètement la charité. Et pendant que notre petit cheval trottait alertement sur le sable, je pensais que, pour ceux-là, les admirables falaises de sanguine et d'ocre, la mer si bleus, si belle, la verdure ardente des collines fleurs sous les pas, toutes ces ç voix, et ne sont « souffrance.
ct les mignonnes hoses n’ont pas de ue le cadre ironique d’une
J'en suis à ces réflexions un peu pénibles quand, passé les eaux verdâtres d'une la 1ne, voici venir, au pas besogneux de petits chevaux
secouant leur crinière à chaque effort, une longue procession de charrettes, Sous la vive lumière du midi éclatent les coiffes blanches et les tabliers de calicot bleu. Grâces te soient rendues. qui que tu sois, divinité propice, qui plaças les poètes sur le chemin du pittoresque ! le spectacle que l’on voulait à tout prix me cacher ! les femmes de l’Étang-du-’ .ord allant aux coques !
Elles sont deux, femmes ou fillettes, dans chaque charrette avec la baïlle (cuve) et le pêchecoques. Laissant les chevals à la condiite des ornières, les Made!inotes, dignes filles d'Êve, tric sous le clair sole
‘aquetar.i comme de otent des bas et des gilets il qui éclabousse ses rayons d’or sur les rayons d'argent des brochures (tricotages). Dans la mise Propretite de ces femmes du peuple,
on sent le souci bien féminin de relever un travail considéré comme humiliant, puisque, sur les autres Îles, on vous dit avec un peu de mépris que seules, les femmes du Bassin et de l'Étang-du- Nord vont aux coques.
Pour moi—je l'ai dit déjà—je suis d'avis contraire, et dans un autre ordre d'idées j'ajoute que si, en ces temps de débâcle de la couleur locale, il Y a encore du pittoresque en notre Laurentie, c’est certainement le défilé des femmes de l'Étangdu-Nord allsnt aux coques !..,..,
Maintenant qu’elles sont passées, je me retourne pour les voir s'engager sur la longue barre de sable nu oui les conduira aux Araynes humides où se cachent les mollusques convoités, Tout à l'heure, les attelages se disp-»seront au hasard, comme fleurettes sur pré, sur l'étendue vide du Havre-aux-Basques. ‘Pieds nus et troussées jusqu'aux genoux, les pêcheuses épieront, sur la plage unie par I: flux, l’imperceptible prise d'air qui décèle le bivalve au repos, à un pied de profondeur. Un vigoureux coup de pêche-coques, et dans l’émiettement du sable mouillé, paraîtra la blanche coquille que les enfants recueilleront pour la déposer dans la baille. Quand on aura ainsi levé une ample provision, les petits chevaux, toujours secouant ja crinière, reprendront l'interminable chemin de Ja dune, berçant les Made-
L'ÉTANG-DU-Nonp 205
linotes qui auront repris, elles, leur brochure et leur jasette.
Pour le moment elles s’en vont sous la pluie de lumière, et le mirage déjà les grandit, les double, allonge démesurément les jambes des chevaux, et je revois du point de vue opposé le tableau tout oriental qui m'a tant impressionné l’autre soir, là-bas ! Et ce sera la dernière image que j’emporterai de l’Étang-du-Nord : une vision de caravane marchant dans un désert de sable, sous la pâleur d’un ciel boréal, le long d’une mer déserte et bleue, criblée d’étincelles !......
ADMIRE ce nom qui, tout simplement, raconte une origine, Il est clair, en effet, qu’à une certaine époque, de tous les havres de l’archipel, celui-ci seul avait des résidents, d’où : Havre-aux-Maisons.
Tandis que les Anglo-Saxons n’ont pu trouver pour leurs établissements que Nouveau-Ceci et Nouvelle-Cela, ou les ont affublés des oripeaux de la Grande-Bretagne, de la Grèce ou de Rome, les Français d'Amérique, ayant d’abord taillé large part aux saints du ciel, ont attaché aux lieux où
ils élisaient domicile des noms qui en expriment un peu— et quelquefois beaucoup—le charme et la beauté, qui en rarellent aussi l’histoire et les traits saillants.
On aborde généralement l’île du Havre-aux- Maisons par la Pointe-Basse—le cap Alright des Anglais—où il y a une anse de pêche et une demi-deoiselle coupée à pic, exposant au-dessus d’un beau quai, un énorme rétable de pierre grise. Deux milles de chemin nous conduisent à l’église, tout près de la Pointe occupée par les marchands et les entrepôts à poisson. Un étroit goulet, où entre la mer, sépare ici l’île du Havre-aux-Maisons de celle de l’Étang-du-Nord.
Gaufrés sur le velours ardent de trois demoiselles qui se tiennent comme par la main, le fin clocher et le toit rouge de l’église s’aperçoivent de très loin sur la Baie de Plaisance. Du balcon du presbytère, bâti à vingt pas du rivage, les matins sont délicieux et j’envie le vénérable curé qui, depuis vingt ans jouit du privilège d’y voir lever le soleil, un grand soleil d’océan, un soleil alchimiste qui fait de l’or avec de la pierre, de la lumière et du bleu marine ! Le premier matin que j'y passai, la mer était si calme qu’à peine discernait-on un léger frémissement perdu sur la face de l’eau. Au loin, l’Île-d’Entrée, haute et moutonnée, et l’Île du Havre-au-Ber, couchée en long dans l’eau claire. Décrivant un grand arc dent je
suis l'origine, la baie atteint le Cap-aux-Meules, un vieux sphinx au front gris, lavé de rouge, portant une calotte verte, d’un vert exagéré, d’un vert de jouet allemand. Sur le flanc d’une demoiselle, tout près du Cap, s’érigent le mât et l’antenne uu sans-fil et dans le val, les yeux ne. voient qu’un éparpillement de confetti, qui sont des maisonnettes, et des semblants de petits bois qui ont l'air de vouloir rapiécer la robe verte des demoiselles.
Lors des dernières tempêtes, la mer a craché des galets, bousculé de grosses roches, déplacé les bancs de sable , le chemin de l’église est encore obstrué des dégâts de sa colère. Un mouton isolé broute les sablines succulentes poussées déjà dans le cailloutis. Il traverse lentement le chemin et vient paître le long de la clôturette blanche du cimetière, où de: croix noires plongent leur pied vermoulu dans la cendre des vieux Acadiens d'autrefois, venus, après une vie errante de misère et de larmes, se coucher ici dans la paix, enfin ! Dans le champ voisin, des vaches pas encore bien réveillées ou déjà soûles, immobiles, regardent toutes du même côté, vers la mer où un pêcheur au loin, tout seul, sonde au maquereau. Autour de la barge, du bleu, du bleu partout, mais du bleu qui n’est qu’un trompe-l’œil et qui, à l’analyse se résout en reflets alternés de noir et de blanc... Mais de peur de les faire crouler,
n’analysons pas nos joies, surtout celles des yeux |...
Au moment où je vais rentrer, arrive devant l'église un pittoresque véhicule : un deux-roues soutenant une simple plate-forme, tiré par un petit cheval. Sur la planche nue, trois jeunes filles en robes bleues comme le ciel tendu sur leurs têtes. Elles portent jeunesse dans les yeux et missel dans la main... Ce sont les sœurs d'Évar: ‘line, bien sûr!... Ne les dérangeons pas et :llons déjeuner !..….
Le Havre-aux-Maisons est depuis longtemps le centre intellectuel des Îles, car, outre de belles et confortables écoles, il possède un modeste couvent de la Congrégation, où depuis quarante ans, de bonnes religieuses acadiennes étendent au milieu de cette vertueuse et lointaine population, l’œuvre admirable de Marguerite Bourgeoys. De ce couvent sortent toutes les institutrices en activité dans la région, sans compter les jeunes Madelinotes qui, éprises du sublime idéal religieux, ont fourni à la Congrégation Notre-Dame, des femmes de foi et de science, et porté bien loin de l'archipel les bienfaits de l'éducation chrétienne.
Je ne sais si le peuple canadien-français se rend bien compte de la dette accablante qu’il a
contractée envers Marguerite Bourgeoys et ses vaillantes émules, les fondatrices de nos ordres enseignants. Ma conviction profonde est que ce sont nos mères, qui ont tenu depuis trois siècles. Le pied au rouet et l’œil sur le berceau, ce sont elles qui ont empêché que notre race ne sombrât dans le grand anonymat anglo-saxon, qui nous ont gardé avec la foi bretonne et les chansons de France, ce beau sang pur, générateur de fierté, grâce auquel nous avons perpétué, presque seuls en cette vaste Amérique, une vigoureuse individualité ethnique. Si ce miracle de survivance est, jusqu’à présent, notre plus beau titre de gloire, qu’elle est lourde la dette contractée envers celles qui ont modelé, affermi et embelli l'âme de la femme canadienne!
Le couvent vient d’être rebâti, en pierre, s’il vous plaît ! dans cet archipel où, sachant mieux qu'ailleurs que l’homme est un pèlerin sur la terre, on ne construit qu’en bois. De larges baies vitrées ouvrent sur la campagne vallonnée et sur le Golfe, de sorte que les acadiennettes nichées dans cette lumineuse volière peuvent à toute heure du jour voir la mer et l’entendre—condition nécessaire à leur parfait bonheur.
De peur qu’elles ne l'oublient, les bonnes religieuses leur racontent souvent l’histoire trempée de larmes qui est la leur. Elles leur apprennent à chérir le drapeau d’Acadie—les trois couleurs avec l'étoile mariale dans le bleu—et à
chanter l'hymne national qui, pour ce peuple martyr, ne pouvait être qu'un chant d'église : l’Ave Maris Stella. Aux heures de repos parfois, les rondes joyeuses s’interrompent, les petites lissent leurs cheveux en désordre, et par les fené-
tres ouvertes l’on peut entendre la dolente chanson :
J'entends toujours la voix triste et plaintive De nos aïeux les martyrs de Grand-Pré.
qui reporte déjà si loin en arrière, que ce crime, s'il n'était le chef-d'œuvre des crimes, serait depuis longtemps aux oubliettes de l’histoire. Deux siècles bientôt ! Et nul n’a oublié! Le pardon toutefois est descendu dans les cœurs, et les petites, sans bien savoir qu’elles sont si grandement magnanimes, chantent le refrain :
Mais pardonnons, c’est Dieu qui nous l'ordonne ! Oui pardornons, mais que le souvenir
Des jours amers jamais (sic) nous abandonne ; Sur le passé, guidons notre avenir !
Oui ! petites acadiennes, pardonnez, mais souvenez-vous ! N'ayez pas honte de votre sang latin, de votre riche parler acadien, de vos simples atours et, Pourquoi ne pas le dire, de vos vertus. Ne baissez pas votre tête brune, ni vos beau yeux purs, devant les touristes Anglo-Saxons É qui, parfois, promènent leur ennui sur vos Îles, non,
jamais ! Ils tiennent en ce moment de l’histoire, la terre et la mer, Oui !...Ils ont Presque toute la puissance et Presque tout l'argent. Oui encore !... Mais aussi vrai qu’il y a un Dieu au ciel, ils ont du sang sur les mains, et vous avoz une palme dans les vôtres !. .. De sorte qu’en véritable et minim: justice, étant, eux, les fils des bounreaux, et vous, les filles des Martyrs, c’est À eux, sans doute, de courber la tête !...
On m'avait dit tant de bien du Havre-aux- Maisons que je voulus, dès Je Premier jour, en prendre la physionomie. Promenade pleine de charme, où !e Paysage change à chaque pas ! Plus encore que sur les autres îles, les chemins, ici, se croisent et sentre-croisent, tombant complaisamment les uns dans les autres pour attraper les maisons Capricieusement semées au hasard des vallons et des coteaux.
214 CROQUIS LAURENTIENS où l’on vit. Or, oyez la curieuse histoire ! Aux Îles de la Madeleine il arrive que lorsque les Madelinots ont vingt ans, ils laissent généralement prendre leur cœur dans les filets de quelque jolie Madelinote et que, aimant d'amour tendre, ils s'ennuient au logis! Un bon soir, en revenant de la pêche, la main sur le moteur et l’œil lointain, le grand gars tient au père ce langage ou quelque ehose d’approchant :
—Papa, quand la pêche sera finie, je voudrais demander Aubéline à Alphé. J'ai bien travaillé, hé! depuis sept ans ? Qu'est-ce que vous pensez de ça ?
Suis ton goût, mon garçon! C’est une bonne fille !
—Qu'est-ce que vous pourrez me donner ?
—Tu as toujours été un bon garçon, Fortuné, je te donnerai la moitié de la prée avec ie tambour !
Et l'hiver venu, il y a grand mess chez le père Ben. Et quand les pâtés, les tartes, Îes cakes, les tourteaux blancs sont disparus comme neige au soleil, que les Bassiniers du Havre et les gens de la Vernière sont rentrés chez eux par les chemins de glace sur la Baie de Plaisance, c’est une autre histoire! Aidé des voisins, le père Ben et son gars décollent le tambour de la maison, mettent sur des rouleaux le susdit tambour que les chevaux ont tôt fait de tirer à
l’autre bout de /a prée. Les blessures des deux habitations sont vite Pansées avec de la planche d’haricot (pruche) et—l'on sait combien le bonheur est facile à loger—le jeune ménage s’installe dans la minuscule demeure. Voilà comment, quelquefois, au Havre-aux-Maisons,—et ailleurs aussi —s’opère la multiplication des logis, par fissiparité, comme chez les microbes !
Lorsque les marmots commenceront à arriver du pays bleu d’où ils contemplaient, par en-dessus, l’Éden de la Madeleine, lorsque le pêcheur, à force de travail, aura tiré de la mer quelques centaines de piastres, il adjoindra à son tambour
un corps de logis plus confortable. L'homme et la femme vieilliront, par les petits. Les enfants grandiront. Et vingt ans plus tard, la suite identique des phénomènes se reproduira avec la précision des gestes appris. Un jcune Madelinot verra son cœur pris dans les filets d’une jeune Madelinote. Un soir, en revenant de la pêche, la main sur le moteur et l'œil lointain, le grand gars, etc., (Voir plus haut). Et c’est pourquoi il y aura toujours des tambours migrateurs au Havre-aux-Maisons !
Je me suis mêm laissé dire que là-bas, le tambour est considéré comme une sorte de bien meuble au même titre qu'un cheval et qu’un cab-à-rouet ! Des malins prétendent aussi—mais ce sont des gens du Havre, qu’il ne faut pas
croire —--que les pêcheurs de la Grande-Entrée viennent acheter des tambours au Havre-aux- Maisons. Le marché conclu, on met l’emplette sur la glace de la Baie d’En-Dedans par un fort vent de soroit et...... le tambour se rend tout seul à la Grande-Entrée—vingt-deux milles ! Estce moi qui ai dit que les Acadiens ne sont pas loustics ?
Sur les champs, devant les portes, sèchent de longs cordages, plusieurs fois repliés sur euxmêmes, indiquant à la fois le déclin du homard et le voisinage de la mer. Et tout d’un coup, la voilà, la mer, qui étincelle entre deux mamelons, présentant au sole! des milliers de petits miroirs où le vieux beau se reconnaît, s’admire et se multiplie. Nous montons un raidillon, et devant nous se déroule une grande savane broussailleuse parcourue de chemins sinueux qui s’en vont vers les anses de pêche au travers des airelles et des ciriers. L'île du Havre-aux-Maisons finit réellement ici. Au-delà commence la Dune-du- Sud, longue de vingt-deux milles, large d'un mille ou moins, qui se rétrécit graduellement et se prolonge jusqu’à joindre presque la Grande- Entrée. Les lignes de dunes jetées par le vent y alternent avec des dépressions longitudinales devenues, avec les siècles, d’étroites tourbières humi-
des—dites sayons duns le Pays—où les Madelinots vont cueillir les plaquebières et les mocôques. Les dunes centrales sont plus ou moins couvertes de conifères nains, de gené"riers souffreteux, de raisin d'ours, de corèmes ct de goules noires. Celles qui bordent immédiatement le littoral sont presque dénudées, et seuls, l’élyme des sables, les pois de mer et quelques bouquets de soude en corrigent l’effrayante aridité.
Aventurés un peu loin sur la Dune-du-Sud, un ensemble de sensations nouvelles nous assaillent, L'absence d'oiseaux et d'animaux, l'air miséreux de la végétation, le sable implacable qui étouffe tout, jusqu’au bruit menu des pas, les buttereaux chauves se poursuivant comme les pas du vent sur la plage, tout cela compose une atmosphère hostile, opprimante, infiniment ! et l’on en vient à bénir comme des amis très chers, les deux ornières indistinctes, fils d'Ariane qui, dans ce désert, nous rattachent au monde habité.
À la naissance de la Dune-du-Sud, et du côté du large, se blottit sous les rochers gréseux, un poste de pêche aussi fréquenté que pittoresque. J'y suis passé par un beau dimanche ensoleillé, .alors que l'ilot de la Cormorandière au loin, saillait en clair sur l’horizon de mer, et que toutes les barges et tous les bottes s’allongeaient sur le sable, comme de grands poissons ouverts et vidés. Les tables à piquer la morue, les paniers,
bee ee ile
les cuves, le tonneau pour recueillir les foies, tout dormait sur la grève sous l’averse de rayons, dans l’absolu repos dominical. Par centaines, les cages à homard, encore remplies de chancres (crabes) et de bourlicocos (coquillages spiralés), secs et blanchis, s'empilaient au bord du chemin et sur les petits caps de grès rouge. Partout trafnaient les boeïlles et les picaces désormais inutiles.
Les petites salines à toit pointu, serrées de biais, les unes contre les autres, le long du chemin sablonneux, donnent au poste de pêche de la Dune-du-Sud l'air d’un village en miniature bâti pour des nains. Mais voici que s’avancent, endimanchés, trois pêcheurs venant par ce bon soleil flâner autour de leurs bottes et déguster la petite bière de chenève qu débite subrepticement à des amis, le marchand de l'endroit. Du coup, et pour jamais, l'hypothèse du nanisme tombe d'elle-même ! Les hommes du Havre-aux- Maisons sont hauts, remarquablement hauts. En un siècle plus panaché que le nôtre, ceux-ci eussent pu devenir : superbes d’Artagnan et d’étonnants Lagardère. Le nord-est qui oufflette sans cesse les visages madelinots y sculpte parfois des masques terribles ! Ces trois hommes par exemple, malgré tout ce que je sais de la douceur de leurs mœurs, ont vraiment l'air bravo,et pour peu que le couteau à morue voulût bien s’allonger en rapière, ce seraient Athos, Porthos et Aramis !
Ayant flâné, musé tout autour du Havreaux-Maisons, nous revenons vers le soir, par les délicieux lacis des chemins de fortune, tantôt sur le dos des buttes, tantôt au creux des vallons, perdant rarement de vue la mer tranquille.
Nous percevons maintenant entre les croupes tronquées des caps, les lambeaux triangulaires de la gaze violette ou nacarat dont elle se voile pour son repos. Les petites maisons éparses s’endorment dans la paix qui gagne de proche en proche. Quelques cris d’enfant s'espacent graduellement, dernières lueurs de la vie d’un jour qui s'éteint. Sur le sommet de la Butte-Ronde, tout contre la mer qu'on ne voit pas, la grande croix s’efface du ciel, la grande croix qui, tout le jour, regarde peiner les hommes sur les sillons mouvants de la mer, la grande croix sur laqueile leurs âmes et leurs yeux convergent, lorsque le gros temps les surprend sur les fonds de pêche et secouc leurs barges comme des palourdes vides.
Et maintenant que la grande lumière est vaincue, l’autre lumière vient dorer le velours noir de la nuit. Là-bas, au-dessus de la colline, une étoile, silencieusement, entre dans le ciel, A l'orbite d’une fenêtre lointaine, une lampe s’allume, puis une autre, éclairant comme des yeux les figures fatiguées des maisons.
Un cri strident qui déchire le s* ce! Le vapeur borgote à la Pointe-Basse, clamant qu’il
achève d’engloutir dans sa cale les barils de maquereau et les boîtes de homard, et que les Voyageurs pressés peuvent commencer à se bercer de quelque espérance. .. à moins cependant que l'équipage ne décide d’aller faire un somme, auquel cas, bonnes gens qui pensiez coucher au Cap-aux-Meules ce soir, redescendez la passerelle, remontez en charrette ou en cab-à-rouet, et retournez chez vous pour la nuit!.. Mais ne dormez que sur une oreille !...
Comme les soucis du départ ne nous intéressent pas encore, rentrons !.
C’est aujourd’hui dimanche, et la fête de l’Assomption—la fête nationale des Acadiens. I: n’y a pas eu de messe au Havre-aux-Maisons, car le prêtre qui desscit la paroisse en l'absence du curé, est allé porer aux isolés de la Grande- Entrée, qui n’ont pas vu de soutane depuis quatre mois, le réconfort de la parole de Dieu et du Pain de Vie.
Une Assomption sans messe en Acadie devrait être un jour sans soleil, et cependant il fait une adorable journée d'été, un dimanche recueilli, où les barges se reposent, le nez au sable. A dix pas, sur les vigneaux, la morue, ventre ouvert, rissole doucement... Il semble que le Havre-aux- Maisons soit mort ou dars le coma ! Erreur !
Tr OR ,2 PL: NE
LE HAVRE-AUX-MAISONS 221 Yes 1e vuidi, une rumeur a circulé. Est-ce le téléphue ou le charitable office des dames ?
Toujours cst-il que, sur les deux heures, de tous ls ‘lerins, débouchent des cabs-à-rouet, des charrettes, des piétons, qui tous convergent sur l'école Saint-Joseph où l’on va, paraît-il, fêter l’Assomption.
L'initiative a été prise par un enfant de l’île établi dans la vieille province, Paul à Jean au défunt Paul, en vacances dans sa famille, et que cette détresse du troupeau sans pasteur, en un pareil jour, a ému. L'école Saint-Joseph est grande, bien habillée de bardeaux depuis le haut jusqu’au bas, peinte en gris, volets verts, bien meublée. Elle s’érige presque au centre de l'ile, sur une butte d’où l’on voit la valse figée des demoiselles, le scintillement des badigeons et, sur la mer, loin, très loin, l’Ermite de l’Archipel, l’Île-d’Entrée, qui ferme magnifiquement un paysage sicilien. :
Dans l'ombre du grand bâtiment, le long de la clôture, sur le chemin, partout, les voitures sont rangées. Madelinots et Madelinotes causent par groupes, les vieux ensemble, les jeunes aussi. Bien que la température soit simplement agréable, presque tout le monde souffre de la chaleur qui, du consentement général, est atroce. Toujours bien en laine, héréditairement adaptés aux vents glacés qui sont de toutes saisons, les
gens de mer s’écroulent au moindre sursaut du thermomètre. A 62° F., je les ai vus complètement anéantis, incapables de travailler sérieuse-
ment, cuand, pour ma part, j'aurais hésité à quitter le gilet de laine.
La fête tarde à commencer, mais par tempérament, les Madelinots ne sont pas pressés. Ils jouissent de se voir, se racontent les menues choses dont est tissée leur simple vie, et qu’ils n’ont pu ce matin, échanger sur le Perron de la messe. Enfin, la porte s'ouvre, une main agite la cloche et l’on se précipite. Paul à Jean, haut comme son père, et remarquable de verbe, ouvre l'assemblée en demandant l'hymne national. Le maître chantre est là. Il se hisse avec sa femme et sa fille, sur la troisième marche, et d’une voix s0lide entonne l’Ave Maris Stella. Le chœur est menu, trop menu, mais combien touchant le religieux respect qui tient tout le monde, ceux de l’intérieur, et les autres qui n’ont pu entrer, mais dont on aperçoit les têtes attentives dans l’embrasure de la porte.
Je songe à ce moment, qu’en cette fête de lAssomption, il y a dans les églises citadines de grandes parades musicales. Des voix payées et qui, hier, chantaient quelque couplet leste dans les temples du plaisir, tonitruent aujourd’hui de prétentieuses messes mariales. Mais leur impérieux tam-tam frappe en vain à la voûte des
églises. La Vierge Marie est ailleurs ! Elle est ici, avec son nimbe d’or et son manteau bleu, les pieds sur les volutes blanches du nuage triomphal, prêtant l'oreille de son cœur aux braves Madelinots qui, pour lui plaire, redisent d’une voix rouillée par l’embrun, l'hymne millénaire, congéniale à leur âme simple, dont la prosodie courte et pleine, hausse la mélodie jusqu’à en faire l’une des plus éloquentes supplications dont soit capable le rythme humain.
Amen ! Les vieux ont remis leur casquette.
Sur la marche du seuil, Paul Hubert est monté, un peu ému. Parce qu’il a été de longues années sevré de la poésie de ses Îles, il en gûte mainte-
nant le charme subtil. D'autre part, l'étude et les voyages lui ont donné la fierté de race, et c’est plein de tout cela qu'il s'adresse, lui, très jeune, aux gens du Havre-aux-Maisons, ses oncles, ses cousins à tous les degrés, ses frères et ses sœurs, massés devant lui, à ses côtés, sur l’herbe, et jusque sur le chemin. Des femmes avec un bébé sur chaque bras le touchent presque et le regardent avec Ge grands yeux où il y a un peu d’orgueil. L’orateur ne tarde pas À s’animer sous le feu de tous ces regards qui le couvent : quand le cœur est là, vibrant, et que les âmes rendent un même son, on arrive vite, et sans la chercher, à la véritable et meilleure éloquence.
224 CROQUIS LAJRENTIENS
« Nous sommes de Pauvres pêcheurs, qui n'avons que le dimanche pour nous reposer et nous réunir. Nous n'avons pas comme nos frères du Canada, des fanfares joyeuses pour égayer notre fête nationale, Aujourd’hui, malheureusement, nous n'avons pas de Pasteur, mais j'ai pensé que nous ne pouvions laisser passer l’As-
somption sans rappeler le souvenir des aïeux, deg martyrs de Grand-Pré.»
Et pour la centième fois, après tant d’autres, le jeune Acadien reprend pour ses compatriotes du Havre-aux-Maisons l’affreux récit que Longfellow, loyalement, 2 fait àu monde entier dans une œuvre immortelle, et dont le temps qui efface tant de choses, n’a pu encore émousser l’horreur. Il évoque la vie paisible des ancêtres aux valions d’Acadie, leurs grands domaines taillés dans les Prées saumâtres de la Baie Française, leurs vertus et leur bonheur. Puis, c’est la guerre interminable dont l’Acadie est à la fois le théâtre et l'enjeu, les traités, les serments, les convoitises, les anxiétés, les souffrances. C’est enfin le crime sans nom, et le petit peuple qui monte au Calvaire !... Le feu, le sang, les larmes !... La fuite, sur les lointains océans, des vaisseaux de bois chargés de chair humaine, l’affreuse odyssée sous les ciel d’exil !.
Ces fillettes en indienne rose, aux cheveux sur les épaules, et qui ont apporté avec le rayon-
nement de leur jeunesse, un bouquet de phlox ; ces enfants aux yeux dolents et qui écoutent bouche bée ; ces vieux, accroupis sans façon le long du mur, un bâton de verne à la main, tous n’ont dans les veines que du sang de proscrit, Et au silence presque mortel qui règne parmi eux tous, l’on sent bien que, dans l’obscure région de l’âme où dorment les atavismes profonds, des images apâlies se régénèrent qui étreignent les cerveaux, font battre les cœurs plus vite et ravivent des colères lointaines : foyers qui flambent, baïonnettes qui luisent, orphelines qui pleurent sur des tombes méprisées.
Mais l’orateur ne laisse pas ses auditeurs sous cette impression pénible. Le passé est horrible et sanglant, le présent est beau comme toutes les aurores.
«Nous sommes patients. Plus que tout autre peuple nous avons été associés à la passion du Christ. Chassés de rivage en rivage, peuple d’agneaux, nous avons partout tédé la place au loup. On nous à pris et repris nos terres, on nous à pris nos richesses, on nous a pris nos enfants, ma°- il est deux trésors que l’on n’a pas pu nous prendre, parce qu'ils tenaient au domaine inviolable de l’âme : notre langue française et notre foi catholique ! »
Et avec un orgueil très légitime et très touchant, Paul Hubert inventorie en détail es
deux grandes richesses nationales, donnant à ses compatriotes une magnifique leçon de fierté.
Paul à Jean a conquis complètement le cœur du Havre-aux-Maisons. Je lis cela en grosses lettres sur la figure d’un vieux pêcheur qui écoutait tout à l’heure, un croissant d'ombre sur les yeux, et qui est venu serrer Ja main du jeune homme,
comme il descendait du seuil après une bonne heure de causerie familière,
Mais avant de quitter sa tribune d'occasion, Paul à Jean a présenté un autre or
raser les Made-
linots pour ne rien perdre. Il parle un français
où les particularités du dialecte acadien voisinent avec de terribles anglicisme
s, le tout servi avec une assurance d’outre-quar
ante-cinquième, beaucoup de gros bon sens et un très ardent patriotisme.
Us où se rassemblérent Grand Dérangement.
Acadiens y sont demeurés nombreux et se souviennent. Je ne résiste pas À l'envie de résumer en quelques lignes une anecdote du Salemois, anecdote charmante qui appartient à la tradition orale et où reparaît, légèrement modifié, le thème célèbre d'Évangéline.
Le héros de l'histoire est l'ancêtre des nombreuses familles Dugas de Salem. Déporté avec
ses compatriotes, Dugas, dans le désordre de l’'embarquement, se trouva séparé de sa femme Julie. Dirigé d’abord sur Boston, parqué ensuite à Salem avec un groupe d’infortunés, Dugas, comme les autres, y mangea le pain de la misère dans le French Borough. Mais le pauvre homme, naturellement affectueux, ne pouvait se faire à la séparation d’avec sa Julie ! Animé d’un vague espoir, il se mit à parcourir les bourgs de la Nouvelle-Angleterre, répétant inlassablement au seuil de chaque porte, la seule phrase anglaise qu'il eût apprise :
—Did you see my Julie ?
Personne, hélas ! n'avait vu sa Julie, et les Puritains, au lieu du pain du cœur que cherchait le malheureux, garnissaient son bissac de croûtons. Toujours marchant, ayant fiunchi des centaines de milles à travers monts et forêts, croisé des détachements de soldats, Dugas atteignit le lac Champlain et descendit le Richelieu. Il entendait maintenant parler sa langue, et à tous les forts, à tous les postes militaires, à toutes les maisons aussi, il se disait, en regardant avidement par les portes ouvertes :
— Elle est peut-être ici !
Et bravement, son grand chapeau à la main, les genoux un peu ployés par l'habitude de ja route, il posait l’éternelle question :
— Avez-vous vu ma Julie ?
Toujours la même réponse, brève et désespérante. Un jour cependant, il pénétra dans la cuisine d’une grande maison de pierre au bord de la rivière, Une femme, lui tournant le dos, les bras enfarinés, pétrissait dans la huche.
— Avez-vous vu ma Julie ?
La femme se retourne, regarde le mendiant et pousse un cri :
—Ah ! Sainte Vierge ! C’est toi, Jacques ?
—Ah ! ma Julie ! ma Julie !
Grand émoi dans la m sa femme, les enfants en nombre, entourent les
deux Acadiens qui s’embrassent, s’enfarinent, rient et pleurent !
Recueillie par cette famille canadienne, Julie attendait, elle aussi, le cœur veillant, l’heure de Dieu. Pour des raisons difficiles à justifier, les deux heureux époux sont retournés à Salem, où ils ont fait souche comme l'on sait.
aison ! Le fermier et
L'assemblée du Havre-aux-Maisons fut mise en liesse par ce récit qui, soit dit en passant, pourrait fournir le schéma d’un bien joli roman à un écrivain capable de s'intéresser à d’autres types qu’à des fous ou des criminels. Derechef, les chanteurs remontèrent à leur tribune, et cette fois nous eûmes l'Évangéline chanté par trois voix
mâles au travers desquelles passait le filet discret d'une voix de femme :